
par Bruno Guigue
Cent cinquante ans de colonisation étrangère n'ont pas réussi à priver la Chine de ce territoire qui lui appartient de plein droit.
Avec la condamnation du magnat de la presse Jimmy Lai à vingt ans de prison pour avoir «porté atteinte à la sécurité nationale», une page est tournée dans l'histoire de Hong Kong. Non seulement parce que cette personnalité symbolisait la compromission d'une partie des élites économiques de la cité portuaire avec les puissances étrangères, mais parce que ce verdict judiciaire montre que la République populaire de Chine, depuis les manifestations de 2019, a clairement rétabli son autorité sur cette région qui lui appartient de plein droit. Chacun s'en souvient, les événements qui se sont déroulés à Hong Kong durant l'année 2019 ont connu un retentissement médiatique sans précédent dans le monde occidental. Comme si les troubles qui agitaient ce territoire chinois étaient soudain passibles d'une juridiction universelle dont les États-Unis et leurs alliés détiendraient le privilège, Hong Kong a occupé la scène au Congrès américain, à la Chambre des communes britannique et au Parlement européen de Strasbourg. Point culminant de cet élan d'empathie lesté d'arrière-pensées, le président Donald Trump, le 27 novembre 2019, a ratifié le Hong Kong Human Rights and Democracy Act of 2019, une loi votée unanimement par le Congrès l'autorisant à sanctionner commercialement les autorités de Hong Kong en cas de «violation des droits de l'homme». Bien que parfaitement illégale du point de vue du droit international, cette décision était d'autant moins surprenante qu'elle s'inscrivait dans le droit fil du soutien actif prodigué par Washington aux opposants hongkongais.
Comme on le sait, l'élément déclencheur du mouvement protestataire de 2019 n'est autre qu'une sordide affaire pénale : l'assassinat d'une jeune Hongkongaise enceinte par son compagnon lors d'un voyage à Taïwan en 2018. De retour à Hong Kong, le meurtrier se rend aux autorités et passe 11 mois en prison, mais il ne peut être extradé pour être jugé à Taipei en l'absence d'un traité d'extradition entre Hong Kong, région administrative spéciale chinoise, et l'île de Taïwan, province chinoise séparée de facto de la Chine depuis 1949. À la suite de cette affaire, la cheffe de l'exécutif local, Carrie Lam, juge opportun d'annoncer le dépôt d'un projet de loi sur l'extradition. C'est cette intention d'amender la législation de Hong Kong qui provoque alors les foudres des opposants, lesquels accusent Carrie Lam et son administration de vouloir mettre en place une procédure d'extradition vers la Chine continentale, ce qui constituerait à leurs yeux une rupture avec le système judiciaire autonome dont est censé jouir Hong Kong jusqu'en 2047, conformément à la signature de la déclaration sino-britannique de 1984. Pour les autorités administratives de Hong Kong, au contraire, cette innovation législative visait à mettre fin à une situation de non-droit et à aligner le territoire sur une normativité juridique communément admise, tout en respectant le cadre législatif de la République populaire de Chine. Sous des dehors anecdotiques, les enjeux politiques de l'affrontement spectaculaire qui s'est déroulé en 2019 étaient donc loin d'être anodins.
A partir du mois de juin, donc, les manifestations populaires se succèdent, portées par un mouvement diffus doté d'une tactique originale (symbolisée par l'expression du kung-fu, «être de l'eau») destinée à disséminer les foyers de protestation. Les rassemblements de rue prennent une ampleur considérable le 9 juin, lorsqu'un million de personnes marchent pour exiger le retrait du texte, et la mobilisation atteint les deux millions de protestataires le 16 juin. Mais ces démonstrations de force pacifiques vont vite dégénérer en actions violentes contre des personnes, des bâtiments ou des commerces appartenant à la Chine continentale. Le 1er juillet, un groupe pénètre dans les locaux du Conseil législatif et les symboles de l'État chinois sont conspués. L'aéroport international est occupé à deux reprises, les heurts violents se multiplient, notamment aux abords des campus, et ceci malgré le retrait définitif du projet de loi controversé par les autorités hongkongaises le 4 septembre.
«J'espère que cette annonce va aider la société à avancer. Nous nous devons de trouver les moyens de répondre au mécontentement», déclare Carrie Lam, déplorant que les violences des derniers mois aient «ébranlé les fondations de la société hongkongaise» et placé le territoire «dans une situation de vulnérabilité».
