
Jacques-François BONALDI
Menacé aujourd'hui des pires calamités par le nouvel administrateur de l'Empire sur le déclin (ce qui explique en partie son exaspération et son angoisse) : "Ou tu te rends ou je t'étrangle une bonne fois pour toutes", le peuple cubain peut reprendre à son compte - et il le fait sans ciller - une sentence que José Martí introduit en 1889 dans un texte devenu désormais emblématique d'une position politique et que j'ai prise comme titre : "La bataille de la liberté ne prendra fin qu'avec la vie". On pourrait traduire cette idée par la plus moderne et contemporaine de : Patría o Muerte ! Venceremos !
Face aux suprémacistes blancs de son époque - le terme n'existait pas encore, mais le lecteur constatera à la lecture à quel point il s'y applique parfaitement - José Martí revendique - c'est le titre officiel qu'il donne, lui, à sa brochure : Vindicación de Cuba - l'honneur de son peuple. Face à la mentalité coloniale qui traverse tout l'Occident européen - de jadis et d'aujourd'hui - et dont les Etats-Unis ont hérité sans jamais eu avoir pourtant de colonies, José Martí édifie dans la langue superbe qui est viscéralement la sienne une plaidoirie basée sur une histoire et des faits concrets, et non, comme ses contempteurs de la presse étasunienne, sur ce qu'on appellerait aujourd'hui des "post-vérités", des fake news, autrement dit, purement et simplement, d'énormes mensonges. Le lecteur fera aisément le rapprochement avec l'ignoble individu installé en ce moment à la Maison-Blanche qui en profère à répétition jour après jour. Mais il fera aussi la différence : entre, d'une part, la langue somptueuse et la richesse en vocabulaire du "colonisé" ; de l'autre, la pauvreté lexicale et syntactique de l'analphabète arrogant et méprisant qui n'arrête pourtant pas de s'exprimer sur tout et sur rien, tant son addiction (Martí aurait écrit à son époque : "assuétude") aux réseaux sociaux et à la publicité le travaille au corps.
L'annexion de Cuba aux Etats-Unis "transversalise", selon le vocable à la mode, les relations entre les deux pays, que ce soit quand l'île était encore sous domination espagnole ou quand elle passa sous domination étasunienne. Les articles des deux journaux étasuniens, point de départ de la lettre ouverte de Martí, expliquent bien la problématique fondamentale que soulèverait un tel choix ou une telle décision : Que faire de Cuba avec sa population d'Espagnols feignants et de Noirs barbares ? Autrement dit, en analysant les choses sous un rapport qualité-prix, cela en vaut-il le coup ou la peine ?
Le peuple cubain pouvait d'ailleurs, lui aussi, faire ce même genre de calcul et se poser, à l'envers, ce même genre de questions. Il existait d'ailleurs un courant annexionniste à Cuba même, soit par admiration des Etats-Unis, soit comme moyen détourné d'échapper à la tutelle de la couronne espagnole. Pour Martí, en revanche, la question est tranchée. En 1889, cela fait neuf ans qu'il vit à New-York. Et huit ans qu'il décrit et analyse les Etats-Unis avec luxe de détails dans des dizaines et des dizaines de longues chroniques destinées à des journaux du Venezuela, du Mexique et d'Argentine (ses fameuses "Scènes nord-américaines", dont la première est du 10 août 1881 et la dernière sera datée du 28 avril 1892) Il n'existe dans la presse européenne de son époque, encore moins dans la presse latino-américaine, rien de comparable en ampleur et en profondeur à ces analyses où, partant du quotidien que lui offre le pays, Martí joue du scalpel et du microscope pour révéler les vertus et les maux de cette société dans laquelle il souffrira le martyre, tant elle était éloignée de ses aspirations. Qu'on en juge par ce fragment d'une lettre écrite à Manuel Mercado le 22 mars 1886 :
Et puis, si vous me voyiez l'âme ! Si vous voyiez combien elle a reçu de ruades et comme elle est en miettes, dans son heurt incessant aux gens qui se durcissent et se corrompent sur cette terre-ci au point que toute pudeur et toute intégrité leur semblent, parce qu'ils ne les ont plus, un crime ! Je puis vous le dire à vous, parce que vous me croyez : j'ai beaucoup de chagrins dans ma vie, beaucoup, et si nombreux qu'il n'y a plus pour moi de possibilités de guérison complète, mais c'est ce chagrin-ci qui accentue les autres et qui est le plus grave de tous. Je suis - voyez donc un peu comme je me sens ! - telle une biche acculée par les veneurs contre le dernier abri de la caverne. S'il ne tombe pas sur mon âme quelque grande activité qui me l'occupe et me la rachète, et quelque grande pluie d'amour, je me vois au-dedans et je sais que je meurs. (Il est des affections d'une pudeur si délicate... Lettres à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi, Paris, 2004, L'Harmattan, pp. 188-189.)
Soit dit en passant, s'il avait écrit pour des journaux de langue anglaise ou française, je suis à peu près sûr que doctorants et mastérants nous auraient commis plusieurs thèses pour comparer, par exemple, ses vues avec celles de Michel Chevalier (Lettres sur l'Amérique du Nord, 1836, ou La Liberté aux Etats-Unis, 1849), avec les approches du fait politique étasunien du si fameux Alexis de Tocqueville (De la Démocratie en Amérique, 1835 et 1840) ou encore, avec celles, mais plus contemporaines, des nombreux articles que la Revue des Deux-Mondes consacre sous différentes plumes aux Etats-Unis tandis que Martí vit à New York : 54 entre 1881 et 1893 (et 13 entre 1874 et 1879).
Mais, en dépit de ses préventions, José Martí est assez lucide pour se faire objectif, et il sait de quoi il parle. S'il est vrai que le peuple nord-américain jouit de libertés politiques et économiques qui sont impensables en régime colonial et même dans les Républiques latino-américaines nées sur les cendres de la colonie et gérées par des oligarchies parasitaires et prédatrices, s'il est vrai que la richesse du pays s'étale aux yeux de n'importe quel observateur, s'il est vrai que l'esprit d'entreprise y est poussé plus que partout ailleurs, s'il est vrai que son progrès industriel accéléré est en train d'inquiéter une Europe (essentiellement l'Angleterre et la France) qui domine jusqu'alors le commerce avec l'Amérique latine, s'il est vrai que les Etats-Unis commencent à se faire leur place au soleil mondial, il n'en reste pas moins qu'un autre panorama entache le revers de la médaille. Marti en cite certains aspects dans cette lettre ouverte : "individualisme excessif, adoration de la richesse, appétit immodéré du pouvoir, acquisitions ou triomphes contraires à la bonté et à la justice"... Dans maintes chroniques, il décrit par le détail, en s'en scandalisant, les mœurs politiques, notamment la corruption au sein des deux (déjà) grands partis où les boss font la loi, les magouilles électorales, la distribution, au lendemain des élections, des fonctions et des postes gouvernementaux par le nouveau président à ceux qui l'ont soutenu dans sa campagne, etc. Et puis encore, la pauvreté dans les bas quartiers (il a des textes qu'envierait Dickens), la situation de la classe ouvrière et des émigrés, le racisme dont sont victimes les Noirs, le traitement dégradant infligé aux autochones...
