
par Laala Bechetoula
Le premier projectile fut un mot
Les guerres ne commencent ni avec les chars, ni avec les drones, ni avec les sirènes. Elles commencent par le langage. Bien avant le premier missile, les mots ont déjà accompli leur œuvre : ils ont préparé le terrain moral, classé les êtres humains, redéfini les catégories, déplacé des peuples entiers du registre de l'humanité vers celui du problème à gérer. À cet instant précis, tuer cesse d'apparaître comme une transgression ; cela devient une nécessité rationnelle.
Gaza n'est pas le produit d'un dérapage soudain ni d'une escalade accidentelle. Elle est l'aboutissement d'un long processus au cours duquel le Palestinien a été progressivement dépouillé de sa qualité d'acteur politique, puis de sujet moral, avant d'être réduit à une variable sécuritaire, un fardeau, un obstacle civilisationnel. Des formulations coloniales de la fin du XIXᵉ siècle jusqu'au trumpisme le plus brut, la grammaire est restée la même : nier l'existence, déshumaniser la présence, sacraliser la force, puis solliciter l'aval occidental au nom de la civilisation, de la sécurité ou de la paix. Ce qui a changé n'est pas la logique, mais son degré d'exposition.
La grammaire coloniale de l'effacement
Le discours politique sioniste précoce ne s'est pas contenté de décrire la Palestine ; il l'a réinventée par le langage. La terre fut présentée comme vide ou sous-exploitée, tandis que sa population indigène était reléguée au rang d'élément marginal, arriéré ou invisible. Cette opération n'avait rien d'accidentel : tout projet colonial requiert un geste linguistique fondateur, celui qui transforme une société vivante en problème technique.
Une fois ce seuil franchi, l'expulsion devient administration, la domination devient développement, et la violence se mue en planification. La violence n'apparaît jamais d'abord comme cruauté ; elle se présente comme programme.
C'est là que s'opère la première phase de l'effacement : non pas l'élimination physique, mais la dégradation conceptuelle. Lorsqu'un peuple est privé du droit d'être perçu comme sujet historique, il devient disponible pour être traité comme matière.
1948 : quand la violence devient procédure
La Nakba de 1948 est souvent racontée comme la conséquence tragique d'une guerre. Pourtant, replacée dans la continuité des discours qui l'ont précédée, elle apparaît autrement : l'expulsion avait déjà été imaginée, discutée et justifiée. La guerre n'a pas créé l'issue, elle en a facilité l'exécution.
L'enjeu n'est pas tant celui des intentions que celui de la permanence de l'imaginaire politique. Un peuple longtemps désigné comme «problème démographique» fut soudain traité comme une question logistique. C'est ici que la violence devient procédure.
L'une des leçons majeures de cette trajectoire est que les atrocités modernes n'exigent pas la haine. Elles exigent la préparation. Lorsqu'un résultat a été suffisamment répété et normalisé par le langage, son application apparaît administrative, froide, presque banale.
L'occupation comme destin
Après 1967, l'occupation cesse d'être présentée comme provisoire. Elle se cristallise en destin. Les Palestiniens ne sont plus perçus comme des parties à un conflit susceptible de négociation, mais comme une condition sécuritaire permanente appelant une gestion indéfinie. La menace permanente justifie les mesures permanentes.
À partir de là, le temps moral se suspend. Pour un peuple, l'histoire continue — élections, diplomatie, développement. Pour l'autre, le temps est figé dans une urgence sans fin, où le droit devient flexible, les droits conditionnels et la survie négociable. L'injustice n'a plus besoin d'argument : elle devient routine.
Déshumaniser pour gouverner
Avec les années, le discours franchit un seuil supplémentaire. Les métaphores animales, parasitaires ou pathologiques cessent d'être marginales ; elles pénètrent le langage institutionnel. Leur importance ne réside pas dans l'insulte, mais dans leur efficacité.