Mais cette concession de taille n'a pas suffi à calmer les ardeurs de l'opposition. Adulés par la presse occidentale, ces manifestants qui parlent si bien l'anglais, avec l'accent britannique ou américain de préférence, sont des Chinois dont la langue maternelle est généralement le cantonais, mais qui n'aiment pas les Chinois du continent, et qui les aiment même si peu qu'à l'occasion, dans le feu de l'action, ils n'hésitent pas en molester un ou deux. Absorbant comme des éponges l'héritage culturel de la colonisation britannique, ces protestataires rêvent de devenir des Occidentaux d'adoption en guise de récompense pour leur soulèvement contre le Léviathan communiste. Ce qu'ils veulent, c'est épouser la «démocratie à l'américaine», s'insérer dans la géographie imaginaire du «monde libre», en espérant rallier l'Occident tout entier à leur combat héroïque contre un pouvoir qualifié de «totalitaire».
Devant la rage protestataire de ces opposants, manifestement désireux d'en découdre, et en dépit des spéculations sur une éventuelle intervention militaire, les autorités de Hong Kong font face au désordre généralisé avec une retenue qui impressionne les observateurs de tous bords. Appliquant les instructions reçues, les forces de sécurité gèrent les troubles en évitant toute montée aux extrêmes. Durant ces longs mois de face-à-face entre manifestants et policiers, aucune violence de masse n'est exercée contre les protestataires, les autorités de la cité portuaire, en plein accord avec le gouvernement de Pékin, cherchant visiblement une sortie de crise honorable. Et c'est pourquoi Hong Kong en 2019 n'a pas vu ces scènes de répression disproportionnée, avec tirs de LBD dans le visage des manifestants, matraquages systématiques, arrestations massives et abattoirs judiciaires, dont la France et le Chili, au même moment, offraient l'affligeant spectacle.
Les puissances étrangères qui s'immiscent dans les affaires intérieures chinoises, en revanche, ne cessent de jeter de l'huile sur le feu. Mais elles le font d'une façon tellement grossière qu'elles se font prendre la main dans le sac. Lorsque la presse chinoise publie la photo de quatre dirigeants protestataires en conciliabule avec la cheffe du département politique du consulat des États-Unis dans un parking, on sent comme un trou d'air dans la propagande occidentale. Difficile, tout-à-coup, de nier l'intervention d'une puissance étrangère - à 15 000 km de ses frontières - dans une crise qui ne la concerne pas. Tenter d'occulter ce qui saute aux yeux est toujours un exercice de haute voltige, et l'on sait à quel point la propagande occidentale est coutumière de ces acrobaties.
Il faut le dire : la narration de cette crise politique par les officines du prétendu monde libre a offert un concentré de mauvaise foi et d'inversion des signes qui passionnera certainement les historiens de demain. Multipliant les distorsions de langage, elle a tenté de faire passer une affaire intérieure chinoise pour un conflit international, une décolonisation pour une colonisation, et l'ingérence étrangère pour une entreprise humanitaire. Et pour se convaincre qu'un tel travestissement des faits a contaminé les sphères académiques et médiatiques françaises, il suffit de voir la teneur des livres disponibles en librairie, la palme d'or revenant au livre de François Bougon, «Histoire de Hong Kong», dont le sous-titre fleurant bon le négationnisme représente une inversion ahurissante de l'histoire coloniale : «De la perle de l'Orient à l'emprise chinoise» ! Comme si le retour de Hong Kong dans le giron de la Chine était la violation d'une harmonie préétablie à la faveur de laquelle cet îlot de prospérité brillait de mille feux, telle une perle sertie dans l'écrin protecteur du colonialisme britannique.