Il est bien entendu impossible de faire ici une analyse des critères de Martí. Je n'en donnerai qu'un seul exemple qui en vaut pour beaucoup et qui me semble éloquent, tant on le croirait rédigé aujourd'hui. Le 15 mars 1885, il écrit pour La Nación, de Buenos Aires :
"Elle est féroce, et nauséabonde, une campagne présidentielle aux Etats-Unis. Le combat commence dès mai, avant que chaque parti n'élise ses candidats. Les politiciens de métier, qui travaillent à faire aller les évènements par où ils en tireront le meilleur profit, ne cherchent pas comme candidat à la présidence tel homme illustre dont la vertu serait digne d'un prix ou dans les talents duquel le pays pourrait trouver son bien, mais celui qui, par sa ruse ou sa fortune ou ses conditions spéciales, pourra, bien que souillé, garantir le plus de voix au parti, et le plus d'influence dans l'administration à ceux qui auraient contribué à le nommer et à le sortir victorieux.
"Une fois les candidats nommés aux conventions, le fumier s'élève jusqu'aux arçons des selles. Les barbes blanches des journaux oublient la pudeur de la vieillesse. On déverse des seaux de fange sur les têtes. L'on ment et exagère sciemment. L'on inflige des taillades dans le ventre et dans le dos. L'on croit légitimes toutes les infamies. Tout coup est bon, pourvu qu'il assomme l'ennemi. Qui invente une bassesse efficace se pavane. L'on juge jusqu'aux homme éminents dispensés des devoirs de l'honneur les plus triviaux. Notre sens latino-américain de l'honneur ne conçoit pas de tels débordements." (José Martí, Obras Completas. Edición Crítica, La Havane, 2008, Centro de Estudios Martianos, t. 22, 1885, p. 55.)
En mars 1894, s'adressant non plus aux Latino-Américains, mais directement aux Cubains dans le journal Patria, organe du Parti révolutionnaire cubain qu'il a fondé deux ans avant, Martí alerte ceux de ses compatriotes qui seraient trop admiratifs des Etats-Unis, pointant du doigt
"le caractère brutal, inégalitaire et décadent des États-Unis, et l'existence continue en eux de toutes les violences, de toutes les discordes, de toutes les immoralités et de tous les désordres dont on accuse les peuples hispano-américains". ("La verdad sobre los Estados Unidos", Patria, New York, le 23 mars 1894, in Obras Completas, La Havane, 1975, Editorial de Ciencias Sociales, t. 28, pp. 290-294.)
Vindicación de Cuba s'inscrit de plein droit dans le combat anti-impérialiste que mène le peuple cubain depuis maintenant cent vingt-huit ans, bien avant, donc, le "castrisme", et surprend, mutatis mutandis, par son étonnante actualité !
Jacques-François Bonaldi
La Havane, 13 février 2026
José Martí
LA BATAILLE DE LA LIBERTÉ NE PRENDRA FIN QU'AVEC LA VIE
"...ils ne peuvent croire honnêtement
que l'individualisme excessif, l'adoration de la richesse
et l'exultation prolongée d'une victoire terrible
préparent les Etats-Unis à être la nation typique de la liberté,
où il ne doit pas y avoir d'opinions basées sur l'appétit immodéré du pouvoir,
ni d'acquisitions ou de triomphes contraires à la bonté et à la justice.
Nous aimons la patrie de Lincoln autant que nous redoutons la patrie de Cutting."
Traduit et annoté par Jacques-François Bonaldi
CUBA ET LES ÉTATS-UNIS [1]
INTRODUCTION DE JOSÉ MARTÍ
Quand un peuple proche d'un autre peut se voir à l'occasion, au comble de l'angoisse politique ou par fatalité économique, tenté d'unir son sort à la nation voisine, il doit savoir ce que cette nation voisine pense de lui, il doit se demander s'il est respecté ou méprisé par ceux auxquels il pourrait penser s'unir, il doit méditer s'il lui convient de favoriser l'idée de l'union, sait-on jamais s'il s'avérait que son voisin le méprise.
Il n'est pas licite de provoquer des troubles dans la politique d'un peuple, puisqu'elle est l'art de sa conservation et de son bien-être, en suscitant l'hostilité qui provient de l'alarme des sentiments ou de l'antipathie de race. Mais il est licite, et c'est un devoir, de se demander si l'union d'un peuple relativement sans défense à un voisin fort et dédaigneux est utile à sa conservation et à son bien-être.
The Manufacturer, de Philadelphie, inspiré et écrit par des hommes parmi les plus éminents du parti républicain, a publié un article intitulé "Voulons-nous de Cuba ? [2]" où il exprime l'opinion de ceux qui représentent aux Etats-Unis la politique d'acquisition et de force. The Evening Post, le premier des journaux du soir de New York, le représentant de la politique opposée, de celle à laquelle les faibles devraient recourir quand on les traiterait sans justice, "a réitéré avec énergie [3]" les idées de ses adversaires dans l'article : "Une opinion protectionniste sur l'annexion de Cuba [4]". Le Cubain José Martí a répondu à The Evening Post dans une lettre que le journal du soir a publiée sous le titre de "Défense de Cuba [5]". Nous réimprimons ci-dessous ces trois articles, traduits.
Ceux qui les liront verront d'eux-mêmes si l'annexion de Cuba aux Etats-Unis est éventuellement convoitée ici pour les mêmes raisons qui pourraient pousser les Cubains à la souhaiter, ou pour des causes hostiles ; si les Nord-Américains, qu'ils soient partisans d'une politique ou de l'autre, l'agressive ou la libérale, considèrent comme au moins l'une des raisons qu'ils pourraient avoir en faveur de l'annexion : le désir des Cubains d'exercer sous un gouvernement libre leurs forces jusqu'ici réfrénées, l'intention de contribuer à l'épanouissement et au bonheur des enfants du pays, la connaissance de leurs mérites, le respect de leur droit d'hommes et l'estime de leurs sacrifices ; si deux peuples à l'origine et au caractère différents peuvent vivre heureux en se haïssant et en se dédaignant ; ou si la vérité est ce qu'a affirmé le républicain Ingalls [6], le président du Sénat à Washington : "Il n'est pas possible que deux races non homogènes existent sur un pied d'égalité pratique et politique sous un même gouvernement [7]" ; si les Cubains doivent souhaiter l'annexion au bénéfice des Etats-Unis ou au bénéfice des Cubains.
New York, le 3 avril 1889
VOULONS-NOUS DE CUBA ? [8]
The Manufacturer [9] (Philadelphie), 16 mars 1889
On affirme avec quelque insistance que le gouvernement actuel [10] envisagerait sérieusement d'inviter l'Espagne à vendre l'île de Cuba aux Etats-Unis [11]. On ne sait pas encore exactement si le président et ses conseillers ont vraiment cette intention, mais la nouvelle n'est si folle ni si improbable qu'il serait insensé d'en discuter. Que l'Espagne consente à céder l'île pour une somme considérable, c'est tout à fait possible. L'Espagne est pauvre, et Cuba a été si mise à sac par la rapacité et le mauvais gouvernement des Espagnols qu'elle n'est plus la riche mine qu'elle était auparavant. On n'a mieux prouvé nulle part que dans l'île que le pouvoir absolu aux mains de fonctionnaires corrompus conduit vite à la ruine et à la banqueroute. Il n'est pas exagéré de supposer que le politicien espagnol, qui ne peut plus espérer s'enrichir en volant Cuba, ait l'eau à la bouche en pensant aux gros excédents du trésor américain.
