Ce que Paris appelle influence, l'Afrique l'a vécu et le vit encore aujourd'hui comme une succession méthodique de renversements, de sabotages, d'assassinats et de chaos organisé. Moscou alerte, deux jours après, le fils de Kadhafi est assassiné.
Depuis les indépendances formelles des années 1960, l'Afrique vit sous un régime paradoxal : souveraine en droit, vulnérable en pratique au plan politique, économique et militaire. Derrière le vocabulaire policé de la coopération et du partenariat stratégique, la France a malignement maintenu une architecture clandestine d'ingérence, aujourd'hui abondamment documentée par les archives, les historiens et les acteurs eux-mêmes. La vague souverainiste ouverte entre 2020 et 2023 n'a pas rompu ce cycle ; elle l'a réactivé sous des formes plus diffuses et plus violentes. Le rapport publié le 1er de ce mois par le service de renseignement extérieur russe avec pour teneur la mise en garde de Moscou contre les projets de Macron d'éliminer les dirigeants africains indésirables, suivi de l'assassinat du fils de l'ancien dirigeant libyen (Mouammar Kadhafi) deux jours après, agit dès lors comme un révélateur plutôt que comme une surprise. Dans ce paysage déjà fracturé, un événement tragique et hautement significatif s'est produit le 3 février 2026 en Libye : Saïf al-Islam Kadhafi, fils de l'ancien dirigeant Mouammar Kadhafi et figure politique libyenne majeure, a été assassiné à Zintan dans des circonstances encore floues. Les médias et proches ont rapporté qu'il a été tué lors d'une attaque armée contre sa résidence par des assaillants non identifiés, après que les caméras de surveillance eurent été désactivées, mais aucune responsabilité n'a pour l'heure été établie.
Saïf al-Islam, âgé de 53 ans, n'était pas une figure politique neutre : longtemps considéré comme un possible acteur de réconciliation nationale et de recomposition politique en Libye, il avait fait l'objet d'un mandat d'arrêt antithétique de la Cour pénale internationale (une Cour au service de l'Occident) et avait récemment manifesté des ambitions politiques, notamment en lien avec l'élection présidentielle anticipée. La disparition soudaine d'une telle personnalité, dont le rôle politique restait sensible, laisse planer l'hypothèse qu'il représentait une gêne importante pour quelqu'un, peut être des intérêts occidentaux déterminés à maintenir la Libye dans un état de fragmentation politique.
La nouvelle a suscité des réactions immédiates de plusieurs États africains, qui ont dénoncé ce qu'ils ont qualifié de « meurtre politique » et appelé à une enquête internationale indépendante. Des gouvernements du Sahel et d'Afrique du Nord ont exprimé leur condamnation collective, soulignant que ce type d'assassinat dans un pays déjà fragilisé par dix années de guerre post 2011 ne pouvait qu'aggraver l'instabilité régionale.
Deux jours avant ce drame, selon des sources diplomatiques évoquées dans les capitales africaines, les autorités russes avaient publiquement mis en garde contre des projets de Macron visant à éliminer des dirigeants africains jugés indésirables, une déclaration qui a été reprise dans plusieurs parlements africains comme une mise en garde face à l'ingérence politique et militaire. Ces déclarations constituent une preuve de lien direct. Elles alimentent le débat stratégique sur la proximité temporelle entre ces événements et les motifs d'ingérence française dans les transitions politiques africaines. Et si l'instabilité chronique africaine n'était pas une fatalité, mais le produit d'une ingénierie politique patiemment entretenue ?
Ce qui suit ne procède ni de l'indignation morale ni de la conjecture idéologique. Il s'agit d'une traversée méthodique de soixante années d'opérations de déstabilisation, de sabotages politiques, d'ingénieries du chaos et de guerres clandestines de la France en Afrique, depuis la Guinée de Sékou Touré jusqu'aux ruptures souverainistes contemporaines du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger et, dans une certaine mesure, le Tchad). L'analyse mobilise faits établis, précédents historiques, chronologies comparées et lectures stratégiques du renseignement afin de dévoiler une matrice cohérente : celle d'un système qui, confronté à la perte de contrôle, substitue la subversion à la coopération et l'instabilité à l'influence. C'est cette mécanique, dans sa continuité et ses mutations, que cet article met à nu.
