
Par Vijay Prashad, le 19 février 2026
La révolution cubaine résiste à l'impérialisme américain.
En janvier 2021, le président américain Donald Trump a qualifié Cuba de "menace inhabituelle et extraordinaire" pour la sécurité des États-Unis, désignation qui permet au gouvernement américain d'imposer des restrictions économiques radicales traditionnellement réservées aux adversaires de la sécurité nationale. Le blocus américain contre Cuba a été instauré dans les années 1960, juste après la révolution cubaine de 1959, puis s'est durci au fil des ans. Sans aucun mandat du Conseil de sécurité de l'ONU (qui peut autoriser des sanctions, mais dans des conditions bien spécifiques) les États-Unis ont mis en place un blocus illégal et unilatéral pour contraindre les pays du monde à cesser tout commerce avec Cuba. Les nouvelles restrictions concernent principalement le pétrole. Le gouvernement américain a menacé d'imposer des droits de douane et des sanctions à tout pays vendant ou transportant du pétrole à Cuba.
Le 3 janvier, les États-Unis ont attaqué le Venezuela et kidnappé le président Nicolás Maduro Moros ainsi que son épouse, la députée Cilia Flores. Alors que 150 avions militaires américains survolaient Caracas, les États-Unis ont informé le gouvernement vénézuélien qu'en cas de refus de céder à une liste d'exigences, ils transformeraient le centre-ville de Caracas en une ville à l'image de Gaza. Le reste du gouvernement, qui n'avait aucun moyen de pression a dû faire un compromis tactique et accepter les exigences américaines. L'une de ces exigences concernait l'arrêt des exportations de pétrole vers Cuba. En 2025, le Venezuela couvrait environ 34 % de la demande totale de pétrole de Cuba. Avec la disparition à court terme du pétrole vénézuélien, Cuba se préparait déjà à affronter une grave crise.
Mais ce n'est pas tout. En 2025, le Mexique fournissait 44 % du pétrole brut importé par Cuba. Washington a alors exercé des pressions sur le Mexique pour qu'il cesse ses exportations de pétrole vers Cuba, entraînant ainsi la disparition de près de 80 % des importations de pétrole de l'île. Lors d'un entretien téléphonique entre la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, et Trump, ce dernier a affirmé lui avoir demandé de cesser de vendre du pétrole à Cuba. Elle a toutefois nié avoir reçu une telle demande, déclarant qu'elle et le président américain n'ont évoqué que de manière générale les relations entre les États-Unis et le Mexique. Quoi qu'il en soit, la pression exercée sur le Mexique en vue de l'amener à cesser ses livraisons de pétrole a été considérable. Mme Sheinbaum a souligné que le Mexique doit pouvoir prendre des décisions souveraines et que le peuple mexicain ne cédera pas à la pression américaine. Selon elle, la coupure de l'approvisionnement en carburant de Cuba pourrait provoquer une crise humanitaire.
La politique brutale de M. Trump a effectivement réduit les importations de pétrole de Cuba, provoquant une grave crise énergétique sur l'île de onze millions d'habitants. Des coupures de courant, des pénuries de carburant pour les hôpitaux, les réseaux d'approvisionnement en eau et les transports, ainsi qu'un rationnement de l'électricité ont été constatés. En raison du manque de carburant d'aviation, plusieurs compagnies aériennes commerciales, telles qu'Air Canada, ont suspendu leurs vols vers La Havane.
Les Nations unies ont mis en garde contre les conséquences de la campagne de pression menée par les États-Unis, notamment la politique de restriction des importations de carburant, qui menacent l'approvisionnement en nourriture et en eau, ainsi que le fonctionnement des hôpitaux, des écoles et des services de base à Cuba. Les responsables de l'ONU, notamment le rapporteur spécial de l'organisation sur les droits de l'homme à Cuba, ont condamné l'intensification du blocus américain, estimant que cette mesure porte directement atteinte aux citoyens cubains. Ils ont souligné que ces restrictions entravent l'approvisionnement des hôpitaux en médicaments essentiels, le fonctionnement des cliniques de dialyse et la fourniture d'équipements médicaux aux patients, aggravant ainsi la crise sanitaire sur l'île. Le rapporteur spécial a qualifié cette politique de "punitive et disproportionnée", soulignant qu'elle viole le droit international et aggrave les difficultés socio-économiques. L'ONU a exhorté les États-Unis à lever les sanctions et à accorder la priorité aux dérogations humanitaires, soulignant que le dialogue et la coopération, et non les mesures coercitives, sont nécessaires au respect de la vie et des droits humains des Cubains.
Un groupe d'experts en droits humains de l'ONU a condamné le décret, le qualifiant de "violation grave du droit international" et de "grave menace pour un ordre international démocratique et équitable". Selon eux, cette mesure contraint Cuba et d'autres États en les menaçant de sanctions commerciales, et ces mesures économiques extraterritoriales risquent d'avoir de graves répercussions humanitaires. Leur déclaration indique clairement qu'aucun droit en vertu du droit international n'autorise un État à imposer des sanctions économiques à des États tiers pour des relations commerciales légales. Ils ont appelé l'administration Trump à annuler ce décret illégal. Depuis 1992, l'Assemblée générale des Nations unies vote chaque année à une écrasante majorité contre le blocus, les États-Unis et Israël étant généralement les seuls pays à s'y opposer.
