02/02/2026 mondialisation.ca  13min #303631

La Franc-maçonnerie au Moyen Orient 1/2

Par  René Naba

Parution de l'Histoire de la Franc-Maçonnerie au Moyen-Orient (Liban, Syrie, Palestine, Turquie, Égypte, Iran) de Jean Marc Aractingi. Editions Amazone Prix 21 euros, ISBN 978 107 500 5473

Le sujet a longtemps nourri les fantasmes et les supputations, les phobies aussi du fait de son culte du secret, de son rite initiatique ésotérique et de la solidarité clanique des membres de la corporation.

L'antimaçonnisme était souvent lié à l'Église catholique craignant une remise en question de son magistère sur la vie publique nationale, condamna à plusieurs reprises la franc-maçonnerie en tant que telle depuis la bulle pontificale In Eminenti apostolatus spéculum en 1738.

L'Abbé Augustin Barruel, prêtre jésuite, polémiste, par exemple, a défendu la thèse que la Révolution française résultait d'un complot maçonnique. L'anti maçonnisme devient progressivement une doctrine qui se développe dans les milieux catholiques ultramontains, qui soutiennent la position traditionnelle de l'Église italienne, partisans du pouvoir absolu du pape, par opposition aux gallicans, et chez les penseurs de la contre-révolution.

Un auteur a entrepris de dissiper ce halo de mystère, dans un magistral ouvrage de 755 pages, solidement documenté conforté par des photos d'époque. Une encyclopédie en somme. L'auteur, il est vrai, n'est pas un perdreau de l'année ni un plaisantin. Plutôt un hyper-capé du cursus universitaire français en même temps qu'un grand ponte de la Franc-Maçonnerie.

Jean Marc Aractingi est tout à la fois «Maître à la Grande Loge de France et de l'Orient de Paris, membre correspondant de la célèbre loge de recherche Jean Scott européenne de la Grande Loge de France, haut dignitaire du Souverain Sanctuaire International des rites égyptiens de Memphis Misraïm et Commandeur de l'Ordre de La Fayette» Grand maître du Grand Orient Arabe, il est pour les initiés (33e, 99e, CBCS, 7e R), autrement dit le «Grand Manitou».

Son cursus universitaire n'en est pas moins impressionnant.

Diplôme de l'École Centrale de Paris (DEA thermique), cet ingénieur en énergie solaire est titulaire d'un triple diplôme : DEA thermique-Centrale, DEA en Développement de l'Université Paris I-Sorbonne, Diplôme de 3e cycle en Diplomatie Supérieure du Centre des Études Diplomatiques et Stratégiques de Paris (CEDS), par ailleurs ancien stagiaire au Collège Interarmées de défense (anciennement École de Guerre)-Exercice COALITION 2003. Ancien PDG du Groupe ARCORE-SOLARCORE SA, il est Président de l'Association Franco-Arabe des Diplômés des Grandes Écoles Françaises. Il est l'auteur du livre «Peintres orientalistes», Éditions vues d'Orient (2003) et co-auteur avec Christian Lochon du livre sur «Confréries soufies: secrets initiatiques en Islam et rituels maçonniques (Harmattan 2008).

Le Grand Orient au Moyen Orient

L'Angleterre aura durablement façonné le Moyen-Orient à son image, plus que toute autre puissance coloniale. Des accords Sykes-Picot, en 1916, portant démembrement de l'Empire ottoman et son partage en zone d'influence entre la France et la Grande Bretagne, à l'avantage des Anglais, à la Promesse Balfour, en 1917, portant création d'un Foyer National Juif en Palestine, à la propulsion de la dynastie wahhabite à la tête du royaume saoudien et de la dynastie hachémite sur le trône jordanien, à la mainmise enfin sur le golfe pétrolier, tout, absolument tout, aura porté la marque de son empreinte, y compris l'introduction de la Franc-Maçonnerie dans le Monde arabe et musulman. À l'ancrage du Grand Orient au Moyen Orient en vue d'accompagner le Monde arabo-musulman dans son accession à la modernité.

La première loge de la Grande Loge d'Écosse en Syrie remonte en effet à 1748, soit trente ans avant la Révolution française. Elle a été instituée d'ailleurs par Alexandre Drummondville, Consul britannique à Alep et frère de Georges Drummond, Grand Maître de la Grande loge d'Écosse (1752-1753), lui-même grand provincial (1739-1747).