Mais commençons par le commencement. Comme celle de Taïwan - mais pour des raisons différentes -, la question de Hong Kong est le legs historique d'une époque révolue. Héritée du colonialisme de sa «Gracieuse Majesté», la particularité de Hong Kong lui vaut aujourd'hui un «régime d'administration spéciale» que la République populaire de Chine a bien voulu instaurer lors de la signature de l'accord sino-britannique de 1984. Quitte à enfoncer des portes ouvertes, rappelons aussi que Hong Kong c'est la Chine, au même titre que Pékin ou Shanghai. Car l'oubli volontaire de cette évidence est la cause de confusions en tous genres et de manipulations sans limite. La conquête coloniale du «port parfumé», au XIXe siècle, s'est déroulée en trois étapes. Les Britanniques ont annexé l'île de Hong Kong en 1842 à la suite d'une première «Guerre de l'opium» qui a précipité la ruine de l'empire des Qing et livré la Chine à la voracité des prédateurs coloniaux. La presqu'île de Kowloon a ensuite été arrachée en 1860 lors de l'intervention militaire franco-britannique qui a dévasté le palais d'été à Pékin. Enfin, les «nouveaux territoires» ont été cédés à Londres en 1898 pour une durée de 99 ans dans la foulée des nouvelles humiliations infligées à la Chine par les envahisseurs étrangers à l'orée du siècle.
C'est cet ensemble territorial - aujourd'hui dénommé «région d'administration spéciale de Hong Kong» - qui a été solennellement restitué à la République populaire de Chine en 1997 selon des modalités définies par l'accord de 1984. Bien sûr, Margaret Thatcher aurait souhaité le conserver, mais Hong Kong n'est pas l'archipel des Malouines, et la Chine n'est pas l'Argentine. Compromis entre une puissance coloniale déclinante qui déclare forfait et une grande puissance émergente qui privilégie la négociation, l'accord sino-britannique de 1984 instaure à Hong Kong un régime de semi-autonomie et prévoit l'application du principe : «un pays, deux systèmes» jusqu'en 2047. Pour Pékin, ce compromis présentait un double avantage. Le premier est d'ordre politique. Adeptes du temps long, les dirigeants chinois ont opté pour une transition en douceur. La dépendance croissante du territoire à l'égard du continent favorisera son assimilation progressive, sans préjuger de son futur statut au-delà de 2047. Le second avantage était d'ordre économique. Dotée d'une rente de situation géographique, adossée à la puissance de la City, la place de Hong Kong s'est transformée en plaque tournante de la finance asiatique. En y maintenant un régime spécifique, Pékin a pu l'utiliser pour attirer en Chine les capitaux de la diaspora chinoise et ceux des investisseurs étrangers.
Sas d'entrée pour les flux financiers captés par les réformes économiques, ce minuscule territoire de 1106 km² et 7,5 millions d'habitants continue donc à jouir depuis 1997 d'un statut particulier dont il n'existe aucun équivalent (hormis Macao) en Chine populaire. Le territoire a sa propre législation, sa propre monnaie, ses propres équipes sportives. Mêlant élection et cooptation des dirigeants, son système administratif est plus démocratique que celui qu'ont légué les Britanniques. Certains manifestants réclamaient la démocratie en brandissant des drapeaux britanniques, mais les premières élections au suffrage universel ont eu lieu en 1991, c'est-à-dire après les accords de 1984, afin de conformer le système administratif aux objectifs fixés pour le transfert de souveraineté prévu en 1997. Si la crise avait dégénéré, nul doute que la prospérité du territoire aurait été ruinée et la place de Hong Kong détrônée par les mégapoles méridionales, Canton et Shenzhen, beaucoup plus peuplées et plus puissantes que la cité portuaire.
Si l'on en croit la presse chinoise, au demeurant, ces soubresauts intempestifs de la politique locale ont eu pour effet de freiner le développement économique de Hong Kong. Les exigences du clan démocratique, selon ces mêmes sources, auraient entravé la volonté de réforme économique et sociale du gouvernement. Les agissements de l'opposition auraient notamment retardé l'intégration du territoire dans le projet «La Ceinture et la route» dont Hong Kong avait pourtant tenté de devenir une base logistique et financière dès 2015. Si les grandes institutions de la «Ceinture et la route» sont à Pékin ou à Shanghai, en effet, on voit mal comment Hong Kong pourrait y occuper une place significative. En revanche, un autre grand projet, la «Grande Baie», reliant Hong Kong à Canton, à Macao et à plusieurs villes importantes du sud, vise à intégrer directement l'ancienne colonie britannique dans cette immense région méridionale dont rêvait Deng Xiaoping. Mais si Hong Kong devait devenir un chaudron incontrôlable, il y a peu de chance qu'elle puisse bénéficier de cette intégration et demeurer la plaque tournante régionale indispensable aux échanges de la Chine avec l'extérieur.
