01/02/2026 reseauinternational.net  9min #303500

L'homme malade et vieillissant du monde : l'Europe

par Serdar Karagoz

Initialement employée pour désigner des États européens pris individuellement, l'expression «l'homme malade» est devenue une métaphore structurelle pour l'ensemble du continent. L'Europe perd rapidement sa capacité à dicter les règles dans le nouveau contexte de la concurrence mondiale.

La métaphore de «l'homme malade» a été utilisée pour la première fois au XIXe siècle par le tsar Nicolas Ier de Russie pour décrire l'Empire ottoman. Au fil du temps, l'expression est passée d'une analogie historique à une catégorie analytique servant à décrire les États en proie à une désintégration économique, institutionnelle et politique. Tout au long du XXe siècle, cette étiquette a été appliquée à un large éventail de pays, du Royaume-Uni au Japon, et de l'Allemagne de Weimar à la Grèce. En 2005, The Economist décrivait l'Italie comme le «véritable» homme malade de l'Europe, et le Daily Telegraph, CNBC et d'autres publications américaines ont utilisé le même cadre d'analyse à différentes époques pour des pays comme le Portugal, l'Espagne, la France, la Finlande et la Grèce.

Aujourd'hui, la situation a cependant radicalement changé. L'expression «homme malade» ne désigne plus seulement des pays isolés, mais est devenue une métaphore structurelle pour un continent entier. Pendant des décennies, l'Europe a été perçue comme la «civilisation des institutions» du monde. Forte de son État de droit, de son État-providence, de ses capacités d'ingénierie avancées et de ses institutions stables, elle figurait parmi les centres de pouvoir mondiaux les plus influents. Or, aujourd'hui, face aux nouveaux paramètres de la compétition mondiale, l'Europe perd rapidement son rôle de leader. Son problème fondamental n'est pas seulement un ralentissement économique, mais un déclin stratégique.

Deux dynamiques structurelles fondamentales expliquent ce déclin : le vieillissement de la population et une réglementation excessive. Ensemble, ces facteurs transforment l'Europe en un continent caractérisé par des processus décisionnels lents, une forte aversion au risque et une mobilité stratégique limitée. Il ne s'agit pas d'une analyse abstraite, mais d'une réalité clairement observable dans les données.

Fragilité démographique : une Europe vieillissante

D'après les données d'Eurostat, l'âge médian dans l'UE a atteint 44,7 ans en 2024. Autrement dit, plus de la moitié de la population européenne a plus de 44,7 ans. En Italie, l'âge médian est de 48,7 ans. L'Europe ne se contente plus de «vieillir» ; elle est structurellement vieillissante.

Le déclin de la population active tend le marché du travail et réduit les recettes fiscales ; parallèlement, les dépenses sociales explosent. L'État-providence européen s'est fondé sur le dynamisme d'une population jeune et productive. Or, aujourd'hui, ce même modèle est de plus en plus difficile à maintenir face à la pression croissante des coûts liée au vieillissement de la population.

Soins de santé et État-providence : un choc de coûts imminent

Avec le vieillissement de la population, les soins de santé et les services de soins de longue durée connaissent une forte augmentation des dépenses publiques. On observe une hausse des maladies chroniques et des besoins en soins, ainsi qu'une espérance de vie plus longue, tandis que la population active diminue et que le potentiel de croissance économique se réduit.

Cette dynamique risque d'entraîner une hausse significative des coûts pour les systèmes de santé européens, exerçant une pression énorme sur les budgets publics. La santé est bien plus qu'un simple service public ; elle constitue l'un des piliers fondamentaux du modèle de protection sociale européen. Si ce pilier venait à s'effriter sous la pression budgétaire, cela pourrait alimenter davantage le populisme politique, les tensions sociales et le sentiment anti-immigration.

Miroir de l'Europe : Le rapport Draghi

L'une des confirmations les plus frappantes de cette analyse est apparue sous la forme du Rapport sur la stratégie européenne pour la compétitivité, préparé en septembre 2024 par Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne. Ayant géré la crise financière européenne lors de la crise de la zone euro, Draghi est l'une des personnes les mieux placées pour connaître l'architecture institutionnelle du continent et ses limites. De ce fait, le rapport fonctionne moins comme une critique extérieure que comme un miroir que l'Europe se tend à elle-même.

La thèse centrale de Draghi est claire : les défis auxquels l'Europe est confrontée ne sont pas des crises passagères, mais bien le résultat d'une perte de compétitivité structurelle accumulée. Le rapport indique que les principaux facteurs de ce déclin sont un écart croissant de productivité et de technologie avec les États-Unis, l'incapacité à tirer profit de la révolution numérique, le coût élevé de l'énergie, l'intensification de la concurrence avec la Chine et l'insuffisance des investissements dans la défense.

Actuellement, la production totale annuelle de l'Union européenne est inférieure d'environ 40% à celle des États-Unis. Les investissements du secteur privé en R&D n'atteignent que la moitié du niveau américain. L'une des conclusions les plus frappantes du rapport est que, ces 50 dernières années, l'Europe n'a vu naître aucune entreprise dont la capitalisation boursière dépasse 100 milliards d'euros (117 milliards de dollars). Le fait que seulement quatre des 50 premières entreprises technologiques mondiales soient d'origine européenne illustre clairement pourquoi le continent a raté le coche de la révolution numérique.