Il y a beaucoup à dire à faveur de notre achat de l'île. L'entreprise flatte l'imagination. Cuba, pour ce qu'elle peut donner de soi, est la plus splendide des Antilles. Elle se dresse au milieu du golfe qui nous borne au Sud. Elle domine ce vaste espace d'eau. La nation qui la posséderait aurait la maîtrise quasi exclusive des avenues conduisant vers n'importe lequel des canaux interocéaniques. Cuba possède les plus belles baies de toute cette région. Elle est si proche de la Floride que la Nature semble indiquer son affiliation à la nation qui dominerait ce continent. Sa capacité productive ne le cède à aucune autre portion du globe terrestre. Son tabac est le meilleur au monde. C'est le sol favori de la canne à sucre. Et son acquisition nous libérerait aussitôt du reste de l'univers pour nos achats de sucre. Tous les fruits tropicaux y prospèrent. Nous emparer de l'île reviendrait à étendre les limites de notre production de produits subtropicaux à tous ceux des tropiques. Dès lors, il n'y aurait presque aucun fruit de tous ceux que donne la Terre qui ne se produirait dans nos frontières. Nous avons d'ores et déjà tout ce qui pousse entre les glaces du Maine et les orangers de la Floride. Nous aurions dès lors les substances qui exigent un sol très fertile et doivent être totalement à l'abri du gel. Nous ouvririons en plus un nouveau et grand marché à tout ce que nous produisons aujourd'hui, et ce marché serait entièrement en notre pouvoir. Nous pouvons en faire ce qu'il nous chante. Cuba compte maintenant un million et demi d'habitants. En cinq ans, sous notre gouvernement, cette population pourrait doubler. Ces avantages ne peuvent manquer de nous attirer. Ils méritent notre attention. L'énergie américaine amenée dans cette île, sous un gouvernement libre, sous le règne du droit et de l'ordre, avec la sécurité dont bénéficieraient les biens et les vies, l'effort humain étant libre de s'employer dans toutes ses voies à lui, ferait de Cuba ce qu'elle fut jadis : une productrice de richesses, à la capacité et à la fécondité merveilleuses.
Mais il y a un revers de la médaille. À quoi aboutirait la tentative d'incorporer à notre communauté politique une population telle que celle qui habite l'île ? Personne parmi elle ne parle notre langue. La population [se divise en trois classes : les Espagnols, les Cubains d'ascendance espagnole et les Noirs. Les Espagnols sont probablement les moins préparés des hommes de race blanche à être des citoyens américains. Ils ont gouverné Cuba des siècles entiers. Ils la gouvernent encore selon les mêmes méthodes qu'ils ont toujours employées, des méthodes où le fanatisme le dispute à la tyrannie, et l'arrogance fanfaronne à l'insondable corruption. Moins nous en aurons, et mieux ça vaudra. Les Cubains ne sont guère plus désirables. Aux défauts des hommes de la race paternelle, ils joignent l'efféminement et une aversion à tout effort telle qu'elle en est vraiment maladive. Ce sont des incapables, ce sont des fainéants, leur moralité est douteuse, et ils sont impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyens dans une république grande et libre. L'indolence avec laquelle ils se sont soumis si longtemps à l'oppression espagnole est bel et bien la preuve de leur manque de force virile et d'amour propre ; et jusqu'à leurs tentatives de rébellion ont si pitoyablement inefficaces qu'elles ne sont guère plus dignes qu'une farce. Investir des hommes pareils de la responsabilité de diriger ce gouvernement-ci et leur donner la même quantité de pouvoir qu'aux citoyens libres de nos États du Nord serait les appeler à exercer des fonctions pour lesquelles ils n'ont pas la moindre capacité] [12].
Quant aux Noirs cubains, ils sont clairement au niveau de la barbarie. Le Noir le plus dégradé de Georgie est mieux préparé à la présidence que le Noir moyen de Cuba à la citoyenneté américaine. Nous pourrions nous arranger pour que l'île demeure comme un territoire ou une simple dépendance, mais il n'existe pas dans notre système de place pour des corps d'Américains [13] qui ne seraient pas - ou ne pourraient aspirer à l'être - des citoyens.
Le seul espoir que nous pourrions avoir d'élever Cuba à la dignité d'État serait de l'américaniser totalement, en la remplissant de gens de notre propre race ; mais on pourrait alors se demander si cette même race ne dégénérerait pas au soleil tropical et dans les conditions de vie nécessaires à Cuba. Ce sont là des faits qui méritent une attention soigneuse avant que nous ne concluions aucun projet d'achat de l'île. Nous pourrions nous emparer de Cuba bon marché et la payer encore fort cher.
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UNE OPINION PROTECTIONNISTE SUR L'ANNEXION DE CUBA [14]
The New York Evening Post, 21 mars 1889
The Manufacturer de Philadelphie est le seul organe déclaré du protectionnisme dans le pays à être dirigé d'une main capable [15].
The Manufacturer publie dans son dernier numéro un article sur l'achat et l'annexion de Cuba par les États-Unis. On y affirme [16] que ce projet est dans l'esprit du nouveau gouvernement ou du nouveau secrétaire d'Etat [17]. On a dit que l'achat de Cuba consommerait l'excédent du Trésor et ferait disparaître la nécessité de réduire les tarifs durant un délai indéfini grâce à l'entrée du sucre hors droit, puisque Cuba produit cet article en quantité suffisante pour satisfaire notre consommation [18] et que, dès qu'elle entrerait dans l'Union, ses fruits [19] seraient exempts de droits. Ainsi, cinquante-huit millions de dollars de recettes disparaîtraient d'un seul coup, en sus de plusieurs millions encaissés aujourd'hui à partir des droits sur le tabac en feuille et traité [20], les oranges, le fer et d'autres articles que Cuba nous fournit, ou pourrait nous fournir. Indépendamment de ces avantages fiscaux, on argue que Cuba offre un vaste champ au "développement", sous l'inspiration de l'énergie et du capital américains.
Il semble que ces considérations devraient pousser les protectionnistes à recommander chaleureusement ce projet. Il permettrait ainsi de résoudre un des problèmes les plus difficiles auxquels se heurtent les partisans du tarif prohibitif [21], à condition que l'Espagne soit prête à voir l'idée d'un œil favorable. Nous sommes donc quelque peu surpris de constater que le premier [22] organe protectionniste du pays s'oppose énergiquement au projet. The Manufacturer croit que le projet est mal calculé [23], dangereux et inadmissible. Ses arguments sont à peu près les mêmes que ceux que nous aurions employés nous-mêmes, s'il ne nous avait devancés. Et personne n'aurait pu mieux [24] les exposer. Notre collègue affirme [25] :
La population se divise en trois classes : les Espagnols, les Cubains d'ascendance espagnole et les Noirs. Les Espagnols sont probablement les moins préparés des hommes de race blanche à être des citoyens américains. Ils ont gouverné Cuba des siècles entiers. Ils la gouvernent encore presque [26] selon les mêmes méthodes qu'ils ont toujours employées, des méthodes où le fanatisme le dispute à la tyrannie, et l'arrogance fanfaronne à l'insondable corruption. Moins nous aurons d'eux, et mieux ce sera. Les Cubains ne sont guère plus désirables. Aux défauts des hommes de la race paternelle, ils joignent l'efféminement et une telle aversion à tout effort qu'elle en est vraiment maladive. Ce sont des incapables, ce sont des fainéants [27], leur moralité est douteuse, et ils sont impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyens d'une [28] république grande et libre. L'indolence avec laquelle ils se sont soumis si longtemps à l'oppression espagnole est bel et bien la preuve de leur manque de force virile et d'amour propre ; et jusqu'à leurs tentatives de rébellion ont si pitoyablement inefficaces qu'elles ne sont guère plus dignes qu'une farce. Investir des hommes pareils de la responsabilité de diriger ce gouvernement-ci et leur donner la même quantité de pouvoir qu'aux citoyens libres de nos Etats du Nord serait les appeler à exercer des fonctions pour lesquelles ils n'ont pas la moindre capacité.
