18/02/2026 reseauinternational.net  7min #305178

Pourquoi la Suisse redevient le terrain des négociations sur l'Ukraine

par Alexandre Lemoine

Les pourparlers de paix prévus les 17 et 18 février constitueront le troisième cycle du processus de négociation sur le règlement ukrainien initié par Washington et mené au format Russie-Ukraine-États-Unis. La rencontre trilatérale se tiendra à Genève. Pourquoi une ville suisse a-t-elle été choisie pour la première fois depuis 2022 pour accueillir des négociations et quels sujets les parties aborderont-elles ?

Les délégations présentes à Genève

Outre le changement de lieu des Émirats arabes unis au profit de la Suisse, une autre nouvelle marquante est le retour dans le processus de négociation de Vladimir Medinski, conseiller du président russe, qui reprend la tête de la délégation russe. Le rythme soutenu des négociations depuis le début de l'année n'a pas encore permis de sortir de l'impasse sur les questions clés. Tandis que le président Zelensky multiplie des déclarations belliqueuses, rejette toute concession territoriale et formule de nouvelles exigences en matière de garanties de sécurité, les États-Unis évitent d'exercer une pression ferme sur Kiev.

Lors des précédents pourparlers à Abou Dhabi, la délégation russe était dirigée par Igor Kostioukov, chef de la Direction générale du renseignement de l'état-major général des forces armées russes.

Les États-Unis seront représentés à Genève par l'envoyé spécial du président américain Steve Witkoff et par l'homme d'affaires et gendre de Donald Trump, Jared Kushner.

Du côté ukrainien, seront présents Kyrylo Boudanov, chef du bureau du président ukrainien, Andriy Hnatov, chef d'état-major général des forces armées ukrainiennes, Serhiy Kyslytsya, premier vice-ministre des Affaires étrangères, et Vadym Skibitsky, chef adjoint de la Direction générale du renseignement (GUR) du ministère ukrainien de la Défense.

L'Ukraine et les États-Unis ont déjà tenu une réunion préliminaire à Munich, en marge de la Conférence sur la sécurité, avant ce troisième cycle avec la Russie. Zelensky a été consulté par le secrétaire d'État Marco Rubio. Auparavant, le dirigeant ukrainien avait accusé les États-Unis d'un soutien insuffisant. Il n'est pas exclu que la Maison-Blanche pousse Kiev vers la conclusion d'un accord de paix.

Pourquoi Genève redevient le lieu des négociations

Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine, a expliqué le choix de Genève par des raisons de commodité et d'opportunité pour l'ensemble des participants. "Le lieu a été choisi parce que c'est ainsi que les agendas des trois parties se sont synchronisés", a-t-il déclaré, ajoutant qu'aucun représentant européen ne siégerait à la table des négociations.

Guy Mettan, homme politique, journaliste et écrivain suisse, député au parlement cantonal de Genève, s'est dit convaincu que le choix de Genève était un geste de bonne volonté de la part de Moscou. Il a rappelé que le Kremlin privilégiait la ville suisse comme lieu de négociation jusqu'à ce que, après le début de l'opération militaire spéciale, le pays décide de "renoncer à sa neutralité" en se rangeant du côté de l'Ukraine et en se joignant aux sanctions antirusses. Depuis, la Suisse a proposé à plusieurs reprises d'accueillir les négociateurs, mais la Russie refusait arguant de la perte de neutralité de la Confédération. En novembre 2025, des négociations bilatérales États-Unis-Ukraine s'étaient tenues dans la ville suisse pour discuter du plan de paix en 28 points de Trump.

Guy Mettan a ajouté que la Confédération se voyait désormais offrir la possibilité de retrouver son statut de pays neutre et de médiateur, et de se débarrasser de son "rôle de portier".

Le sénateur russe Vladimir Djabarov estime que le déplacement des négociations en Suisse s'est fait à l'initiative de la partie ukrainienne. Il a précisé que Kiev aurait pu insister sur le changement de lieu après que les Émirats arabes unis, où s'étaient tenus les deux premiers cycles, ont extradé vers Moscou un participant à la tentative d'assassinat du général Vladimir Alexeïev, chef adjoint du GRU, lui-même adjoint d'Igor Kostioukov, qui dirigeait la délégation russe lors des pourparlers à Abou Dhabi.