Avec un PIB par habitant très supérieur à celui de la Chine continentale, les contestataires hongkongais, à l'avenir, seraient bien inspirés de méditer sur les conséquences d'un embrasement de leur îlot de prospérité, même si cette richesse est particulièrement mal répartie et si une poignée de familles richissimes y détient l'essentiel du patrimoine immobilier. Dans la cité portuaire, il est devenu très difficile, pour les classes moyennes elles-mêmes, d'acquérir un appartement dont le prix, pour un espace de 40m2, s'élève à plus de 500 000 € alors que le revenu mensuel tourne autour de 2000 €. Lors des manifestations, pourtant, ce ne sont pas les plus démunis qui se sont fait entendre, et encore moins les dizaines de milliers de domestiques originaires d'Asie du Sud-Est exploités dans les familles «démocrates» qui ont appelé Trump à la rescousse contre la tyrannie communiste. La base sociale du mouvement protestataire, c'est surtout la petite et moyenne bourgeoisie anglophone de tendance séparatiste, imbue d'un sentiment de supériorité à l'égard des masses chinoises du continent, considérées comme les esclaves amorphes d'un despotisme digne de la préhistoire.
Au lieu de brandir des drapeaux américains et britanniques, ces opposants à la souveraineté chinoise devraient réfléchir, dans le futur, à ce que signifie la démocratie importée d'Occident, sans parler du destin de ceux que Washington a abandonnés du jour au lendemain après les avoir poussés à l'affrontement. Le statut particulier de Hong Kong, comme son insolente richesse, n'ont rien d'éternel. Son régime spécial est transitoire, même si l'échéance de son éventuelle disparition est assez lointaine (2047). Aucune règle de droit international ne contraignait la Chine à l'adopter, et elle l'a fait parce qu'elle le jugeait conforme à ses intérêts nationaux. Arraché par le colonisateur étranger, Hong Kong revenait de droit à l'État chinois. La restitution a eu lieu de façon négociée, et c'est tant mieux. Mais après cette restitution, la suite des opérations ne concerne en rien le reste du monde. C'est pourquoi la seule réponse rationnelle du gouvernement chinois aux admonestations occidentales est celle qu'on pouvait lire dans le Quotidien du Peuple depuis le début de la crise : «Mêlez-vous de vos affaires !»
Chassez le naturel, il revient au galop ! La plupart des dirigeants occidentaux et de leurs porte-voix médiatiques - c'est plus fort qu'eux - prennent toujours leurs désirs pour des réalités. Ils voient dans le statut particulier de Hong Kong une sorte de régime international - qui n'existe nulle part -, alors qu'il s'agit d'un aménagement interne qui relève de la souveraineté chinoise. Ce tour de passe-passe a l'avantage de donner une apparence de légitimité à l'ingérence étrangère. Il transforme une question intérieure en conflit international, semblant justifier auprès d'une opinion manipulée le ton péremptoire des dirigeants occidentaux. On entend alors ces derniers, dont on sait d'expérience le profond respect pour le droit international, donner des leçons à Pékin comme si Hong Kong était un territoire occupé par la Chine. Ils reprennent même la rhétorique puérile des agitateurs hongkongais pour qui Pékin pratiquerait «l'ingérence dans les affaires intérieures du territoire», en oubliant que ce territoire fait partie de la République populaire de Chine. Heureusement pour eux, le ridicule ne tue pas. Dépassés par la Chine sur le plan économique et incapables de la vaincre militairement, les États-Unis font feu de tout bois pour déstabiliser leur rival systémique. Le droit-de-l'hommisme à la petite semaine est la seule arme qui leur reste. Ils l'utilisent à Hong Kong comme à Caracas ou à Téhéran, et personne n'est dupe.