Nous réitérons tout ceci avec énergie [29]. Et on peut même ajouter que notre problème du Sud, qui nous trouble déjà plus ou moins, se compliquerait encore plus si nous admettions Cuba dans l'Union, avec son million de Noirs ou presque, qui sont très inférieurs aux nôtres en matière de civilisation et qu'il faudrait habiliter [30] bien entendu par le bulletin de vote et placer politiquement parlant au niveau de leurs anciens maîtres. Si M. Chandler [31] et le gouverneur Foraker [32] peuvent à grand-peine supporter le spectacle, qu'ils contemplent tous les jours dans les Etats du Sud, de Noirs déçus par le vote [33], quelles ne seraient pas leurs souffrances quand la nouvelle responsabilité de Cuba leur retomberait aussi sur le dos ? Imaginez une commission spéciale du Sénat se rendant à Cuba pour recueillir des preuves de fraude concernant le vote des Noirs [34] ! En premier lieu, les difficultés de la langue seraient insurmontables, parce que l'espagnol qu'on parle dans les moulins à sucre [35] est plus difficile à comprendre que celui des provinces basques. Le rapport d'une telle commission serait vraiment burlesque [36], ou placerait le Congrès dans une situation angoissante [37].
Il est probable que le refus de l'Espagne de vendre l'île nous évite un châtiment [38] tel que l'annexion de Cuba. Une dépêche de Madrid affirme que le ministre Moret [39], répondant hier à une interpellation au Sénat, a déclaré que l'Espagne n'accepterait de traiter d'aucune offre des Etats-Unis ayant à voir avec l'achat de l'île ; et comme si cette affirmation n'était pas assez péremptoire, il a ajouté qu'il n'y avait pas assez d'argent dans l'univers entier pour acheter la moindre portion des possessions espagnoles [40]. Cette déclaration met probablement fin pour les quatre prochaines années à la question de Cuba, de sorte que notre excédent du Trésor restera toujours aussi menaçant [41].
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DÉFENSE DE CUBA [42]
The Evening Post [43] (New York), 25 mars 1889
Au directeur de The Evening Post [44]
Monsieur
Veuillez me permettre, je vous prie, d'aborder dans vos colonnes la critique blessante [45] aux Cubains qu'a publiée The Manufacturer de Philadelphie et que vous avez reproduite en l'approuvant [46] dans votre livraison d'hier [47].
Ce n'est pas ici le lieu de discuter de l'annexion de Cuba. Il est probable qu'aucun Cubain qui se respecte un tant soit peu [48] ne souhaite voir son pays uni [49] à un autre où les meneurs d'opinion partagent à son égard des préoccupations [50] que seule peut excuser la politique fanfaronne [51] ou l'ignorance désordonnée [52]. Aucun Cubain digne ne s'humiliera au point de se voir accueillir comme un pestiféré moral, pour la simple valeur [53] de sa terre, au sein d'un peuple [54] qui dénie ses capacités, insulte sa vertu [55] et méprise son caractère. Il est, certes, quelques Cubains qui, pour des motifs respectables [56], du fait de leur admiration ardente du progrès et de la liberté, du pressentiment de ce que seraient leurs propres forces dans de meilleures conditions politiques, de leur malheureuse ignorance de l'histoire et des tendances de l'annexionnisme, souhaiteraient voir leur île liée [57] aux Etats-Unis. Mais ceux qui se sont battus durant la guerre [58] et ont appris en exil ; ceux qui ont érigé, de l'effort de leurs bras et de leur esprit, un foyer vertueux au sein d'un peuple hostile [59] ; ceux qui, du fait de leurs mérites reconnus [60] comme scientifiques [61] et commerçants, comme hommes d'affaires [62] et ingénieurs, comme enseignants, avocats, artistes [63], journalistes, orateurs et poètes [64], comme hommes à l'intelligence alerte et à l'activité peu commune, se voient honorés partout où ils ont eu l'occasion de déployer leurs qualités et où il y a eu assez de justice pour les leur reconnaître [65] ; ceux qui, à partir de leurs membres les moins préparés, ont fondé une ville de travailleurs là où les Etats-Unis n'avaient qu'auparavant que quelques huttes sur un îlot désert [66] ; ceux-là, plus nombreux que les autres, ne souhaitent pas l'annexion de Cuba aux Etats-Unis. Ils n'en ont pas besoin. Ils admirent cette nation-ci, la plus grande de toutes celles qu'a jamais érigées la liberté, mais ils se méfient des facteurs funestes qui, tel le vers dans le fruit [67], ont entrepris leur œuvre de destruction dans cette République grandiose. Ils ont fait des héros de ce pays-ci leurs héros à eux et ils désirent le succès définitif de l'Union nord-américaine [68] comme la plus grande gloire de l'humanité [69], mais ils ne peuvent croire honnêtement que l'individualisme excessif, l'adoration de la richesse [70] et l'exultation prolongée d'une victoire terrible [71] préparent les Etats-Unis à être la nation typique de la liberté, où il ne doit pas y avoir d'opinions basées sur l'appétit immodéré du pouvoir [72], ni d'acquisitions ou de triomphes contraires à la bonté [73] et à la justice. Nous aimons la patrie de Lincoln [74] autant que nous redoutons la patrie de Cutting [75].
Nous ne sommes pas, nous les Cubains, ce peuple de vagabonds miséreux ou de pygmées immoraux que The Manufacturer se plaît à décrire ; ni le pays de bavards inutiles [76], incapables d'action, ennemis du travail rude que des voyageurs arrogants et des écrivains [77] peignent d'ordinaire, comme ils le font d'ailleurs des autres peuples de l'Amérique espagnole. Nous avons souffert impatients sous la tyrannie ; nous nous sommes battus comme des hommes, et parfois comme des géants pour être libres ; nous sommes en train de traverser cette période de trêve turbulente, pleine de germes de révolte, qui suit naturellement une période d'action excessive et malheureuse ; nous devons batailler en vaincus [78] contre un oppresseur qui nous prive des moyens de vie et favorise, dans la belle capitale que visite l'étranger [79], en province où la proie s'échappe de ses griffes, le règne d'une corruption telle qu'elle finira par nous empoisonner [80] dans le sang les forces nécessaires à la conquête de la liberté. Nous méritons à l'heure de notre infortune le respect de ceux qui ne nous ont pas aidés quand nous avons voulu y remédier [81].
Mais est-ce parce que notre gouvernement a permis systématiquement, après la guerre, le triomphe des criminels, l'occupation des villes par la lie du peuple, l'ostentation de richesses mal acquises par une myriade d'employés espagnols et leurs complices cubains, la conversion de la capitale en une maison d'immoralité [82], où le philosophe et le héros vivent sans pain [83] en compagnie du voleur arrogant de la métropole ; est-ce parce que le paysan honnête [84], ruiné par une guerre apparemment inutile, reprend en silence la charrue qu'il a su échanger au moment voulu pour la machette ; est-ce parce que des milliers d'exilés, profitant d'une époque de calme qu'aucun pouvoir humain ne peut précipiter jusqu'à ce qu'elle se termine d'elle-même, pratiquent, dans la bataille de la vie chez les peuples libres [85], l'art de se gouverner eux-mêmes et d'édifier une nation ; est-ce parce que nos métis et nos jeunes citadins sont généralement de complexion délicate, diserts et bien éduqués [86], dissimulant sous le gant qui cisèle le vers la main qui terrasse l'adversaire, est-ce pour cela, donc, qu'on doit nous taxer, comme le fait The Manufacturer, de peuple efféminé ? Ces jeunes citadins et ces métis au corps peu fourni ont su se soulever un jour contre un gouvernement cruel, payer leur billet à la guerre de la vente de leur montre et de leurs breloques, vivre de leur travail [87] tandis que le pays des hommes libres réquisitionnait leurs bateaux dans l'intérêt des ennemis de la liberté [88], obéir comme des soldats, dormir dans la boue, s'alimenter de racines, se battre dix ans sans solde, vaincre l'ennemi d'une branche d'arbre, mourir - ces hommes de dix-huit ans, ces héritiers de lignées puissantes, ces jouvenceaux au teint olivâtre - d'une mort dont nul ne doit parler que chapeau bas ; ils sont morts comme ces autres hommes de notre pays qui savent, d'un coup de machette, faire voler une tête ou, d'une torsion de la main, renverser un taureau. Ces Cubains efféminés ont eu jadis assez de courage pour porter au bras [89] durant une semaine, face à un gouvernement despotique [90], le deuil de Lincoln [91].
