
par Amal Djebbar
Les rêves ne meurent jamais d'eux-mêmes. On les rend irréalisables. On les prive de temps, de silence et de profondeur. On les comprime dans l'urgence jusqu'à les rendre méconnaissables. Ce ne sont pas les petits rêves anodins, compatibles avec l'ordre établi, qui sont visés, mais les grands - ceux qui structurent une existence, qui donnent une direction plutôt qu'une distraction. Ceux-là dérangent, car ils échappent au contrôle.
Le monde moderne ne manque ni d'intelligence ni de talent. Il déborde de compétences, d'esprits brillants, de potentiels inexploités. Ce qui lui fait défaut, c'est l'espace intérieur. Les individus sont réduits à des fonctions étroites, assignés à des rôles utilitaires. Les créateurs deviennent gestionnaires de leur fatigue, les penseurs des exécutants pressés. Le talent n'est pas détruit : il est détourné, canalisé vers des tâches qui l'épuisent sans jamais l'accomplir.
La valeur dominante de ce monde oligarchique est brutale dans sa simplicité : ce qui ne rapporte pas n'existe pas. Ce qui prend du temps devient suspect. Ce qui échappe à la mesure est disqualifié. Le sens est relégué au rang de luxe superflu. La lenteur devient une faute morale. La profondeur, une anomalie. Tout ce qui ne se monétise pas est perçu comme une perte.
On parle beaucoup de liberté, mais elle est strictement conditionnelle. Elle suppose l'adhésion aux règles implicites de la course. Celui qui refuse de se vendre, qui ne transforme pas son être en marchandise, qui ne confond pas sa valeur avec sa productivité sort immédiatement du cadre. Il devient marginal, souvent renié par la société comme par son entourage. Non, parce qu'il est inutile, mais parce qu'il n'est pas exploitable, ni rentable, ni docile. Il rappelle, par sa simple existence, qu'un autre rapport au monde est possible - et cela dérange.
Le système ne demande pas qui vous êtes. Il demande à quoi vous servez. Le reste est jugé encombrant. On prélève l'énergie, on exploite la compétence, on use les corps et les esprits jusqu'à l'épuisement, puis on se détourne de ce qui résiste. Le capital s'accumule. L'humain, lui, se rétracte. La vie intérieure se réduit, l'imaginaire s'assèche, la pensée critique devient inconfortable. Ce qui ne peut être intégré au flux est abandonné.
La violence exercée n'est pas spectaculaire. Elle est rationnelle, diffuse, administrative. Elle passe par la précarité, la dette, l'urgence permanente. Elle enchaîne les êtres autant que les rêves. Le temps devient une menace, le repos une culpabilité. Rêver devient presque indécent. Et le monde s'endurcit. Il devient plus froid, plus cynique, plus absurde. L'individualisme prospère sur les ruines de l'empathie. Chacun apprend à penser à sa survie, souvent au détriment de toute âme honnête et de tout cœur ouvert.
Les lucides ne sont pas toujours en colère. Bien souvent, ils sont fatigués. Ils perçoivent la dissonance entre le discours et la réalité. Ils savent que la promesse collective est creuse, que la réussite proposée est une cage confortable. Ils n'adhèrent pas pleinement, sans pour autant pouvoir s'extraire de ce bourbier. Ils vivent dans l'entre-deux, conscients et entravés.
Cette position n'a rien d'héroïque. Elle isole. Mais elle préserve quelque chose d'essentiel : le refus intérieur. La part qui ne se négocie pas. La fidélité à ce qui ne se chiffre pas.
On individualise l'échec pour masquer un désordre plus profond. Un monde qui n'a plus de place pour les grands rêves est un monde désorienté. Une société qui sacrifie ses consciences pour maintenir sa croissance prépare son propre appauvrissement.
Reprendre les rêves commence par un refus silencieux. Redonner au temps sa densité. Au sens sa priorité. À l'existence sa dignité.
Rêver n'est pas une naïveté. C'est une nécessité spirituelle. Un monde qui l'oublie peut accumuler du capital, mais il se vide de l'essentiel.