La déshumanisation réduit le coût de la violence, transforme la mort des civils en bruit de fond, rend les hôpitaux suspects et les enfants statistiquement négligeables. Lorsqu'un système parvient à convertir les victimes en catégories, la souffrance ne perturbe plus l'ordre : elle le soutient.
Gaza, laboratoire contemporain de la force
Depuis le début des années 2000, Gaza fonctionne comme un laboratoire. On y expérimente le siège, la punition collective, la dissuasion disproportionnée. Le lexique de la «guerre contre le terrorisme» fournit le camouflage idéal : préemption, disproportion, dissuasion.
Entre 2023 et 2025, le processus atteint sa pleine maturité : l'innocence est niée ouvertement, la famine est requalifiée en pression, le déplacement devient nécessité humanitaire, et la destruction massive est narrée comme légitime défense. Gaza cesse d'être un espace de droit ; elle devient un espace d'exception. Ce n'est pas le chaos, mais un désordre méthodiquement organisé.
Trump : la violence sans euphorisme
Donald Trump n'a pas créé cette architecture. Il en a simplement arraché les euphémismes. Lorsqu'il évoque la prise de contrôle ou la possession de Gaza, il rend explicite ce qui était implicite depuis longtemps : Gaza n'est plus traitée comme une société sous occupation, mais comme un actif à redistribuer.
La rupture est qualitative. La violence n'est plus seulement justifiée par la sécurité ; elle est reformulée dans le langage de la propriété et du réaménagement. La guerre cède la place à l'immobilier. Les Palestiniens ne sont plus des ennemis à vaincre, mais des populations à déplacer, absorber ou éliminer — des variables dans une équation transactionnelle.
Le «Conseil de la paix» : administrer sans juger
Le projet de «Conseil de la paix» s'inscrit pleinement dans cette logique. Présenté comme un mécanisme de stabilisation, il se détache pourtant du droit international, de la responsabilité universelle et du consentement des premiers concernés.
Sa logique est sélective : légitimité par invitation, autorité par proximité du pouvoir, paix définie comme conformité. Il ne s'agit pas d'une paix fondée sur la justice, mais d'une gestion des résultats. Lorsque le pouvoir abandonne le langage du droit, il adopte celui de l'administration — et appelle cela l'ordre. Le Conseil ne cherche pas à traiter le crime ; il en administre les conséquences.
Identité, immunité et fin de la responsabilité
Lorsque Trump accepte d'être publiquement désigné comme «le premier président juif», le geste dépasse le symbole. Il signale un basculement culturel : la politique n'est plus défendue par la légalité ou l'éthique, mais par l'alignement identitaire.
Dans ce climat, la critique devient trahison et la reddition de comptes hostilité. La destruction de Gaza n'est plus débattue comme un crime, mais absorbée dans un rituel d'appartenance. Ainsi, les politiques extrêmes acquièrent une immunité non juridique, mais émotionnelle.
Gaza et le monde qui vient
Ce que révèle Gaza, ce n'est pas seulement l'effondrement des garde-fous, mais l'émergence d'une nouvelle imagination gouvernante : une violence qui n'a plus besoin d'être niée, une souffrance qui n'appelle plus de résolution, une paix dissociée de la justice.
L'ancien ordre international, malgré ses hypocrisies, prétendait encore à l'universalité. Le nouveau est ouvertement conditionnel : les droits se méritent, la protection est sélective, le droit devient optionnel. Ce n'est pas un retour à la barbarie, mais quelque chose de plus troublant : une administration civilisée de la cruauté.
Chute
La trajectoire est désormais lisible. D'abord les mots. Puis les politiques. Ensuite les armes. Aujourd'hui, les structures. Gaza n'est pas seulement détruite ; elle est remplacée par des plans, des conseils, des cadres et des transactions destinés à stabiliser le résultat plutôt qu'à affronter le crime. Le premier projectile fut un mot. Le second, une politique. Le troisième est une administration. Si ce modèle s'impose, Gaza ne restera pas une exception : elle deviendra un précédent.