Les Cubains, dit The Manufacturer, ont de l' "aversion à tout effort [92]", "sont des incapables [93]", "sont des fainéants". Ces "fainéants", ces "incapables", sont arrivés ici voilà une vingtaine d'années les mains vides, sauf rares exceptions [94] ; ils ont lutté contre le climat ; ils ont maîtrisé la langue étrangère ; ils ont vécu de leur travail honnête, certains dans l'abondance, quelques-uns dans la richesse, rarement dans la misère ; ils ont acheté ou construit des maisons ; ils ont fondé des familles et des fortunes ; ils aimaient le luxe et ils ont œuvré pour en jouir ; on ne les voyait pas fréquemment sur les sentiers obscurs de la vie : indépendants [95] et se suffisant à eux-mêmes, ils ne redoutaient la concurrence ni en aptitudes [96] ni en activité [97] ; des milliers sont rentrés mourir dans leurs foyers ; des milliers sont restés là où ils ont fini, malgré les difficultés de la vie, par triompher, sans l'aide de la langue amie, de la communauté religieuse ni de la sympathie de race [98]. Une poignée de travailleurs cubains a érigé Key West. Les Cubains se sont fait remarquer au Panama par leur mérite [99] comme artisans dans les métiers les plus nobles, comme employés, médecins ou entrepreneurs. C'est un Cubain, Cisneros [100], qui a puissamment contribué au progrès des chemins de fer et de la navigation fluviale en Colombie. C'est encore un Cubain, Márquez [101], qui a forcé, comme nombre de ses compatriotes, le respect du Pérou [102] comme commerçant éminent. Les Cubains vivent de partout, travaillant comme paysans [103], comme ingénieurs, comme arpenteurs [104], comme artisans, comme enseignants, comme journalistes. À Philadelphie, The Manufacturer a l'occasion de voir tous les jours une centaine de Cubains, dont certains à l'histoire héroïque et à la forte membrure, vivre de leur travail dans une abondance aisée [105]. À New York, les Cubains sont des directeurs dans des banques éminentes, des commerçants prospères, des courtiers connus, des employés aux talents notoires, des médecins à clientèle locale [106], des ingénieurs de réputation universelle, des électriciens, des journalistes, des patrons d'établissements [107], des artisans [108]. C'est un Cubain, notre Heredia [109], qui est le chantre du Niagara. C'est un Cubain, Menocal [110], qui est le chef des ingénieurs [111] du canal du Nicaragua. A Philadelphie même, tout comme à New York, ce sont des Cubains qui ont plus d'une fois remporté le premier prix des universités. Et les femmes de ces "incapables", de ces "fainéants", de ces gens qui ont de l' "aversion à tout effort", sont arrivées ici, à peine sorties d'une existence somptueuse [112], en plein hiver : leurs maris étaient à la guerre, ruinés, prisonniers, morts [113] ; la "Señora [114]" s'est mise au travail ; maîtresse d'esclaves, elle est devenue esclave ; elle s'est assise derrière un comptoir ; elle a chanté dans les églises ; elle a bordé des boutonnières par centaines ; elle a cousu à la journée ; elle a enroulé des plumes de chapeau ; elle s'est donné corps et âme à son devoir ; elle a flétri son corps au travail. Voilà donc le peuple "à la moralité douteuse" !
Nous sommes "impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyen dans un pays grand et libre [115]". On ne saurait le dire en bonne justice d'un peuple qui possède - de pair avec l'énergie qui lui a permis de construire le premier chemin de fer dans les possessions espagnoles [116] et d'établir malgré un gouvernement tyrannique [117] toutes les instances de la civilisation - une connaissance vraiment remarquable du corps politique, une aptitude avérée à s'adapter à ses formes supérieures et le pouvoir, rare sur les terres tropicales [118], de fortifier sa pensée et d'élaguer son langage. La passion de la liberté, l'étude sérieuse [119] de ses meilleurs enseignements, l'entretien de la personnalité en exil et dans son pays, les leçons de dix années de guerre et de leurs conséquences multiples, et l'exercice pratique des devoirs de citoyenneté chez les peuples [120] libres du monde, ont contribué [121], malgré tous les antécédents hostiles, à développer chez le Cubain une aptitude au gouvernement libre si naturelle en lui qu'il l'établit, bien qu'avec des excès dans la pratique, en pleine guerre [122], qu'il rivalisa de volonté avec ses aînés dans le respect des lois de la liberté [123] et qu'il arracha le sabre, sans égard ni peur [124], des mains de tous les prétendants militaires, si glorieux qu'ils fussent [125]. Il semble qu'il existe dans l'esprit cubain une heureuse faculté de joindre le bon sens à la passion [126], et la modération à l'exubérance. Dès le début du siècle, de nobles maîtres [127] se sont consacrés à expliquer par leur parole et à prêcher par l'exemple de leur vie l'abnégation [128] et la tolérance inséparables de la liberté. Ceux qui, voilà dix ans, occupaient par leur mérite singulier les premières places dans les universités européennes ont été salués, à leur apparition au parlement espagnol, comme des hommes à la pensée sobre [129] et à l'élocution puissante [130]. Les connaissances du Cubain moyen souffrent sans désavantage la comparaison avec celles du citoyen moyen des Etats-Unis. L'absence absolue d'intolérance religieuse, l'amour de l'homme pour la propriété acquise grâce au travail de ses mains [131] et la familiarité pratique et théorique avec les lois et les processus de la liberté accoutumeront le Cubain à relever [132] sa patrie des ruines que lui auront léguées ses oppresseurs. On ne saurait croire, et c'est tout à l'honneur de l'espèce humaine, que la nation qui a reçu la liberté au berceau et qui a accueilli pendant trois siècles le meilleur sang d'hommes libres [133] emploiera le pouvoir amassé de cette manière pour priver de sa liberté un voisin moins fortuné.
The Manufacturer conclut que "l'apathie avec laquelle [nous nous sommes] soumis si longtemps à l'oppression espagnole est bel et bien la preuve de [notre] manque de force virile et d'amour propre" et que "[nos] tentatives mêmes de rébellion ont été si pitoyablement inefficaces qu'elles ne sont guère plus dignes qu'une farce". On n'a jamais étalé plus de méconnaissance de notre histoire et de notre caractère que dans cette assertion faite extrêmement à la légère [134]. Il convient de rappeler, pour ne pas y riposter avec amertume, que plus d'un Américain a versé son sang [135] à nos côtés dans une guerre qu'un autre Américain taxe de "farce". Farce, la guerre que les observateurs étrangers [136] ont comparée à une épopée, le soulèvement de tout un peuple [137], l'abandon volontaire de la richesse, l'abolition de l'esclavage à notre premier moment de liberté [138], l'incendie de nos cités de nos propres mains [139], la création de villages et de fabriques dans les forêts vierges, vêtir nos femmes [140] de fibres d'arbre, tenir en échec, durant dix ans d'une vie pareille, un adversaire puissant qui perdit deux cent mille hommes aux mains d'une petite armée de patriotes, sans d'autre aide que la Nature ! Nous n'avions pas, nous, de Hessois [141] ni de Français [142], de Lafayette [143] ni de Steuben [144], ni de rivalités de rois [145] qui nous aidassent : nous n'avions, nous, qu'un voisin qui [146] "étendit les limites de son pouvoir et oeuvra contre la volonté du peuple [147]" afin de favoriser les ennemis de ceux qui se battaient en faveur de la même charte de la Liberté sur laquelle il fonda son indépendance [148] ; nous sommes tombés victimes des mêmes passions qui auraient causé la chute des Treize Etats, si le succès ne les avait unis, alors que c'est l'atermoiement [149] qui nous affaiblit, nous, un atermoiement causé non par la lâcheté, mais par notre horreur du sang, ce qui permit à l'ennemi, dans les premiers mois de la lutte, de prendre un avantage irrémédiable, et par une confiance puérile en l'aide certaine des Etats-Unis : "Ils ne vont pas nous voir mourir pour la liberté à leurs portes mêmes sans lever la main ou dire un mot pour donner un nouveau peuple [150] libre au monde [151] !" Ils étendirent "les limites de leur pouvoir par déférence pour l'Espagne". Ils ne levèrent pas la main. Ils ne dirent pas le mot.