La matrice historique : soixante ans d'ingénierie française du renversement
De toute évidence, il n'existe pas de politique africaine française sans opérations déstabilisatrices. Cette affirmation ne relève plus du militantisme, mais d'un consensus historiographique de plus en plus large. Dès que des dirigeants africains ont tenté de s'extraire du cadre monétaire, militaire ou diplomatique hérité de la colonisation, ils ont été confrontés à une hostilité structurelle.
Le cas de la Guinée de Sékou Touré constitue le point zéro de cette doctrine. Le « non » historique du 28 septembre 1958 au référendum gaullien inaugure une rupture que Paris ne pardonnera jamais. Dès 1959, la France engage contre la Guinée une guerre économique, administrative et psychologique sans précédent : retrait brutal des cadres, destruction des cultures et empoisonnement des terres arables, sabotage des infrastructures, désorganisation des circuits commerciaux et monétaires. Cette stratégie, connue sous le nom d' opération Persil, visait explicitement à provoquer l'effondrement rapide du régime guinéen afin d'en faire un exemple dissuasif pour l'ensemble du continent.
À cette phase succède une séquence encore plus grave. Entre 1960 et 1970, la Guinée est confrontée à une série de tentatives de déstabilisation armée, de complots internes et de projets d'élimination physique visant directement le président Sékou Touré. L'agression de Conakry du 22 novembre 1970, connue sous le nom d'« opération Mar Verde », constitue l'apogée de cette stratégie, révélant une convergence d'intérêts coloniaux occidentaux contre un État africain jugé irréductible.
Ce précédent guinéen inaugure une doctrine continentale. Au Cameroun, la guerre contre l'UPC (1955-1971), menée avec l'appui direct de l'armée française, provoque des dizaines de milliers de morts et l'élimination systématique des leaders indépendantistes : Ruben Um Nyobé (1958), Félix-Roland Moumié (1960), Ernest Ouandié (1971) et Ossende Afana (1966). Au Togo, l'assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, après son projet de sortie du nazisme monétaire du franc CFA, ouvre la voie à une longue séquence autoritaire alignée sur Paris.
Au Gabon (1964), devenu aujourd'hui l'un des bastions endurcis de la Françafrique, l'intervention militaire française restaure Léon M'ba en quelques heures. Au Mali (1968), la chute de Modibo Keïta met fin à une expérience de souveraineté économique et monétaire. En Centrafrique (1979), l' opération Barracuda destitue Bokassa lorsque celui-ci cesse d'être contrôlable. Au Burkina Faso (1987), l'élimination de Thomas Sankara met brutalement fin à un projet panafricain de rupture.
Le cas de Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo, illustre l'un des précédents les plus tragiques de l'ingérence française combinée aux intérêts occidentaux. Assassiné en janvier 1961, Lumumba avait voulu rompre avec la dépendance coloniale et instaurer une politique africaine indépendante, ce qui provoqua son élimination orchestrée par des réseaux locaux sous influence externe. L'assassinat, mené en collaboration avec certains acteurs belges et français opérant sous le renseignement de la CIA, reste un symbole de la volonté de neutraliser toute figure panafricaine gênante dès l'aube de l'indépendance.
Dans les Comores, Paris tolère et instrumentalise pendant des décennies les coups d'État à répétition, tout en conservant Mayotte hors du cadre africain. À Djibouti, la présence militaire française structure durablement la vie politique depuis l'indépendance de 1977. Au Tchad, la France intervient militairement à de multiples reprises (1969, 1986, 2008, 2019), assurant la survie de régimes alliés au mépris des dynamiques internes.
Ces événements obéissent à une même logique : toute souveraineté africaine qui échappe au contrôle français devient une cible stratégique à neutraliser.
