
par Laala Bechetoula
L'ordre international contemporain n'a plus besoin d'être déchiffré à l'aide de théories complexes. Il se donne à voir, presque mécaniquement, dans la manière dont la souffrance est hiérarchisée. Il suffit de placer deux tragédies comparables côte à côte et d'observer la réaction. Dans un cas, les manchettes s'emballent, les sanctions sont rédigées dans l'urgence, les chefs d'État se succèdent devant les caméras, et le langage moral envahit l'espace public. Dans l'autre, la mort est traitée comme un bruit de fond : regrettable, certes, mais tolérable. La conclusion n'a plus rien de provocant ; elle est simplement inconfortable : le monde moderne continue de fonctionner selon une hiérarchie tacite où la couleur de la peau, la proximité civilisationnelle et l'alignement géopolitique déterminent la valeur d'une vie.
La puissance occidentale ne proclame plus sa supériorité. Elle a perfectionné un dispositif plus efficace : l'administration silencieuse de cette supériorité. À travers l'indignation sélective, la légalité conditionnelle et une morale asymétrique, l'Europe et l'Amérique du Nord persistent à se poser en mesure de l'humanité, en arbitres de la légitimité, en juges ultimes des valeurs dites universelles. Ces valeurs sont invoquées à l'envi, puis suspendues sans scrupule. Certaines vies sont présumées sacrées. D'autres doivent mériter d'être pleurées — souvent trop tard.
La France occupe une place singulière dans ce dispositif. Elle se présente comme la patrie des droits de l'homme, comme la conscience morale de l'Europe, comme l'héritière des Lumières. Elle aime rappeler au monde sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Mais derrière cette rhétorique universaliste se déploie une réalité plus dense, plus rugueuse : une République à deux vitesses, où l'universel proclamé se heurte à une hiérarchie vécue.
Au cœur de ce système se trouve une logique binaire rarement assumée mais constamment appliquée : d'un côté, le sujet occidental, blanc, judéo-chrétien, perçu comme norme implicite ; de l'autre, le reste du monde — et, en France même, ceux qui en portent l'héritage postcolonial. Il ne s'agit pas d'une thèse biologique, mais d'une architecture politique héritée de la modernité coloniale et recyclée dans le langage contemporain. Là où les empires du XIXᵉ siècle parlaient ouvertement de mission civilisatrice, la France d'aujourd'hui parle de laïcité, de sécurité, de valeurs républicaines et d'ordre public. Le vocabulaire s'est policé. La hiérarchie, elle, demeure intacte.
Donald Trump n'a pas inventé cette vision du monde. Il l'a rendue obscènement visible. En qualifiant certains pays de «shithole countries», en interdisant l'accès au territoire américain à des populations majoritairement musulmanes, en hiérarchisant ouvertement les nations selon leur «désirabilité», il n'a pas rompu avec la logique occidentale ; il l'a dépouillée de ses euphémismes. Trump n'est pas une anomalie. Il est un révélateur. Il a dit à voix haute ce que l'Occident — et la France avec lui — pratiquait à voix basse : le monde est un système fermé, et l'égalité n'a jamais fait partie du plan.
L'histoire récente en fournit d'amples preuves. L'invasion de l'Irak en 2003 fut justifiée par l'existence supposée d'armes de destruction massive, assertions ensuite démantelées par des enquêtes officielles. Un État souverain fut démantelé, des centaines de milliers de vies furent sacrifiées, une région entière fut durablement déstabilisée. Et pourtant, aucun régime de sanctions ne frappa les architectes de cette guerre. Aucun tribunal international ne les convoqua. Aucune responsabilité collective ne fut engagée. La raison est structurelle : lorsque la violence émane du centre du pouvoir occidental, elle est requalifiée en erreur, en mauvaise appréciation ou en nécessité tragique. Lorsqu'elle vient de la périphérie, elle devient crime.
Nulle part cette asymétrie morale n'est plus flagrante que dans la question palestinienne. Des décennies d'occupation, de colonisation, de siège et de punitions collectives ont été documentées, condamnées et déclarées illégales par le droit international. Les résolutions de l'ONU existent. Les avis juridiques existent. Les faits ne sont pas contestés. Et pourtant, la responsabilité est perpétuellement différée. Le droit est invoqué comme un rituel, puis suspendu sine die. En France, cette suspension s'accompagne d'une criminalisation du discours critique, d'une confusion volontaire entre solidarité politique et soupçon moral, et d'un alignement quasi réflexe sur l'allié dit «civilisé». La violence est contextualisée, absorbée, neutralisée. La souffrance de l'autre est gérée, jamais réparée.