Les défenseurs les plus enthousiastes du mouvement protestataire, cependant, n'ignoraient pas qu'il cherchait à inverser la perspective historique et rêvait de substituer à la transition étalée sur un demi-siècle celle d'un accroissement de l'autonomie de la cité-État dont l'aboutissement logique serait l'indépendance de Hong Kong. Une rupture avec la République populaire de Chine que les puissances occidentales, à leur tour, cautionnent de façon pernicieuse en contestant son droit à recouvrer pleinement sa souveraineté sur des territoires qui lui furent arrachés par le banditisme colonial. Le régime chinois étant affreusement «totalitaire», il ne peut tout de même pas prétendre régenter ce merveilleux îlot démocratique cerné par la barbarie ! On se demandera alors en quoi la Chine de 2019, à laquelle les puissances occidentales dénient le droit d'affirmer sa souveraineté sur Hong Kong, serait plus totalitaire que celle de 1997, date à laquelle ces puissances ont entériné sa rétrocession à la Chine. Il est clair que les principes démocratiques ont peu à voir avec cette nouvelle donne politique, et qu'il s'agit plutôt, pour Washington et ses séides, de freiner le développement de la Chine et l'extension de son influence dans le monde. Car l'éclatante réussite chinoise, en 2019 davantage qu'en 1997, représente bel et bien une menace pour l'hégémonie globale exercée par un empire sur le déclin.
Lorsque le Sénat des États-Unis a adopté une loi exprimant le souci que lui inspirait «la situation des droits de l'homme à Hong Kong», cette initiative traduisait à l'évidence une politique délibérée d'internationalisation du conflit. Comme à l'accoutumée, elle passait par le truchement fallacieux d'un droit d'ingérence bafouant sans vergogne les principes élémentaires du droit international. Destinée à attiser les tensions, cette politique se réclamait d'une sorte de droit de conquête démocratique que les stratèges de Washington entendaient appliquer au cas chinois pour déstabiliser cette puissance rivale et intensifier la nouvelle guerre froide contre Pékin. La prétention de la Chine à exercer ses droits historiques n'avait plus qu'à s'effacer devant les revendications de protestataires écervelés adossées aux réquisits de la puissance américaine. Comme si ce mouvement revendicatif, tirant sa légitimité de la tutelle étrangère, pouvait balayer d'un revers de main l'histoire coloniale et son déni de l'intégrité territoriale de la Chine. Et comme s'il pouvait incarner autre chose qu'une caricature du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, travesti en droit de sécession sponsorisé par l'étranger à des fins de déstabilisation. Une telle dénégation de la souveraineté ne pouvant évidemment, ici comme ailleurs, que justifier toutes les aventures susceptibles de générer un coup de force qui serait aussitôt appuyé par des puissances extérieures au nom des sacro-saints «droits de l'homme».
Dans l'orchestration savante de cette stratégie du chaos, il est frappant de voir à quel point l'impérialisme, en effet, a fait un usage systématique de la rhétorique antitotalitaire. Avec l'apparition providentielle de cet abcès de fixation que représentait la nouvelle crise hongkongaise, il avait l'occasion rêvée de consolider le puissant dispositif d'endiguement idéologique de l'expansion chinoise. En braquant les projecteurs sur les manifestations de Hong Kong, il désignait la nouvelle puissance de la Chine comme l'expression d'une pathologie politique, ce pays faisant décidément exception à la normalité définie par le prétendu «monde libre». Tout se passe comme si la Chine, à raison de la menace mortifère qu'elle ferait planer, se révélait assez monstrueuse pour que les principes les plus élémentaires du droit international soient suspendus dès lors qu'ils paraissent légitimer ses prétentions. Hong Kong et son mouvement protestataire furent ainsi pris en otage par l'orchestration de la nouvelle Guerre froide déclenchée par l'administration Trump, mobilisant une fois de plus les signifiants élastiques «totalitarisme, démocratie, liberté, droits de l'homme» qui fournissent à la rhétorique antichinoise, classiquement, ses éléments de langage.
Devant cette banalisation éhontée de l'ingérence étrangère, on ne peut évidemment que faire la réponse du berger à la bergère : à quand une protestation chinoise sur la façon dont le gouvernement des États-Unis gère les crises à répétition qui sévissent sur leur territoire ou sur l'oppression séculaire subie par les Afro-Américains ? Ceux qui dénoncent la répression insoutenable qui régnerait à Hong Kong sont-ils les mêmes que ceux qui organisent des embargos meurtriers contre l'Iran, la Syrie, Cuba ou encore le Venezuela dont un économiste libéral, Jeffrey Sachs, a calculé que les sanctions prises contre ce pays depuis 2017 avaient provoqué la mort de 40 000 personnes dont des milliers d'enfants privés de médicaments ? Les chœurs de pleureuses parisiennes qui réclament notre solidarité avec les manifestants hongkongais soumis à une «violence inouïe» sont-ils les mêmes que ceux qui approuvèrent la délicatesse avec laquelle le gouvernement français a traité le mouvement social des Gilets Jaunes, avec ses 10 000 arrestations, 1800 condamnations et 200 blessés graves dont 25 mutilés ? Mais il est vrai que balayer devant sa porte n'est pas l'attitude la plus répandue à Washington ou à Paris.