De la Françafrique classique à la déstabilisation contemporaine : le chaos comme instrument
À partir des années 2000, la France ajuste ses méthodes. Les coups d'État directs deviennent coûteux ; la déstabilisation indirecte devient systémique.
En Côte d'Ivoire (2002-2011), la crise armée débouche sur une intervention militaire décisive en avril 2011, à la clé, le renversement du président Laurent Gbagbo et l'installation d'Alassane Ouattara au pouvoir. En Libye (2011), l'engagement central de Paris dans l'intervention de l'OTAN provoque l'effondrement de l'État libyen à la suite de l'assassinat de son dirigeant Kadhafi, ouvrant une chaîne de déstabilisation régionale touchant le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad.
En République centrafricaine, les opérations successives ( Boali, Sangaris) s'accompagnent d'une fragmentation durable du territoire. En Mali, l'intervention de janvier 2013 installe une présence militaire massive sans stabilisation durable. Entre 2013 et 2021, les groupes armés prolifèrent et l'insécurité devient structurelle.
Lorsque les peuples et les armées du Mali, du Burkina Faso et du Niger rompent avec Paris entre 2022 et 2023, la France perd brutalement ses bases et ses accords. La déstabilisation change alors de forme et de méthode : pression diplomatique, sanctions indirectes, campagnes informationnelles, activation de relais locaux, et soupçons persistants d'exploitation de l'insécurité résiduelle. Paris entend s'inspirer de l'opération américaine au Venezuela pour dupliquer celle-ci en Afrique.
Au Soudan, la France a soutenu différents acteurs lors des conflits internes, notamment dans le Sud et le Darfour, où les livraisons d'armes et les appuis logistiques ont contribué à prolonger la guerre civile et à fragiliser l'État. L'ingérence française dans ce conflit a exacerbé la violence régionale et a facilité le maintien d'un chaos structurel, cohérent avec la doctrine historique d'activation de crises pour contrôler indirectement les États africains stratégiquement importants.
La France a également été impliquée dans des épisodes tragiques en Afrique centrale et orientale. Lors du génocide rwandais de 1994, le régime français soutint les forces en place, fournissant armements et encadrement militaire, tandis que l'assassinat des présidents du Rwanda (Juvénal Habyarimana) et du Burundi (Cyprien Ntaryamira) déclencha l'embrasement régional et l'une des plus grandes catastrophes humanitaires du continent. Ces événements illustrent comment la coopération militaire française pouvait se transformer en soutien aux violences structurelles, amplifiant les conflits internes et les fractures ethniques pour maintenir une influence géopolitique sur la région.
Cette logique de nuisance indirecte trouve une illustration récente dans l'attaque terroriste ayant visé l'aéroport international de Niamey, survenue dans un contexte de recomposition sécuritaire accélérée au Niger. Sans préjuger des responsabilités opérationnelles immédiates, la synchronisation de cet acte avec la reconfiguration des partenariats militaires et la sortie du cadre sécuritaire français alimente une lecture stratégique désormais dominante au Sahel : l'insécurité résiduelle devient un message politique, destiné à rappeler le coût de toute rupture souverainiste. Ce type d'événement s'inscrit dans une grammaire déjà observée, où la violence asymétrique surgit précisément lorsque les leviers institutionnels classiques ont été perdus.
En Afrique centrale, au Congo, au Gabon et au Tchad, les transitions politiques récentes révèlent la fragilité d'architectures longtemps soutenues par Paris. À Madagascar, les crises politiques successives depuis 2009 rappellent la permanence des ingérences extérieures dans les équilibres internes. Le coup d'État d'octobre 2025 ayant déposé le franco-malgache Andry Rajoelina et porté le Colonel Michaël Randrianirina au pouvoir s'inscrit dans la logique de rupture de cette permanence d'ingérences, notamment française.