Revue de détails

1- Liban: Camille Chamoun, Charles Debbas, Bachir Gemayel, Sami et Rachid Solh, l'Émir Majid Arslane, Gebrane Khalil Gebrane, Antoun Saadé, chef du Parti populaire syrien, Melhem Karam, ancien président du syndicat de la presse.

Dans la décennie 1920, le Liban comptait plus de 1.200 Francs maçons, soit 7 pour cent de la population adulte de sexe masculin. La loge Palestine N0 415, en 1851, comptait 150 membres avec comme adhérents les grandes familles de Beyrouth, de Damas et de Palestine, comme les Beyhum, les Sursock, les Ammoun, les Azm etc.

Parmi les personnalités ayant adhéré à la Franc-maçonnerie, les deux présidents Charles Debbas, Camille Chamoun, ainsi que des membres des grandes familles, Sami et Rachid Solh, deux anciens premiers ministres, l'Emir Majid Arslan, ancien ministre de la défense, ses collatéraux, l'Emir Chakib, Arslan, l'Emir Adel Arslane et l'Emir Amine Arslane, Mahmoud Joumblatt.

Camille Chamoun, de porte étendard de la Palestine au chef du camp pro américain au Moyen orient

L'homme qui commença sa carrière par une éblouissante profession de foi pro-palestinienne que ne renierait pas le plus farouche nationaliste arabe, dans sa première intervention devant l'Assemblée générale des Nations-Unies, en sa qualité de délégué du Liban, en 1948, finira sa carrière en tant que chef du camp pro-américain au Moyen-Orient.

Succédant dans cette fonction à l'irakien Noury Said, lynché par la foule à Bagdad à la chute de la monarchie hachémite, en juillet 1958, Camille Chamoun présidera un pays qui aura connu sous son magistère la première guerre civile interconfessionnelle libanaise (1958), et sous son autorité au ministère de l'intérieur en 1975-1976, le lancement de la 2e guerre civile libanaise.

Circonstance aggravante, le plus en vue des dignitaires maçonniques libanais sera le seul dirigeant arabe à refuser de rompre ses relations diplomatiques avec la Grande Bretagne et la France, en 1956, en signe de solidarité avec l'Égypte nassérienne dans la foulée de l'agression tripartite israélo-anglo-française de Suez, en 1956.

Cet alignement inconditionnel sur la stratégie atlantiste de même que la cécité politique des milices chrétiennes libanaises dans leur alliance contre nature avec Israël, quinze ans plus tard, lors de la guerre inter factionnelle libanaise (1975-1990) ont semé la suspicion sur le patriotisme des maronites vis à vis du Monde arabe, entraînant un déclassement de leurs prérogatives constitutionnelles dans la règlement du conflit libanais.

L'effondrement des structures familiales et la recomposition des alliances claniques à la faveur de la guerre intestine inter-libanaise (1975-2000) ont donné lieu à une prolifération de groupuscules se proposant de développer des solidarités parallèles en marge des réseaux habituels.

Conséquence sans doute lointaine de l'aspersion des méga-radios religieuses américaines, les fameux prédicateurs électroniques, le prosélytisme a connu un regain de vigueur au Liban et en Cisjordanie.

Les Témoins de Jéhovah se sont montrés très actifs au sein des couches paupérisées de la fraction chrétienne et de la population musulmane, désireux de modifier leur condition de vie ancestrale. Cet engagement s'expliquait par la perspective ou l'illusion d'un débouché, ou encore, par l'indéniable attrait, qu'offre, en cas de conversion, la possibilité d'un recyclage aux États-Unis.

Même la franc-maçonnerie, structure d'ordre et de discipline s'il en est, n'a pas échappé au phénomène de prolifération. Alors que le Liban comptait avant la guerre civile (1975-1990) près de 3.000 francs-maçons régulièrement identifiés, la fin des hostilités a déclenché une croissance exponentielle des loges issues de l'immigration, les loges de la diaspora.

Bachir Gemayel

Le chantre du libanisme intégral, d'une souveraineté nationale pleine et entière, était un franc maçon. "Initié par Georges Nercessian, Grand Maître de la Grande Loge du Liban, l'appartenance du président éphémère du Liban (1982) à la maçonnerie a été confirmée au Grand Maître du Grand Orient Œcuménique, le TSF Jean Marc Aractingi, par la famille du frère Charles Hernu (1923-1990), ancien ministre socialiste français de la défense.

