10/02/2026 ismfrance.org  7min #304372

« Palestine 36 » est un film sur le passé palestinien qui raconte l'histoire d'aujourd'hui

 Qassam Muaddi, le 28 janvier 2026.- La semaine dernière, j'ai emmené mes parents au théâtre de l'hôtel de ville de Ramallah pour voir un film, le très attendu « Palestine 36 » de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir. Le sujet étant la révolution de 1936-1939 en Palestine, je pensais assister à une adaptation à l'écran d'événements que je connaissais déjà, donc je ne m'attendais pas à apprendre quoi que ce soit de nouveau. J'avais tort.

Le film met en lumière le contexte social et politique de la Palestine au moment de la révolte palestinienne contre la domination coloniale britannique. Cela grâce aux histoires de plusieurs personnages et dépeignant la vie d'un village palestinien à travers la vie d'une famille paysanne, en particulier ses enfants. Le film montre aussi la réalité des travailleurs et la paralysie politique des élites palestiniennes ainsi que leurs relations compliquées avec les autorités britanniques.

Mais au milieu de tout cela, le film suit une jeune journaliste palestinienne passionnée qui tente de donner un sens aux événements et à la situation dans son pays qui évoluent à toute vitesse. Elle essaie d'expliquer ces changements à sa société et au reste du monde, ce qui revient presque à crier dans l'oreille d'un sourd.

Ce personnage particulier m'a rappelé une chanson pop espagnole sur la guerre civile espagnole, qui a eu lieu exactement dans les mêmes années que la révolution palestinienne - de 1936 à 1939. La chanson dit :

« Des bombes qui volent le sommeil, sifflèrent dans cette nuit. La terre se brise en deux, et le monde détourne le regard... »

« Palestine 36 » nous montre comment la terre de Palestine a été brisée en deux - avec d'un côté le sort des Palestiniens et de l'autre la mentalité coloniale des Britanniques ; d'un côté la réalité des classes populaires palestiniennes, qui endurent la pauvreté, la perte de leurs terres et les punitions collectives brutales perpétrées par les Britanniques, et de l'autre les élites palestiniennes perdues dans leurs différends politiques et leurs calculs de pertes et profits pour les terres qu'elles louent.

Ces détails n'étaient pas nouveaux pour moi. Les Palestiniens de mon âge connaissent la brutalité des Britanniques que nos anciens ont vécue et nous ont raconté - et parce que l'occupation israélienne a hérité de leurs méthodes. Nous lisons également des choses au sujet des divisions du mouvement national palestinien de l'époque, et nous pouvons voir comment nos dirigeants actuels ont hérité de leur incapacité à diriger. Même la colonisation sioniste des terres palestiniennes, facilitée et protégée par les autorités britanniques, est une histoire bien connue pour beaucoup de ma génération.

Mais quelque chose dans ce film m'a frappé. C'est cette atmosphère d'angoisse, de terreur et de désespoir d'un peuple qui regarde son monde être dépecé à grande vitesse, et la frustration de ne pas pouvoir l'exprimer. Pourtant, je n'aurais pas saisi tout cela si ce film avait été fait il y a cinq ans.

Bande annonce du film : Palestine 36

***

Ce matin-là, je me suis rendu à Ramallah, comme tous les jours. Mais avant cela, j'ai passé une demi-heure d'angoisse, espérant que le check-point à la sortie de mon village aurait ouvert avant que je n'y arrive, pour éviter de perdre une heure ou plus. J'ai alors appris que les colons avaient attaqué un village pas très loin du mien, et j'espérais, comme je l'ai lu dans la presse, que personne n'était blessé - tout en pensant dans un coin de ma tête à la possibilité que mon propre village puisse être le prochain.

Plus tard dans la journée, j'ai passé une heure à appeler les chauffeurs de minibus de ma région pour m'assurer que les routes étaient ouvertes et que mes parents pourraient arriver à temps pour le film. Mes parents étaient déjà en route quand j'ai appris que le même check-point se refermait. Mon estomac s'est noué, espérant que les soldats israéliens au check-point n'arrêteraient pas le minibus transportant mes parents âgés et ne les soumettraient pas à une expérience humiliante ou ne les renverraient pas chez eux.

