Par Robert Inlakesh
"Nous avons un plan directeur Il n'y a pas de plan B", a déclaré Jared Kushner le mois dernier, lors d'une présentation du Board of Peace (BoP) sur la reconstruction de Gaza au Forum économique mondial (WEF) de Davos. Force est de constater qu'il n'existe pas non plus de plan A cohérent.
Bien que le beau-père de Kushner, le président américain Donald Trump, se soit vu accorder la légitimité de construire ce qu'il appelle le BoP sur la base de promesses de mise en œuvre de son " plan de paix en 20 points" et du cessez-le-feu à Gaza, la charte du BoP est manifestement dépourvue de toute référence à Gaza.
En outre, la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU), qui a légalement autorisé le BoP en faisant explicitement référence au cessez-le-feu à Gaza, est restée délibérément vague sur la manière dont les concepts proposés dans la résolution seraient mis en œuvre. Elle a volontairement évité de définir les mécanismes et obligations liés à la reconstruction. Deux projets parallèles ont alors vu le jour.
Le premier, intitulé "Gaza Reconstitution, Economic Acceleration and Transformation Trust" (GREAT Trust), est un document de 38 pagesproposant de verser 5 000 dollars à chaque Palestinien acceptant de quitter le territoire. Élaboré par des personnalités israéliennes ayant précédemment participé à la très controversée Gaza Humanitarian Foundation (GHF), ce plan, qui envisage la création de "villes intelligentes alimentées par l'IA",s'apparente davantage à un projet de nettoyage ethnique qu'à une feuille de route pour la paix.
Cette même fondation, soutenue par des sociétés militaires privées (PMC) américaines, a déjà été condamnée par la communauté internationale pour avoir parqué des civils dans des "zones d'aide" avant d'ouvrir le feu. Plus de 2 000 Palestiniens ont été tués lors de ces opérations.
Le colonialisme PowerPoint
Plus tard, en décembre, le Wall Street Journal (WSJ) a révélé qu'une autre proposition a été mise en circulation parmi les nations alliées des États-Unis du monde arabe et musulman. La présentation PowerPoint de 32 pages, intitulée " Project Sunrise", a été présentée par Kushner et l'envoyé américain Steve Witkoff.
Comme la proposition précédente, cette nouvelle vision décrit un modèle similaire de ville intelligente basée sur l'IA, mais inclut d'autres éléments, tels que des infrastructures ferroviaires à grande vitesse. Selon les présentations PowerPoint, le coût total de ce projet de reconstruction sur 10 ans s'élèverait à 112,1 milliards de dollars, dont 20 % seraient pris en charge par les États-Unis.
À l'époque, Steven Cook, chercheur associé au programme Moyen-Orient du think tank Council on Foreign Relations, a déclaré au WSJ
qu'"ils peuvent faire toutes les présentations qu'ils veulent", ajoutant que "personne en Israël ne pense qu'ils iront au-delà de la situation actuelle et tout le monde s'en accommode".
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a même exprimé son inquiétude quant à la faisabilité du projet, surtout concernant les investissements étrangers potentiels.
Puis Kushner a fait sa présentation à Davos, qui a immédiatement fait la une des journaux et a été présentée comme une toute nouvelle proposition appelée "plan directeur". Selon Kushner, le projet d'une "nouvelle Gaza" ne coûterait désormais que 25 milliards de dollars.
Cependant, après une enquête plus approfondie, il est clair que ce que Kushner a présenté n'est autre que le "projet Sunrise", le PowerPoint utilisé reprenant exactement les mêmes présentations que celles de décembre.
En d'autres termes, rien de nouveau n'a été présenté qui n'ait déjà été dévoilé il y a plus d'un mois.
La "nouvelle Gaza", une colonie de rats de laboratoire
Dans une interview accordée à The Cradle, M. Akram, un habitant de Gaza originaire d'Al-Bureij, affirme que la situation sur le terrain ne reflète en rien l'optimisme affiché dans les médias.
"Les Israéliens ne nous permettent même pas de disposer de mobil-homes ou de structures convenables pour vivre, continuent de nous bombarder tous les jours, puis nous voyons des images générées par l'IA montrant que Gaza devient plus riche que les villes israéliennes ?",
dit-il, plein d'amertume. Il ajoute :
"Croyez-vous vraiment qu'ils ont commis un génocide pendant deux ans et détruit toutes nos maisons pour nous construire un paradis, et que tout cela se produira si la résistance dépose les armes ? Non. Ils cherchent à nous tromper, comme ils l'ont toujours fait, en disant : 'Si vous déposez les armes, vous deviendrez un nouveau Singapour'. Personne n'y croit".