Charles Hernu, ancien Maire de Villeurbanne (banlieue de Lyon) a raconté avoir fait la connaissance du chef des milices chrétiennes libanaises lors d'un atelier organisé par la Grande Loge d'Orient et d'Occident à Lyon", est-il écrit à la page 181 de l'ouvrage.

Bachir Gemayel, un voyou

Richard Murphy, ambassadeur des Etats Unis en Syrie, en poste dans la zone à la fin de la décennie 1970 jugeait Bachir Gemayel, chef militaire des phalangistes et fondateur des Forces Libanaises, les milices chrétiennes libanaises, comme un «voyou».

  • Sur ce lien, le jugement de Richard Murphy et le rôle trouble des phalangistes dans le déclenchement de la 2 me guerre civile libanaise (1975-2000).  madaniya.info

Parmi les autres personnalités libanaises ayant adhéré à la Franc-maçonnerie figuraient notamment Antoun Saadé, fondateur du Parti Populaire Syrien, Gébrane Khalil Gébrane, l'inoubliable auteuir du "'prophète", l'écrivain Girgi Zeydan, le poète Bechara Abdallah Al Khoury "Al Akhtal as saghir", Kamel Al Assaad, ancien président de la chambre des députés, l'homme politique Bachir al Awar, Melhem Karam, ancien président du syndicat de la presse, ainsi que Prosper Gay Para, propriétaire du Palm Beach à Beyrouth et du Byblos à Saint Tropez.

Syrie: Jamil Mardam Bey, Housni al Zaim, Adib Chichakli, Choucry Al Kouatly

Au XX me siècle, La loge «Qayssoun» a regroupé les principaux dirigeants nationalistes parmi les plus hostiles à la France, puissance mandataire de l'époque. Pas moins de dix présidents de la République et de premiers ministres était affiliés à des instances maçonniques notamment Jamil Mardam Bey, Choukry Al Kouatly, Husni al Zaim, Adib Chichakli, Nazem Al Kodsi, Fawzi Selo, Sami al Hennaoui, Farés Al Khoury et Saadallah Al Jabri.,

Syrie : Jamil Mardam Bey, une réputation vouée à la suspicion

Le plus en vue des francs-maçons syriens n'est autre que Jamil Mardam Bey (1894-1960), l'ancien premier ministre du mandat français sur la Syrie, le plus controversé des dirigeants politiques syriens de l'histoire moderne.

L'évocation de son nom dans les cercles intellectuels arabes prête à controverse et emporte rarement une adhésion spontanée. Présenté par ses partisans comme un «éminent nationaliste», il est, pour ses détracteurs, «le chef du parti colonial» français en Syrie.

L'homme traîne en effet comme un boulet une réputation vouée à la suspicion, conséquence de la satire dont il a été l'objet de la part du célèbre poète arabe Omar Abou Riché mettant en question son patriotisme.

Né à Damas, en 1894, d'une famille sunnite, d'origine ottomane, appartenant à la grande aristocratie damascène, titulaire d'un diplôme universitaire de Paris, Jamil Mardam Bey est le fondateur, en 1911, à Paris, avec cinq de ses camarades d'école, la société secrète «Al Fatat» œuvrant pour l'indépendance des provinces arabes de l'Empire Ottoman.

En 1916, condamné à mort par contumace par les Ottomans, il fuit en Europe. Mais ses camarades moins chanceux seront, eux, pendus en public à Damas et à Beyrouth, le 6 Mai 1916, du fait d'une négligence du consul général français à Beyrouth, Georges Picot, qui avait laissé traîner dans ses tiroirs la liste de ses interlocuteurs habituels.

De retour à Damas, en 1918, il accompagne en 1919 le roi Fayçal à la Conférence de Paix de Paris. En 1920, l'armée française, après avoir détrôné le roi Fayçal, le condamne à mort. Il fuit à Jérusalem. Amnistié, il devient membre du mouvement clandestin, la «Société à la "main de fer» de son ami et «frère» Abdul Rahman Shahbandar.