Le présent : souveraineté africaine contre guerre clandestine
Sans l'ombre d'aucun doute, le rapport du SVR s'inscrit dans cette continuité historique. Il décrit une phase contemporaine où la France, vomie de jure par les peuples et marginalisée de facto par les dirigeants, est engagée dans une guerre invisible : préparation de coups d'État, neutralisation ciblée de dirigeants, exploitation des fractures internes, dissémination contrôlée de l'instabilité.
Dans cette même séquence, les tentatives de coups d'État avortées au Burkina Faso, au Niger et au Mali, régulièrement annoncées par les autorités de transition entre 2023 et 2025, voir 2026, constituent un indicateur politique majeur. Leur caractère répétitif, leur articulation avec des réseaux civilo-militaires internes et leur coïncidence avec des pressions diplomatiques extérieures renforcent l'hypothèse d'une stratégie de harcèlement institutionnel. L'objectif n'est pas nécessairement le renversement immédiat, mais l'érosion continue de la stabilité, de la confiance populaire et de la capacité décisionnelle des États engagés dans une rupture stratégique.
Selon ce document, présenté comme une synthèse issue de sources humaines, de surveillances financières et de recoupements opérationnels, plusieurs axes structurants seraient à l'œuvre. Le rapport évoque d'abord la réactivation de réseaux d'influence historiques, composés d'anciens responsables sécuritaires, d'acteurs économiques dépendants de l'architecture françafricaine et de relais politiques locaux marginalisés par les transitions souverainistes récentes. Ces réseaux auraient pour fonction de préparer des scénarios de rupture institutionnelle, allant de la paralysie administrative à l'encouragement de putschs militaires indirects.
Le document souligne ensuite l'usage présumé de vecteurs sécuritaires asymétriques. Plutôt que des interventions visibles, il ferait état d'une tolérance stratégique envers des foyers d'insécurité, permettant d'affaiblir les États ciblés, d'épuiser leur légitimité populaire et de créer un climat propice à des « solutions de remplacement ». Dans cette logique, l'instabilité n'est pas un dommage collatéral, mais un outil de pression politique.
Le rapport mentionne également des projets de neutralisation ciblée de dirigeants africains qualifiés de « souverainistes irréversibles », par des moyens indirects : assassinats attribuables au chaos sécuritaire, accidents fabriqués, ou éliminations par intermédiaires locaux, rendant toute traçabilité institutionnelle impossible. Les zones citées recouvrent précisément l'espace de l'Alliance des États du Sahel, certaines capitales d'Afrique centrale et, de manière plus inattendue mais cohérente, Madagascar.
Enfin, les services de renseignement et la diplomatie russes décrit clairement une guerre informationnelle coordonnée, articulant campagnes médiatiques, pressions diplomatiques, sanctions économiques indirectes et délégitimation internationale des régimes ciblés. L'objectif stratégique identifié ne serait pas la reconquête territoriale, mais l'empêchement durable de toute stabilisation souveraine hors du cadre occidental.
Que ce rapport bien fouiné soit lu par-ci (France et Occident) comme un document de rivalité informationnelle ou comme une alerte stratégique par-là (Russie et AES/Afrique) ne modifie pas l'essentiel : il épouse parfaitement la cartographie historique du recul français en Afrique et la chronologie des tensions contemporaines. Il ne crée pas une réalité nouvelle ; il en formalise une déjà perceptible.
De ce qui précède, nous pouvons déduire que l'Afrique n'est pas confrontée à des crises isolées, mais à une architecture cohérente de déstabilisation continentale. La France n'en est pas l'unique acteur, mais elle en demeure l'un des ingénieurs les plus constants.
De la Guinée de Sékou Touré au Sahel contemporain, une même constante se dégage : la souveraineté africaine n'a jamais été tolérée par l'Occident, seulement contenue. Tant que ces mécanismes ne seront pas pleinement identifiés, nommés et neutralisés, la liberté africaine restera conditionnelle.
Et l'histoire l'a déjà démontré : ce n'est pas l'Afrique qui échoue - ce sont ceux qui refusent de la laisser réussir.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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