Peu après l'intervention de M. Akram dans The Cradle, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a prononcé un discours lors d'une session extraordinaire de la Knesset, affirmant clairement que " la prochaine étape n'est pas la reconstruction". Il a au contraire affirmé que le désarmement serait la priorité de la phase 2 du cessez-le-feu.
Dans la présentation de son "plan directeur", M. Kushner a affirmé que la tâche majeure consistant à déblayer les décombres de Gaza ne prendra que deux à trois ans. Or, selon les chiffres de l'ONU, ces travaux devraient prendre jusqu'à 15 ans, pour un coût estimé à plus de 650 millions de dollars.
Et ces chiffres datent de juillet 2024, sans tenir compte de plus d'un an de destruction supplémentaire. Car Israël n'a pas cessé de raser les infrastructures palestiniennes 24 heures sur 24 depuis l'entrée en vigueur du soi-disant cessez-le-feu le 8 octobre 2025.
Un responsable d'une ONG humanitaire travaillant à Gaza a déclaré à The Cradle que même le Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) du cessez-le-feu, officiellement créé pour faire respecter les normes humanitaires, fonctionne désormais comme un système de "pression" qui "viole l'éthique la plus élémentaire".
Le 21 janvier, Drop Site News a rapporté des documents divulgués qui révèlent des plans de création d'une ville "panoptique israélienne", devant être construite sur le territoire restant sous son contrôle dans le sud de Gaza, à Rafah. The Guardian a ensuite rapporté que les Émirats arabes unis cherchent à financer le projet. Les plans divulgués décrivent une ville "pilote"où les habitants seraient surveillés 24 heures sur 24, comme des rats de laboratoire, et contraints de fournir leurs données biométriques pour pouvoir y entrer.
Rafah, une prison expérimentale
Les Émirats arabes unis ont été accusés de financer les cinq groupes militants liés à Daech créés par Israël pour combattre le Hamas, dans le but de contrôler une ville-camp de concentration similaire à Rafah. En réalité, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a même ordonné la construction d'une telle "communauté" pendant le cessez-le-feu de 60 jours au début de l'année 2025. Les Israéliens ont depuis longtemps l'intention de déplacer 600 000 Palestiniens vers une telle installation fermée.
Le lien entre les Émirats et ce projet ne se limite pas à leur récente offre de financement de camp de concentration. Il remonte à janvier 2024, lorsqu'ils ont officiellement ouvert six usines de dessalement d'eau le long de la frontière égyptienne avec Gaza, qui peuvent justement approvisionner 600 000 personnes en eau.
Avant le cessez-le-feu et l'effondrement du programme d'aide privatisé, le plan consistait à utiliser les sociétés militaires privées (PMC) de GHF pour attirer les civils dans une telle zone urbaine. Une fois sur place, les Palestiniens entrant dans cette zone seraient soumis à l'autorité des milices israéliennes liées à Daech.
Selon un examen approfondi, Israël se prépare actuellement à déployer un tel projet. Parallèlement, UG Solutions, la société qui a engagé les mercenaires du GHF, publie de nouveau des offres d'emploi à destination du territoire assiégé.
Une dépossession déguisée
Malgré la multitude de slogans étourdissants - BoP, GREAT, Sunrise, Panopticon - le résultat est identique : pas de reconstruction, pas de souveraineté et aucune perspective de fin de l'occupation. Les différents projets visent moins à instaurer la paix qu'à confiner les Palestiniens dans des zones contrôlées par Tel-Aviv et ses clients régionaux.
Des fantasmes de la " Gaza Riviera" aux propositions limitant la reconstruction aux zones sous contrôle militaire israélien, l'offre se résume à des projections PowerPoint. Le flot incessant de projets et de slogans n'a rien produit de concret. Au contraire, l'armée israélienne poursuit sa guerre quotidienne d'effacement de la terre, du peuple et de l'avenir de Gaza.
Même le "projet" de Kushner d'un montant de 25 milliards de dollars, reste à l'état de fantasme. Depuis l'adoption de la résolution de l'ONU il y a trois mois, Washington n'a proposé que des paysages urbains générés par l'IA et des présentations recyclées. Le seul véritable plan en cours consiste, comme toujours, à détruire chaque jour un peu plus la bande de Gaza.
Robert Inlakesh
Article original en anglais : Washington's Gaza 'master plan': A mere PowerPoint presentation, The Cradle, le 10 février 2026.
Traduit par Spirit of Free Speech
La source originale de cet article est The Cradle
Copyright © Robert Inlakesh, The Cradle, 2026
Par Robert Inlakesh