À l'indépendance de la Syrie, en 1943, le nouveau président syrien Chucri Al Kouatly le nomme ministre des Affaires étrangères et de la Défense. En 1947, il est de nouveau Premier Ministre. En 1948, avec l'arrivée des militaires au pouvoir, il démissionne et annonce son retrait de la vie politique. Son parcours maçonnique et la satire du grand poète arabe Omar Abou Riché, Jamil Mardam Bey est rentré assez tard en franc-maçonnerie à l'âge de 30 ans. Il a passé tous les échelons de la franc-maçonnerie pour devenir un Haut Dignitaire de la Célèbre Loge «AL Zahra N°92» à l'Orient de Damas, sous juridiction de la Grande Loge Nationale d'Égypte.

Il rejoindra, plus tard, la Grande Loge de Syrie.

Ce haut dignitaire maçonnique traîne cependant une réputation sulfureuse de chef du parti colonial, sans doute en raison de son comportement à l'égard de la puissance mandataire. Il sera à ce titre fustigé par l'un des plus célèbres poètes arabes, Omar Abou Riché.

Dans un papier intitulé «Ceux qui ont bradé la Palestine», l'écrivain Mohamad Al Walidi dresse le portrait de Jamil Mardam Bey, en reprenant à son compte la satire du poète Omar Abou Riché à l'encontre du politicien syrien :

«Comment une nation peut elle forger sa grandeur, alors qu'elle compte parmi les siens un homme à l'exemple de Jamil Mardam Bey. Jamais entrailles n'ont porté un criminel d'un tel calibre».


Jamil Mardam Bey

Il est le grand oncle de l'éditeur franco-syrien Farouk Mardam Bey, Directeur des Éditions Sindbab (groupe Actes Sud) et de ses cousines, les deux sœurs Kodmani, Basma et Hala Kodmani.

En filiation intellectuelle directe avec leur aîné, Farouk Mardam Bey et Hala Kodmani ont animé durant la guerre de Syrie (2011-2024) depuis Paris une micro structure oppositionnelle «Souriya Hourra» -(Syrie Libre), dans un parfait synchronisme de la guerre menée par la France contre la Syrie, leur patrie d'origine, depuis 2011, sous couvert de «printemps arabe». Hala Kodmani est par ailleurs salariée du journal Libération, propriété du milliardaire franco-israélien Patrick Drahi.

Sa sœur, Basma Kodmani, a assumé les fonctions de porte-parole de l'opposition off shore syrienne pour le compte de la coalition islamo-atlantiste avant d'être déchargée de ses responsabilités.


Choucri Kouatly

Premier Président de la République syrienne post-indépendance (1943), Choucri Kouatly était, par malchance et en dépit de son nationalisme, un féal du royaume saoudien. Plus que de besoin.

Ses relations avec le Roi Abdel Aziz et ses enfants, étaient étroites. Il gravitait dans leur giron depuis 1926. Plusieurs membres de sa famille exerçaient des activités commerciales fructueuses en Arabie. Kouwatly était partisan de la restauration de la Monarchie en Syrie, dans la décennie 1930. Il a même soutenu la candidature de Fayçal Ben Abdel Aziz au poste de Roi de Syrie, mais échouera dans son projet. Ces faits sont mentionnés dans l'ouvrage «Syria and Lebanon under French Mandate» de Stephen Hemsley Longrigg -traduction en langue arabe Pierre Akl, Maison d'édition Dar Al Haqiqa.

Lorsque Nasser demanda à Sarraj d'aviser Kouatly du complot ourdi contre lui par le Roi d'Arabie, l'officier syrien s'est montré très réticent, craignant que «le citoyen arabe N°1», titre que lui avait attribué Nasser au moment de la fusion syro-égyptienne, n'alerte ses amis saoudiens de cette grave affaire.

De surcroît les relations entre Sarraj et Kouatly n'étaient pas empreintes d'une grande chaleur. Sarraj était parfaitement informé de la nature des relations Kouatly -Al Saoud.

Nasser insista. Les craintes de Sarraj étaient fondées. Kouatly avait bel et bien alerté les Saoudiens, les assurant que Nasser était au fait de leurs menées. Sarraj s'est étranglé de colère lorsque son officier d'ordonnance lui a remis un message chiffré adressé par l'ambassade de d'Arabie saoudite à Damas, à la Cour Royale saoudienne et intercepté par les services syriens qui mentionnait laconiquement: «L'immeuble est virusé».

René Naba

La source originale de cet article est  madaniya.info

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