La lutte n'a pas cessé. Les exilés ne veulent pas rentrer. La nouvelle génération est digne de ses parents. Des centaines d'hommes sont morts [152] depuis la guerre dans le mystère des prisons. La bataille de la liberté ne prendra fin chez nous qu'avec la vie. Et la triste vérité est que nos efforts auraient très probablement repris avec succès, n'eussent été chez certains de nous - les annexionnistes - l'espoir peu viril [153] d'obtenir la liberté sans en payer le prix et la crainte justifiée chez d'autres que nos morts, nos mémoires sacrées, nos ruines baignées de sang ne finissent par être rien moins que l'engrais du sol où pousserait une plante étrangère ou l'occasion d'une moquerie [154] pour The Manufacturer de Philadelphie.
Veuillez croire, monsieur le directeur, en l'assurance de mes sentiments distingués [155].
José Martí
New York, le 23 mars 1889 [156] 120 Front Street
LETTRES AYANT À VOIR AVEC "DÉFENSE DE CUBA" À JOSÉ IGNACIO RODRÍGUEZ
New York, le 27 mars 1889
Mon ami respecté
Je ne sais comment, vous aimant autant que je vous aime, je n'ai jamais l'occasion personnelle d'avoir de vos nouvelles ni de vous rendre service. Ce que je sais, en tout cas, c'est que rares sont ceux qui vous estimeront autant et se souviendront de vous avec autant d'affection.
J'ai voulu vous écrire à la mort de Bachiller, parce que Trujillo m'a dit que vous aviez eu la bonté de lui parler avec estime de la légère biographie de lui qu'El Avisador m'avait demandée, mais je n'ai jamais eu l'occasion de voir la lettre, et j'ai craint en plus de vous paraître prétentieux en choisissant une question si personnelle pour vous écrire.
Mais à présent je ne peux réfréner le désir de vous faire parvenir quelques lignes que j'ai publiées dans le Post, pour défendre notre terre d'accusations qu'on ne peut laisser courir sans périls, quel que soit le sort qui attend le pays qui, rien que de vous avoir parmi ses fils, a assez de matière à sa défense. Si seulement elles vous semblaient dignes de la question, ces lignes de votre
serviteur et ami affectueux
José Martí
Epistolario, II, 1888-1891, pp. 95-96
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À NÉSTOR PONCE DE LEÓN
New York, le 28 mars 1889
Mon cher Néstor
Je vous remercie profondément de votre lettre affectueuse d'hier, parce que la valeur des applaudissements se mesure à ceux de celui que les envoie. Ce n'est pas moi, mais ma terre, que nous portons tous dans notre cœur, qui a écrit la réponse à l'injure. La douleur que m'a causée l'offense est largement mitigée par le plaisir de voir que vous croyez que nous ne sommes pas mal défendus.
Ce sont là des récompenses qui rendent content votre ami
José Martí
Epistolario, II, 1888-1891, pp. 96-97
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À MANUEL MERCADO
[New York], le [vendredi] 29 mars [1889]
Frère très cher,
[...]
J'ai été très occupé le mois dernier : par une traduction en vers qui est sur le point de paraître et dont vous recevrez les prémices ; par des choses de notre terre, qui a été ces jours-ci plus maltraitée que d'ordinaire ; par la pensée, que je dois matérialiser, de publier ici un journal en anglais afin de défendre nos pays d'une façon modérée et énergique, personnelle et libre [157].
[...] En ce qui concerne les choses de ma terre, la douleur a quelque peu cédé grâce à la joie avec laquelle mes compatriotes accueillent la défense de notre pays que j'ai écrite, dans la langue acérée [158], d'un débordement de douleur, et il semble qu'elle a imposé le respect. Je vous l'envoie, pour que Manuel vous la traduise [159]. Cet incident vient m'aider pour la publication de mon journal qui, si peu qu'il me coûte, devra me coûter bien plus que je n'ai. Tant qu'il se paiera, que m'importe le travail si c'est pour nos terres ! Ce que je veux, c'est démontrer que nous sommes des peuples bons, laborieux et capables. A chaque offense, une réponse, du genre de celle que je vous envoie, et plus efficace par sa modération. À chaque assertion fausse sur nos pays, la correction sur-le-champ. A chaque défaut, juste en apparence, qu'on nous reproche, l'explication historique qui l'excuse et la preuve de la capacité d'y remédier. Sans défendre, je ne sais vivre. Il me semblerait commettre une faute et manquer à mon devoir, si je ne pouvais réaliser cette pensée.
[...]
Il est des affections d'une pudeur si délicate... Lettres à Manuel Mercado
Paris, 2024, L'Harmattan, pp. 362-365
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À RAFAEL SIERRA
[New York, mai 1889]
Mon ami Sierra
Je ne vous écris pas pour vous remercier de l'affection avec laquelle vous parlez dans votre lettre à La Fraternidad de la réponse que nous avons donnée à ces chefaillons yankees, ni de l'honneur que vous me faites de ce que vous dites de moi, mais pour que vous sachiez que j'ai été très fâché de n'avoir pas été chez notre amie quand vous y êtes allé me voir, et pour beaucoup fêter, l'âme au chaud, tout ce que vous dites au sujet des objectifs et des difficultés de votre société, La Ligue. Je n'en savais que ce que vous en disiez, et je vous souhaite d'ores et déjà son succès et son établissement immédiat comme si elle était à moi. C'est de là dont il faut partir pour aller là où nous devons, qui n'est pas tant le simple changement politique que la constitution sociale bonne, saine, juste et équitable, sans flatteries de démagogues ni superbe de potentats, sans jamais oublier que les plus grandes souffrances sont un droit prééminent à la justice, et que les préoccupations des hommes, et les inégalités sociales passagères ne peuvent l'emporter sur l'égalité qu'a créée la Nature. Vous verrez ce qu'il me sourdra de l'âme quand sonnera l'heure de la nécessité au sujet de ces choses-là. Vous savez ce que j'ai à l'âme. Les arguments par lesquels vous vous opposez à la création d'une simple Société de loisirs sont exactement - qui l'aurait dit - ceux par lesquels j'ai renversé à Madrid le projet d'un casino semblable, un casino de diversion, alors que nous mourions à Cuba et pourrissions dans les prisons ? Il n'était plus resté qu'un seul vote debout, celui de l'homme qui voulait en être le secrétaire. Mais, cette fois-ci, le secrétaire est du côté de désintéressement, autrement dit de la vertu qui fonde et qui sauve, sans laquelle le talent est pernicieux, la valeur redoutable et le génie abominable. Je me souviens qu'à la séance des casinistes, j'avais débuté par quelque chose comme "Cuba pleure", et le sobriquet m'est resté depuis parmi les Cubains madrilènes : "Cuba pleure".