J'essayais de leur offrir une sortie pour leur faire sentir que les choses sont « normales ». Voir ensuite des scènes de villageois.es palestiniens d'il y a 80 ans calculant le temps nécessaire pour faire des allers-retours entre leur village et la ville - et les risques associés au voyage - la continuité entre le passé et le présent était plus qu'un peu troublante.

L'aspect du film qui m'a le plus terrifié, c'est la journaliste. Elle ne pouvait pas savoir à l'époque que la révolution serait écrasée, ou qu'un événement apocalyptique, la Nakba, lui succéderait plus d'une décennie plus tard. La seule chose qu'elle savait, c'était que ce qu'elle faisait - enquêter, comprendre, écrire - avait un but. Elle semble frustrée par le comportement des élites palestiniennes, qui essaient de raisonner les Britanniques pour qu'ils protègent les Palestiniens. Elle dénonce leur incapacité à s'unir, tout en gardant une certaine naïveté, essayant de faire la lumière sur le chaos de la rhétorique politique. Et la tragédie de tout cela est que sa tentative est vaine. Nous le savons parce que les journaux palestiniens mettaient en garde contre le projet sioniste depuis les années 1920, et défendaient la cause du peuple palestinien pendant les années révolutionnaires de 1936-1939. Et cela malgré un leadership divisé qui n'a rien fait pour arrêter le processus colonial qui a rayé de la carte la moitié des villages et des villes de Palestine.

« Ce n'était pas 1936 », pensais-je en quittant le cinéma, tandis que mes parents essayaient de déterminer si nous pourrions ou non rentrer chez nous à une heure aussi tardive. « C'était mon village aujourd'hui. C'est Ramallah en ce moment. » Puis j'ai senti mon cœur sombrer alors que j'étais frappé par une pensée : la différence est qu'aujourd'hui, nous savons tous ce vers quoi ce processus tendait. Et cette journaliste passionnée, jeune et naïve ? C'est moi, qui essaie d'expliquer tout cela à un monde ayant un accès total à ce qui se passe, mais qui reste intentionnellement sourd.

La prise de conscience de ce cycle historique vient probablement trop tard pour les Palestiniens de Gaza, où le nouveau cycle de la Nakba a déjà détruit leurs maisons et leurs communautés. Mais quelque chose, dans ce cycle, ne tourne pas rond.

« Palestine 36 » est la première adaptation de la révolution de 1936 sur grand écran pour le public à l'international, et nombreux sont ceux, à travers le monde, qui commencent à connaître cet épisode de l'histoire de la Palestine. Il a aussi fallu des décennies pour que la réalité de la Nakba soit reconnue. Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui.

Le génocide à Gaza a été diffusé en direct, et pour la première fois dans l'histoire, il n'y aura pas besoin de passer des années à déterrer les preuves du génocide. L'humanité dans son ensemble ne s'est pas contentée de laisser faire. Au contraire, c'est bien le fait que des manifestations massives n'ont cessé d'avoir lieu pendant deux ans, et qu'elles ont commencé à influencer le discours et les décisions politiques dans de nombreux pays, qui a forcé les États-Unis à imposer un cessez-le-feu à Gaza. Cette prise de conscience internationale pourrait être l'une des raisons pour lesquelles les Palestiniens de Gaza n'ont pas encore été remplacés par des colonies, comme cela s'est produit en 1948.

Mais le journalisme est ce qu'il est, hier comme aujourd'hui, alors qu'est-ce qui fait la différence ? Je ne crois pas que ce soit Internet ou les réseaux sociaux. Ils ne sont que les moyens qui ont permis à la vraie différence d'opérer : un public international qui s'intéresse et veut réellement savoir ce qu'il se passe. Une humanité qui porte le traumatisme des atrocités passées, d'Hiroshima au Vietnam, de Guernica à l'Irak, et est fatiguée de cette brutalité qui se répète. C'est probablement quelque chose qu'une journaliste palestinienne dans les années 1930 ne pouvait pas imaginer, ni même rêver. L'espoir, peut-être fou, est que cette fois, les choses seront différentes. Cette fois, même si « la terre se brise en deux », personne dans le monde ne « détournera le regard ».

Source en français :  Agence Média Palestine

Article en anglais sur  Mondoweiss : Palestine Letter: 'Palestine 36' is a movie about the Palestinian past that tells the story of today

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