On ne cessera jamais de le répéter : depuis quand un État est-il fondé à prendre des dispositions à propos de l'administration territoriale d'un autre État ? La République populaire de Chine s'occupe-t-elle de la gestion administrative de la ville de New York ? Le gouvernement chinois se mêle-t-il du système électoral américain, pourtant moribond, et dont la planète entière a contemplé le spectacle pathétique ?
Heureusement, les faits sont têtus. Malgré le soutien actif de l'impérialisme, la tentative de subversion de Hong Kong a fait chou blanc. «La violence a chuté de façon significative. La stabilité et l'ordre ont été rétablis. Les gens ont retrouvé leur vie normale. Les affaires ont repris leur cours habituel. L'économie commence à se rétablir», déclarent les autorités de Hong Kong et les représentants professionnels de la cité portuaire à l'agence Xinhua le 2 mars 2021. En proscrivant quatre types d'infractions, à savoir «la sécession, la subversion, les activités terroristes, et la collusion avec un pays étranger ou avec des éléments extérieurs à dessein de nuire à la sécurité nationale», la nouvelle loi sur la sécurité nationale adoptée le 30 juin 2020 a étouffé le ferment du séparatisme, lequel, faut-il le rappeler, est explicitement interdit par la Constitution chinoise depuis 1954. Aujourd'hui le calme règne, les idiots utiles de l'ingérence étrangère sont rentrés à la maison, et les agitateurs au service de l'étranger sont en prison. La loi chinoise est appliquée en Chine, ce qui est bien normal.
Car, en définitive, on se demande bien pourquoi les Chinois devraient adopter un système politique inspiré de l'étranger, alors que leur propre système fonctionne, et de quel droit les puissances occidentales exigent de la Chine qu'elle obéisse à leurs injonctions. Assumant son héritage colonial, la République française, quant à elle, n'a aucun scrupule à rattacher à la métropole des territoires aussi éloignés que la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane ou Mayotte. La Grande-Bretagne a organisé une campagne militaire de grande ampleur pour défendre ses droits coloniaux sur les Malouines, légitimement réclamées par l'Argentine, et les États-Unis ont envahi ou bombardé des dizaines de pays pour y répandre, parait-il, la démocratie et la liberté. Mais lorsque la Chine demande simplement qu'on respecte sa souveraineté nationale, il paraît que cette exigence est intolérable, sous prétexte que son régime politique, prétendument despotique, ne plaît pas aux défenseurs occidentaux des droits de l'homme, lesquels sont d'autant plus intransigeants sur la question que ces droits sont manifestement à géométrie variable.
Décidément, la ficelle impérialiste est un peu grosse. Cent ans de colonisation étrangère n'ont pas réussi à priver la Chine de ce territoire qui lui appartient depuis des millénaires et relève exclusivement de son administration. Alors ce n'est pas un chiffon de papier issu du Congrès des États-Unis qui pouvait y parvenir. La rétrocession de Hong Kong à la Chine par les Britanniques n'est pas la restitution d'un objet volé, c'est le rétablissement de la souveraineté chinoise sur ce territoire, cette souveraineté ayant été suspendue, pendant plus d'un siècle, par la prédation coloniale. Les Occidentaux ont beau s'arroger un droit d'ingérence illimité qu'ils parfument, selon les circonstances, d'une logomachie antitotalitaire qui fait franchement sourire quand on connaît la Chine, ou d'une rhétorique des droits de l'homme tout aussi ridicule quand on sait les horreurs commises par les soi-disant démocraties depuis un siècle, la réalité s'impose à qui veut bien la regarder en face : faisant feu de tout bois, un impérialisme en perte de vitesse cherche à sauver les meubles d'une domination chancelante en poussant les feux de la discorde dans les pays qui ont la mauvaise idée de lui résister.
source : Bruno Guigue