Il suffit, pour mesurer la mécanique à l'œuvre, d'observer la séquence la plus récente. En France, l'indignation se déploie à plein régime contre l'Iran : éditoriaux martiaux, plateaux saturés d'experts autoproclamés, injonctions morales répétées à l'envi, l'ingérence élevée au rang de vertu républicaine. La parole est haute, sûre d'elle, persuadée de parler au nom de l'universel. Face à Gaza, en revanche, le ton se rétracte. Le vocabulaire se replie sur des formules prudentes et creuses — «droit à se défendre», «appel à la retenue», «situation humanitaire préoccupante» — tandis que les faits, eux, sont documentés quotidiennement par les Nations unies, les ONG internationales, les images, les témoignages.
Les repères sont pourtant clairs et vérifiables. Le 12 décembre 2023, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution ES-10/21 appelant à un cessez-le-feu humanitaire immédiat à Gaza ; la France vote en faveur, avant de refuser toute traduction contraignante susceptible d'engager des conséquences politiques réelles. Le 26 janvier 2024, la Cour internationale de Justice ordonne des mesures conservatoires exigeant la prévention d'actes pouvant relever du génocide ; Paris appelle solennellement au «respect du droit international», tout en maintenant une prudence calculée sur la qualification des faits et en poursuivant des coopérations qui engagent matériellement sa responsabilité. Le décalage est saisissant : la morale est proclamée, l'acte différé ; le droit est invoqué, l'obligation évitée.
Pour solder cette dissonance, la France officielle recourt à un art ancien : la consécration sélective. Elle célèbre une liberté d'expression soigneusement orientée, sanctifie des voix compatibles, érige en figures courageuses celles qui confortent le récit dominant. La dissidence qui dérange, qui interroge les alliances et nomme les crimes sans ménagement, est soupçonnée, marginalisée, parfois criminalisée. La dissidence domestiquée, elle, est immortalisée. La liberté devient permission ; le droit, instrument ; l'universel, alibi. La République ne défend plus des principes : elle administre une hiérarchie.
Cette logique traverse également la question migratoire, la Méditerranée devenue fosse commune, et l'injustice climatique où les responsabilités historiques du Nord sont reconnues sans jamais être réparées. Partout, le même schéma se répète : reconnaissance verbale, neutralisation politique, gestion morale à distance.
Soyons précis : ce texte n'est ni une haine de la France ni un rejet de son héritage intellectuel. Il est un refus de sa mythologie morale — en particulier celle de l'innocence républicaine. Un universalisme qui s'applique à géométrie variable n'est pas un universalisme. C'est un privilège déguisé.
Ce qui distingue notre époque, c'est que l'illusion ne tient plus. Les comparaisons sont immédiates. Les archives sont accessibles. Les contradictions sont visibles en temps réel. Le Sud global, longtemps parlé à sa place, parle désormais par lui-même. Et il constate que le droit international a un passeport, que les droits humains ont des bénéficiaires préférentiels, et que la liberté fonctionne souvent comme une franchise réservée.
Le danger majeur aujourd'hui n'est pas la puissance occidentale en tant que telle, mais sa prétention morale. Le pouvoir peut être contesté. Une morale qui refuse l'examen devient intouchable — donc irresponsable.
La vraie question n'est donc pas de savoir si la France et l'Occident reconnaîtront leurs fautes. Le pouvoir confesse rarement. La question est de savoir si le reste du monde — et les citoyens relégués à l'intérieur même de la République — continueront d'accepter le rôle qui leur est assigné : celui de l'« autre » perpétuel, sommé de prouver son humanité, sa loyauté, sa compatibilité.
Ou s'ils affirmeront, sans demander d'autorisation, une vérité plus simple et plus radicale : que la dignité n'est pas accordée par la proximité avec le pouvoir, que la vie n'a pas besoin de ressembler pour compter, et que l'universel, s'il doit avoir un sens, doit enfin s'appliquer à tous.