Je verrais avec joie que vous puissiez concrétiser La Ligue, avec son petit moment de loisir licite, s'il est indispensable et si, en concédant le moins, on peut atteindre le plus, mais avec la pratique et la tendance éducative et ennoblissante que vous souhaitez pour elle - quoique l'idée de créer ici un cercle central pût détruire, à cause des jalousies naturelles entre les hommes, et les querelles de clocher, le projet que l'on veut promouvoir par lui. Oui, établissez-la, et donnez une leçon d'égalité et de générosité. Vous savez déjà que je ne dis pas tout ce que j'ai dans le cœur, par peur que ceux qui ont tant souffert aux mains de faux amis ne prennent mon enthousiasme et le serment secret que j'ai fait de vivre pour les servir pour de l'intromission et de l'adulation, ou le désir de me chercher de la popularité. Cette idée m'est odieuse. Mais ce que l'âme fait monter aux lèvres, il faut le dire. Moi, qui ne demande rien, je me sentirais honoré de vous demander d'être utile, vraiment utile à votre Société de la Ligue, ou à toute autre société, d'hommes ou de femmes, où un ami sincère qui les aiderait à chercher la vérité ou un compagnon qui contribuerait à la propager ne tomberait pas mal. Pourquoi ne créez-vous pas une série de conférences sur des questions pratiques, de thème actuel et au langage simple, sans prétention de la part des conférenciers, ni trop d'obligation de la part de l'auditoire ? Je ne sais si vous m'expulserez de chez vous pour les péchés d'autrui, mais si vous m'expulsiez, je serais le plus assidu de vos auditeurs.
Et je vous dis, surpris de vous avoir écrit en une journée si chargée une lettre si longue. Mais mon ami Sierra est quelqu'un qui a le don de faire parler son reconnaissant
José Martí
Epistolario, II, 1888-1891, pp. 106-107
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À ENRIQUE JOSÉ VARONA
New York, le 22 mai 1889
Mon ami très cher
Et comment vous paierais-je votre élan de l'âme ? Je ne sais si je mérite le moindre prix pour avoir servi d'interprète à notre terre menacée et offensée, mais le plaisir de vous voir, vous, aussi noble que vous vous montrez envers moi dans votre lettre serait le meilleur prix que je pourrais désirer. Il est incroyable que de plus grands malheurs puissent nous attendre, mais il semble vraiment que des humiliations et des angoisses plus redoutables, parce que moins remédiables, que celles qui vous affligent, vous, le cœur et me maintiennent, moi, comme un mort-vivant nous soient réservées. Quelle joie que de voir au milieu de ces douleurs comme une fleur de marbre !
Je tiens seulement à vous dire que je me sens enorgueilli de votre lettre et de la foi que j'ai contribué à vous inspirer et que je ne considère pas comme du fanatisme ou de l'aveuglement, sinon parce que je sais qu'il existe encore sur ma terre des hommes comme vous qui lui maintiennent le cœur et lui assainissent l'air putride.
De vous-même et de nos choses, il veut vous écrire bien plus longuement, votre ami très reconnaissant
José Martí{}
Epistolario, II, 1888-1891, p. 108
[1] Tel est le titre de la brochure (Cuba y los Estados Unidos) que Martí publia en espagnol chez El Avisador Hispano-Americano Publishing Co., 46 Vesey Street, 1889, et qui contenait, après une brève introduction de sa part, la traduction espagnole des deux articles de journaux étasuniens ci-après et enfin sa lettre de réponse au The New York Evening Post, rédigée originalement en anglais puis traduite par lui-même en espagnol sous le titre de "Vindicación de Cuba".
[2] Publiée le 16 mars 1889 sous le titre de "Do we want Cuba ?" Selon des sources étasuniennes, le numéro correspondant du Manufacturer n'existe plus en bibliothèque, si bien qu'on ne possède que la traduction faite en espagnol par Martí. Le seul passage qui en est disponible en anglais est la citation qu'en fait The New York Evening Post.
[3] Curieusement, la lettre originale en anglais de Martí ne signale pas cette "insistance", se contentant de "reproduced" (reproduite), tandis que sa version espagnole indique : "reproduit avec votre approbation" ; l'article de l'Evening Post affirme, lui : "...we emphatically endorse", soit "nous souscrivons absolument ou énergiquement", la traducción de Martí donnant : "reiteramos con énfasis" ("nous réitérons ou reprenons avec énergie).
[4] Publié le 21 mars 1889, sous le titre : "A Protectionnist View of Cuban Annexation", p. 4, col. 3-4.
[5] "A Vindication of Cuba", 25 mars 1889, p. 9, col. 1-2.
[6] John James Ingalls (1833-1900), "a Senator from Kansas ; born in Middleton, Essex County, Mass., December 29, 1833 ; attended the public schools in Haverhill, Mass., and was privately tutored ; graduated from Williams College, Williamstown, Mass., in 1855 ; studied law ; admitted to the bar in 1857 ; moved to Kansas in 1858 ; member of the State constitutional convention 1859 ; secretary of the Territorial Council 1860 ; secretary of the State senate 1861 ; during the Civil War served as judge advocate of the Kansas Volunteers ; member, State senate 1862 ; unsuccessful candidate for lieutenant governor of Kansas in 1862 and 1864 ; edited the Atchison Champion 1863-1865 and aided in founding the Kansas Magazine ; elected as a Republican to the United States Senate in 1872 ; reelected in 1879 and again in 1885 and served from March 4, 1873, to March 3, 1891 ; served as President pro tempore of the Senate during the Forty-ninth, Fiftieth and Fifty-first Congresses ; unsuccessful candidate for reelection in 1890 ; chairman, Committee on Pensions (Forty-fourth and Forty-fifth Congresses), Committee on the District of Columbia (Forty-seventh through Fifty-first Congresses) ; devoted his time to journalism, literature, and farming until his death in East Las Vegas, N. Mex., August 16, 1900 ; interment in Mount Vernon Cemetery, Atchison, Kans." (Biographie officielle au Sénat.)
José Martí écrira dans son article "La Conferencia de Washington" (datée du 14 avril 1890 pour El Partido Liberal et du 18 pour La Nación, O.C., t. 6, p. 85) : "...l'interview du World où le sénateur Ingalls, l'éventuel président de la République, le président p.i. du Sénat, redit qu'à son avis, 'sous peu tout le continent sera à nous, et ensuite tout l'hémisphère... Réglons nos différends internes ; unissons d'un seul coup l'ouest et le sud, et nous traiterons ces appendices de l'Atlantique et du Pacifique avec plus de justice qu'ils nous traitent, eux ! '" Il est évident, quand on constate les seize renvois du tome 26 (Index onomastique) à Ingalls que celui-ci constituait en quelque sorte un porte-parole des annexionnistes et protectionnistes, parlant de "résultat inévitable" et de "jusqu'à l'isthme et au pôle" (O.C., t. 6, p. 48). Le 17 mai 1888, Martí l'avait inclus parmi les "politiques mineurs et vociférants" (O.C., t. 11, p. 453). Le 20 décembre 1888, il écrit : "C'est en vain que, désireux de distraire la république des périls internes, des hommes politiques et des généraux, la plupart agioteurs ou défenseurs des monopoles, veulent la titiller à l'idée d'étendre l'empire yankee vers les possessions anglaises du Nord et vers d'autres possessions, comme l'annonce, dans des mots qui ressemblent à des griffes, rien moins que le président du Sénat, l'orateur qui, en sourdine, grandit en influence et en renom parmi les riches, le sénateur Ingalls." (O.C., t. 12, p. 114.) Il explique le 9 janvier 1889 que le président de la République n'a pas assis à sa table "fidèle à l'honneur plutôt qu'à l'étiquette, le président actuel des sénateurs, l'âpre Ingalls, qui ne craint pas d'engager des disputes laides et sordides avec le Sénat qu'il préside et qui ne croit pas, comme il le faudrait, qu'un homme devrait voir sa langue tomber en morceaux, et devenir poussière et cendres, avant que de répandre par haine ou par ambition des histoires qui offensent son ennemi dans sa vie privée ou exposent à tous vents, ligotée à un pied de lit ou une main bestiale sur la joue, la femme de celui qui lui a donné un coussin de son divan ou le sel de sa table." (O.C., t. 12, p. 122.) Profondément choqué par les mœurs politiques étasuniennes, en particulier la campagne de discrédit entreprise contre Cleveland par ses adversaires qui n'hésitent pas à recourir à des calomnies sur sa vie privée et sur sa vie conjugale, Martí poursuit sur ce thème pendant encore une bonne page et s'exclame : "Les orateurs devraient porter leur langue dans le dos, et qu'elle pende là où on la voie bien, plutôt que d'employer quelque chose d'aussi majestueux que l'esprit et d'aussi beau que la parole à des entreprises d'une telle vilenie !" (Id, p. 123.) Martí signale le 2 décembre 1890 qu'Ingalls, "le plus brillant des sénateurs, doit sortir du Sénat qu'il préside parce que la législature de son Etat... refuse de le réélire" (O.C., t. 12, p. 487).