La surréglementation : paralyser une civilisation d'institutions

Un autre problème majeur auquel l'Europe est confrontée est une culture réglementaire qui étouffe l'innovation. L'Europe se concentre de plus en plus sur la «gouvernance technologique» plutôt que sur la «production technologique». Bien que cette approche puisse offrir des avantages à court terme dans les débats sur la sécurité et l'éthique, elle compromet à terme la compétitivité.

Cette dynamique est particulièrement visible dans le domaine de l'intelligence artificielle. Avec la loi sur l'IA, l'UE a instauré la réglementation la plus complète au monde en la matière, définissant explicitement son approche comme «fondée sur les risques». Cependant, cette approche a, de fait, freiné le développement technologique en Europe en raison de ses réflexes réglementaires.

L'Europe d'aujourd'hui ne réglemente pas parce qu'elle produit des technologies ; au contraire, elle n'en produit pas parce qu'elle réglemente. Il en résulte un réflexe institutionnel qui retarde et renchérit l'innovation au lieu de la guider. Bien qu'elle sache que cette trajectoire compromet sa compétitivité à long terme, l'Europe semble engluée dans une voie qui privilégie la réglementation au détriment du progrès.

Puces et capacités de production : le maillon faible de l'Europe

Le secteur des semi-conducteurs est le symbole le plus fort du déclin technologique de l'Europe. Selon des données citées par EE Times, la part de l'Europe dans la production mondiale de puces a chuté de 44% en 1990 à seulement 9% aujourd'hui. Ce déclin indique que, si l'Europe a conservé sa capacité à générer des connaissances, elle a perdu son envergure industrielle et son potentiel de production.

Afin d'inverser cette tendance, l'Union européenne a introduit le règlement européen sur les puces en 2022, fixant pour objectif d'atteindre une part de 20% de la production mondiale de puces d'ici 2030. Cependant, la Cour des comptes européenne a jugé cet objectif irréaliste, soulignant que l'Europe devrait augmenter rapidement sa capacité de production dans un délai très court pour l'atteindre.

De graves problèmes commencent déjà à se manifester dans la pratique. À titre d'exemple, les retards pris dans l'investissement majeur d'Intel en Allemagne illustrent ces difficultés structurelles. De même, l'usine de carbure de silicium de Wolfspeed en Sarre, les projets d'extension de capacité de STMicroelectronics-GlobalFoundries en France et les investissements d'Infineon en Allemagne et en Autriche progressent beaucoup plus lentement que prévu en raison de coûts élevés et de procédures d'autorisation interminables. La plupart de ces projets ne sont viables que grâce à d'importantes subventions publiques, et non grâce à la dynamique du marché. Ceci représente une rupture stratégique pour l'Europe, car les semi-conducteurs sont synonymes de souveraineté dans des domaines allant de l'intelligence artificielle à la défense.

Défense : Le coût du parapluie de sécurité

L'industrie de défense européenne souffre également d'une fragilité structurelle. Des décennies sous la protection des États-Unis ont affaibli l'innovation et les capacités de production dans ce domaine à travers le continent. À l'ère militaire actuelle, marquée par une transformation profonde de la guerre due à la prolifération des drones, l'Europe est confrontée au défi de conserver un avantage concurrentiel. Ce défi est largement imputable à l'émergence de technologies de pointe telles que les réseaux de capteurs, les systèmes de commandement et de contrôle pilotés par l'IA et les plateformes autonomes, devenues des éléments cruciaux de la guerre moderne.

Malgré des budgets importants alloués à la défense, l'Union européenne fonctionne selon une vision fragmentée, façonnée par 27 priorités nationales différentes. L'industrie de la défense ne parvient pas à réaliser d'économies d'échelle en raison de mécanismes d'achat groupé insuffisants, d'un manque de normalisation et de procédures d'appel d'offres trop longues.

Malgré ses importantes capacités d'ingénierie, l'Europe accuse un retard en matière de réactivité stratégique et de capacité de production. Ces dernières années, l'approche turque, rapide et fondée sur un écosystème, en matière de drones et de drones armés a généré un dynamisme qui fait défaut dans une grande partie de l'Europe. À l'inverse, l'Europe demeure largement dépendante d'un système d'acquisition de matériel de défense international.

Conclusion

Pendant des décennies, l'Europe a puisé sa force dans son système institutionnel. Aujourd'hui, pourtant, ce même système entrave sa capacité d'action. Le vieillissement de la population érode le dynamisme économique, et une réglementation excessive freine l'innovation. Des semi-conducteurs à la défense, de l'intelligence artificielle aux systèmes de santé, le déclin relatif de l'Europe n'est plus seulement ressenti : il est mesurable. Les élites européennes tentent d'inverser cette tendance. Pourtant, à l'instar de l'eau qui bout lentement, l'Europe a longtemps omis de prendre conscience de son accélération. Par conséquent, les années à venir soumettront probablement l'Europe à des épreuves bien plus difficiles dans les domaines social, politique, économique et sécuritaire. La fenêtre d'opportunité qui s'offre à l'Europe est peut-être bien plus étroite qu'on ne le pense généralement.

source :  Agence Anadolu via  China Beyond the Wall

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