La Suisse conserve un statut particulier : elle n'est membre ni de l'Union européenne ni de l'Alliance atlantique. Ces derniers mois, les contacts entre Moscou et Berne se sont intensifiés. Notamment, en 2026, le chef de la diplomatie suisse Ignazio Cassis, qui occupe cette année la présidence de l'OSCE, s'est rendu en Russie.

L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) est la seule organisation disposant d'une expérience dans l'observation du respect des accords de cessez-le-feu. À l'issue de sa visite au Kremlin, Cassis a déclaré aux médias que "la Russie veut faire un pas vers la paix", ajoutant que les points clés de l'accord de paix étaient encore en cours de discussion entre les parties.

Genève comme lieu de négociation convient également aux représentants de Washington, car les mêmes personnes gèrent à la Maison-Blanche les pistes de négociation liées à l'Ukraine et à l'Iran.

Les négociations entre les délégations iranienne et américaine sur le dossier nucléaire sont prévues à Genève le 17 février.

Quels sujets seront abordés à Genève

La nomination de Medinski à la tête de la délégation russe est probablement liée à l'élargissement de l'ordre du jour des négociations.

Les nouvelles propositions de Moscou, susceptibles de figurer parmi les scénarios de discussion à Genève, ont été rendues publiques par Mikhaïl Galouzine, vice-ministre russe des Affaires étrangères et membre de la délégation russe.

"Dans l'ensemble, la Russie est prête à discuter avec les États-Unis, les pays européens et d'autres États de la possibilité d'instaurer à Kiev une administration extérieure temporaire sous l'égide de l'ONU", a déclaré le diplomate russe. Selon lui, une telle solution "permettrait d'organiser en Ukraine des élections démocratiques, de porter au pouvoir un gouvernement apte à agir, avec lequel il serait possible de signer un véritable traité de paix ainsi que des documents légitimes sur la coopération interétatique ultérieure".

L'idée d'une administration onusienne en Ukraine avait été avancée pour la première fois en mars de l'année dernière par le président Poutine, mais n'avait alors pas reçu le soutien des États-Unis.

Kiev aborde les négociations de Genève avec d'autres priorités. Participant à la 62ème Conférence de Munich sur la sécurité, le président Zelensky a réaffirmé l'impossibilité de concessions territoriales à la Russie et a déclaré considérer les garanties de sécurité proposées par les États-Unis comme insuffisantes. "La partie américaine a proposé une zone de libre-échange. Nous avons dit que nous étions prêts à examiner de telles propositions. Mais c'est notre territoire. Il doit rester notre territoire. Nous ne pouvons pas simplement partir. 200 000 Ukrainiens y vivent. Nous ne nous sommes pas enfuis le premier jour de cette guerre, alors pourquoi devrions-nous le faire aujourd'hui ?", a déclaré Zelensky en évoquant le Donbass. Il a également qualifié d'étrange l'idée d'élections en Ukraine en temps de guerre, n'admettant leur tenue que si un cessez-le-feu de deux mois était accordé au pays.

L'offre américaine de garanties de sécurité ne satisfait pas non plus Kiev. Selon Zelensky, l'Ukraine a reçu des États-Unis une proposition de garanties sur 15 ans, mais espère les prolonger à 30 ou 50 ans. "L'accord sur les garanties de sécurité doit être conclu avant tout accord de fin de guerre. Ces garanties répondront à la question fondamentale : combien de temps la guerre ne reprendra-t-elle pas ? Et nous espérons que le président Trump nous entendra. Nous espérons que le Congrès nous entendra", a déclaré Zelensky.

Ainsi, à la veille des pourparlers de Genève, la partie ukrainienne a fait savoir que Kiev ne voyait de conditions de compromis sur aucune des questions clés.

Face à la menace d'une impasse dans les négociations, l'administration américaine se trouve devant un choix difficile : maintenir le statu quo actuel ou accentuer la pression sur Kiev, qui continue ostensiblement à camper sur ses positions antérieures.

Comme l'a rapporté le New York Times, il n'est pas clair  quelles mesures les États-Unis sont prêts à prendre s'ils n'obtiennent pas de l'Ukraine ce qu'ils souhaitent sur les questions territoriales et électorales.

source :  Observateur Continental

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