01/02/2026 legrandsoir.info  5min #303508

L'air raréfié du Tibet cause-t-il la schizophrénie ?

André LACROIX

Les 20 et 21 janvier, dans la salle de spectacle Wolubilis à Bruxelles, la journaliste Élodie Emry est venue présenter sans entraves son stand-up « Ceci n'est pas une religion » : elle y raconte, non sans humour, sa surprenante enquête qui a révélé des affaires d'abus sexuels commis par des ténors du bouddhisme tibétain, notamment contre de jeunes femmes, à travers le monde occidental. Le 5 février, à Bruxelles toujours, au Centre culturel Jacques Franck, le réalisateur chevronné Jean-Michel Carré viendra présenter son film censuré par Arte « Tibet, un autre regard ». Mais les pressions ont été telles, émanant des adeptes inconditionnels du dalaï-lama, que les organisateurs ont craint un moment de devoir déprogrammer la projection...

Comment expliquer ce traitement différencié alors même que les propos d'Élodie s'en prenaient frontalement au dalaï-lama pour avoir fermé les yeux pendant des années sur une série de comportements déviants commis par des lamas bien en cour et que le documentaire de Jean-Michel n'est autre qu'une présentation historique de la question tibétaine replacée dans son contexte géopolitique ?

Tout se passe comme si on pouvait dénoncer les comportements libidineux commis sous les robes safran de bonzes abuseurs, mais pas les liens entre les mouvements « Free Tibet » et la CIA. Le jugement moral : oui ; l'analyse politique : non...

Élodie Emry n'était, en effet, pas la première à enquêter sur les abus sexuels de lamas. Son film Bouddhisme, la loi du silence, réalisé avec Wandrille Lanos et projeté sur Arte en 2022, avait été précédé par la parution chez Max Milo, en 2016, de l'enquête de Marion Dapsance Les Dévots du bouddhisme.

Ce livre-témoignage accablant pour le célèbre lama Sogyal Rinpoché et ses semblables aurait dû faire l'effet d'une bombe. Il n'en a rien été. Tout au plus quelques articles dans les journaux et la réaction gênée de Matthieu Ricard (1) ainsi que le courroux de deux bouddhologues universitaires, Philippe Cornu (2) et Éric Rommeluère (3) supportant mal que l'on s'en prenne à leurs idoles.

Comment expliquer une telle apathie dans l'opinion publique ? Nos contemporains ne seraient-ils pas à ce point toujours fascinés par le mythe de la « Terre pure tibétaine » qu'ils se refusent inconsciemment à reconnaître les crimes des lamas ? À moins que ce ne soient les dénonciations en chaîne des viols commis par des religieux catholiques qui aient fait passer au second plan les viols commis par des religieux bouddhistes ?

Toujours est-il qu'Arte, pourtant jamais avare de révérence pour Dharamsala et d'animosité pour Pékin (4), a diffusé, le 13 septembre 2022, le documentaire incendiaire Bouddhisme, la loi du silence des jeunes Élodie Emry et Wandrille Lanos et puis, un an plus tard, a déprogrammé, suite à des pressions, le documentaire historique et équilibré Tibet, un autre regard réalisé par Jean-Michel Carré, ayant à son actif quarante films sur des sujets divers et tributaire d'une vingtaine de prix et de nominations...

Alors, qu'est-ce qui vaut à Jean-Michel Carré cet ostracisme et pourquoi quelques universitaires se sont-elles (et ils) senti la mission d'empêcher la diffusion d'un film que certain(e)s n'avaient même pas vu ?

Sous couvert d'exégèses savantes et de discussions byzantines, ce que ces personnes refusent d'admettre, c'est surtout le fait que, grâce à la politique initiée par Pékin et mise en œuvre à Lhassa, la Région autonome du Tibet est aujourd'hui une région prospère, où l'espérance de vie dépasse les 72 ans au lieu des 30 ans au « bon vieux temps » de l'Ancien Régime théocratique, que presque 100% des garçons et des filles y sont scolarisés alors qu'avant 1960 le taux d'analphabétisme frisait les 95%, que le niveau de vie des habitants connaît une progression continue, que la culture tibétaine est en plein essor (5) et que la liberté religieuse est garantie (6).

Ce que refusent d'admettre ces universitaires nostalgiques et que montre le film de Jean-Michel Carré, c'est que le Tibet (ou Xizang) fait partie de la Chine depuis des siècles, qu'il a fait l'objet, depuis les années 1950, de mouvements séparatistes soutenus par la CIA et qu'aujourd'hui encore, les États-Unis l'utilisent lui - et le Xinjiang d'ailleurs - comme abcès de fixation sur les flancs du géant chinois. Baignant dans le climat antichinois de l'ICT (« International Campaign for Tibet », organisme basé à Washington), ces intellectuel(le)s ne veulent pas reconnaître que le dalaï-lama, religieux vénéré, est aussi un pion sur l'échiquier géopolitique mondial. Et quiconque met en cause leur mantra « Free Tibet » fait l'objet d'attaques et de pressions, peu compatibles avec la morale bouddhiste.

Là sans doute est la vraie raison de la censure décrétée par la chaîne Arte sur le documentaire Tibet, un autre regard qu'elle avait d'ailleurs commandité et remanié à plusieurs reprises. Là sans doute est la vraie raison des pressions exercées sur les organisateurs de la projection de ce film à Bruxelles pour qu'ils déprogramment cette séance prévue de longue date. Heureusement, les organisateurs ont tenu bon. La projection aura bien lieu au Centre culturel Jacques Franck le jeudi 5 février à 20 heures et sera suivie par un débat entre le réalisateur et une universitaire tibétologue française. Un débat qui s'annonce animé.

Espérons qu'il se déroule sereinement et qu'il donne envie à de nombreux auditeurs d'aller voir sur place au Tibet ce qu'il en est de cette merveilleuse région, aux habitants accueillants, qui se modernise rapidement et s'ouvre au monde, sans perdre son mysticisme traditionnel ni la pureté de son air raréfié.

André LACROIX

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