Le blocus imposé par les États-Unis a eu un impact grave sur le modèle économique de Cuba. Depuis le début du blocus, il y a plus de soixante ans, les États-Unis ont coûté à Cuba 171 milliards de dollars, soit 2 100 milliards de dollars sur la base du prix de l'or. Entre mars 2024 et février 2025, le gouvernement cubain estime que le blocus a causé environ 7,5 milliards de dollars de préjudice, soit une hausse de 49 % par rapport à la période précédente. Avec ce chiffre de 171 milliards de dollars, le peuple cubain perd donc 20,7 millions de dollars par jour, soit 862 568 dollars par heure. Ces pertes sont considérables pour un petit pays qui tente de se doter d'une société rationnelle fondée sur les valeurs socialistes.
Les réactions à La Havane
Le président cubain, Miguel Díaz-Canel, a fermement condamné le durcissement des mesures américaines, les qualifiant de "guerre économique", et a affirmé que la politique américaine a toujours eu pour objectif d'affaiblir la souveraineté du pays. Le gouvernement parle de "blocus énergétique" et souligne que les pénuries sur l'île sont le résultat direct des politiques coercitives des États-Unis. En réponse, la révolution cubaine a mis en œuvre des plans d'urgence, notamment un rationnement du carburant pour privilégier les services essentiels, comme les hôpitaux, les réseaux d'approvisionnement en eau et les transports publics. Cuba a également annoncé des directives nationales pour gérer la diminution des approvisionnements énergétiques, notamment en se tournant vers des sources d'énergie alternatives et renouvelables quand c'est possible. Le gouvernement chinois a fait don d'équipements dédiés à la construction de parcs solaires à grande échelle dans les provinces d'Artemisa, de Granma, de Guantánamo, d'Holguín, de Las Tunas et de Pinar del Río. À long terme, la Chine aidera Cuba à construire 92 fermes solaires pour ajouter 2 000 mégawatts de capacité solaire. Pour aider les ménages des régions isolées, le gouvernement chinois a envoyé 5 000 kits solaires pour la collecte d'énergie sur les toits. Du carburant en provenance du Mexique, de Russie et d'autres pays se dirige actuellement vers Cuba. La politique d'isolement de Trump ne s'est donc pas avérée un succès total.
Le gouvernement cubain a déclaré être en contact avec Washington, mais ne pas encore avoir entamé de pourparlers directs de haut niveau. Le président Díaz-Canel a déclaré que son gouvernement s'engage à dialoguer avec les États-Unis, à condition que trois points essentiels soient respectés. Tout d'abord, le dialogue doit être respectueux, constructif et exempt de toute pression ou condition préalable. Ensuite, il doit respecter la souveraineté, l'indépendance et le système politique de Cuba. Enfin, le gouvernement cubain n'est pas disposé à négocier la Constitution récemment révisée en 2019, ni l'engagement de Cuba envers le socialisme. Si les États-Unis insistent pour débattre de l'une de ces trois questions, aucun dialogue n'aura lieu. Cette défiance est ancrée dans l'histoire de la révolution cubaine, car la révolution elle-même a été un acte de défiance contre la revendication des États-Unis de contrôler l'hémisphère occidental, doctrine énoncée en 1823 par le président Monroe et réaffirmée par Donald Trump en 2025. Cette défiance a été contagieuse, suscitant une résistance latino-américaine à l'impérialisme américain depuis les années 1960 jusqu'à aujourd'hui, y compris au cœur du processus bolivarien au Venezuela.
La marée monte
L'Amérique latine est en pleine mutation, un processus rapide et dangereux. Pays après pays, de l'Argentine au Salvador, des formations politiques d'extrême droite d'un genre inédit ont été élues au pouvoir. Ces dirigeants se sont engagés à défendre des valeurs sociales conservatrices profondément ancrées dans la croissance du christianisme évangélique réactionnaire à travers les Amériques, à mener une guerre impitoyable contre la pauvreté en emprisonnant tous les criminels potentiels (une politique lancée par Nayib Bukele au Salvador), et à opérer un virage radical vers la civilisation occidentale, orienté vers les États-Unis et contre la Chine (un sentiment oscillant entre la célébration de la culture occidentale et la haine du communisme). Cette tendance risque de s'installer pour une génération si l'extrême droite parvient à éliminer la gauche du pouvoir en Colombie, à Cuba, au Mexique, au Nicaragua et au Venezuela (au Brésil, cette idéologie a déjà pris le contrôle du pouvoir législatif).
Les attaques simultanées contre le Venezuela et Cuba témoignent de la contribution des États-Unis à cette flambée à travers les Amériques. Trump et ses comparses aimeraient installer des dirigeants de leur acabit (tels que Javier Milei) aux quatre coins du continent dans le cadre du corollaire trumpien de la doctrine Monroe. Voilà qui ranime la notion de souveraineté sur le continent sud-américain. Lorsque l'artiste portoricain Bad Bunny a conclu sa performance au Super Bowl américain en célébrant tous les pays des Amériques en les nommant un par un, il a lui aussi pris part à la bataille autour du concept de souveraineté.
La révolution cubaine résiste à l'impérialisme américain, mais elle subit des pressions considérables. La solidarité avec Cuba profite au peuple cubain, à la révolution cubaine, à la souveraineté par-delà les Amériques et à l'idée du socialisme dans le monde. C'est désormais une ligne de front dans la lutte contre l'impérialisme.
Traduit par Spirit of Free Speech