[7] On trouve une idée quasiment identique dans son intervention au Sénat, le 23 janvier 1890, durant la discussion du projet (S.1121) présenté par Butler, sénateur de la Caroline du Sud, afin que des gens de couleur des États du Sud puissent émigrer au Nord : ""Les races qui ne peuvent pas se marier entre elles ne se mêlent pas et ne deviennent pas homogènes. Les Anglais, les Irlandais, les Français, les Allemands et les Scandinaves émigrent et deviennent Américains en une génération : leur sang se confond dans le grand courant de notre vie nationale, et il ne reste plus rien de leurs origines, sinon une mémoire, un nom, une tradition. L'envahisseur devient parfois le conquérant, comme les Tatares en Chine, les Normands en Angleterre, mais l'histoire n'enregistre aucun cas de deux races séparées qui aient existé pacifiquement dans des termes d'égalité sociale et politique absolue sous un même système de gouvernement. L'antagonisme est inévitable. Elles deviennent rivales et concurrentes, et dans la lutte pour la suprématie, la plus faible disparaît." ("Fiat Justitia" en A Collection of the Writings of John James Ingalls. Essays, Addresses, and Orations. Hudson Kimberlv Publishing, Kansas City, 1902, pág. 276-308.)
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[8] Comme déjà signalé, l'article original en anglais n'étant plus disponible en bibliothèque, il faut partir de la traduction en espagnol faite par José Martí, sauf pour la citation d'un assez long passage dans The New York Evening Post.
[9] Le titre complet de cet hebdomadaire était, apparemment, The Philadelphia Commercial and Manufacturers' Gazette. On trouve peu de renseignements à son sujet sur la Toile : il semble avoir existé de 1888 à 1908, et l'un de ses rédacteurs en chef a été l'historien et journaliste Ellis Paxon Oberholtzer.
[10] Le général Benjamin Harrison, du Parti républicain, venait d'entrer à la Maison-Blanche le 4 mars 1889, avec le soutien des grands magnats. Martí consacre précisément une chronique entière à cette prise de possession, collant de très près à l'événement puisque, adressée à La Nación de Buenos Aires, elle est datée du lendemain, 5 mars. ("Inauguración", O.C., t. 12, pp. 165-180.) Le 19 mars 1889, il dédie une chronique extrêmement intéressante aux "lendemains d'élections présidentielles", autrement dit, en grande partie, à la répartition des postes et aux problèmes et jalousies qu'elle suscite, sur un ton à la fois ironique et indigné : "Voyons donc comment, ici, un nouveau président répartit les emplois ; comment vit un président en ces premières journées d'assauts, de menaces, de conditions, de suppliques" (O.C., t. 12, p. 184).
[11] José Martí écrit dans sa chronique sur Harrison : "Qui donc réfléchit même au projet désormais public de l'achat de Cuba où le sang que le voisin astucieux vit couler, pour la même charte de principes au nom de laquelle il se rebella, lui, contre ses maîtres, sans tendre une poignée de charpie, sans tendre les bras, n'est pas encore sec ?" (O.C., t. 12, p. 168.) Dès avant l'entrée à la Maison-Blanche d'Harrison dont on savait qu'il prendrait Blaine, un expansionniste avéré, comme secrétaire d'Etat, on vit apparaître dans la presse des rapports qui indiquaient que celui-ci était favorable à l'achat de Cuba pour assurer aux Etats-Unis une source précieuse de sucre et un important bastion stratégique. D'ailleurs, les expansionnistes ne se faisaient pas faute d'envisager avec enthousiasme la perspective d'étendre à l'étranger l'influence économique et politique des Etats-Unis. Le sénateur Randall Gibson n'hésitait pas à prophétiser : "Il n'est pas loin le jour où la domination des Etats-Unis s'étendra... à toutes les régions du continent américain : l'Amérique anglaise, le Mexique, Cuba, l'Amérique centrale et les îles proches de nos côtes." (Cité par Philip S. Foner, Historia de Cuba y sus relaciones con Estados Unidos, t. 2, La Havane, 1973, Editorial de Ciencias Sociales, p. 375.) Ce sont ces rumeurs qui inquiètent Martí et dont il se fait vraisemblablement l'écho ici.
[12] Le passage entre crochets est cité par The New York Evening Post, le seul dont on dispose de la version anglaise, dont la traduction directe donne ce qui suit : "...Les habitants sont divisés en trois classes : les Espagnols, les Cubains de souche descendants d'Espagnols et les Noirs. Les Espagnols de naissance sont probablement moins aptes que n'importe quels autres membres de la race blanche à devenir des citoyens américains. Ils ont gouverné Cuba pendant des siècles. Ils la gouvernent maintenant avec quasiment presque les mêmes méthodes qu'ils ont toujours employées, des méthodes qui combinent le fanatisme avec la tyrannie, et l'orgueil ridicule avec la corruption insondable. Moins nous aurons d'eux, et mieux cela vaudra. Les Cubains de souche ne sont guère plus désirables. Aux tares des hommes de la race de leurs parents, ils ajoutent l'efféminement et une répugnance à l'effort qui est quasiment maladive. Ils sont impotents, fainéants, d'une moralité déficiente, et inaptes par nature et par expérience à assumer les obligations de citoyens d'une république grande et libre. La mollasserie avec laquelle ils ont été soumis si longtemps à l'oppression espagnole prouve bien leur manque de virilité et de respect de soi, et jusqu'à leurs tentatives de rébellion ont été si pitoyablement inefficaces qu'elles n'ont guère plus de dignité qu'une farce. Revêtir des hommes pareils des responsabilités de diriger ce gouvernement-ci et leur concéder autant de pouvoir que celui qu'exercent les hommes libres de nos États du Nord reviendrait à les contraindre à exercer des fonctions pour lesquelles ils n'ont pas la moindre capacité."
[13] N'ayant pas accès à l'original anglais, je ne peux que traduire littéralement, à partir de l'espagnol, cette fort curieuse expression : "cuerpos de americanos" !
[14] Je traduis à partir de la traduction de José Martí, avec renvoi au texte original de l'article.
[15] L'original ajoute : and decently ("et décemment, d'une main décente"). Martí omet les paragraphes suivants : "Le protectionnisme fait partie - parfois au premier chef - des éditoriaux de nombreuses publications hebdomadaires, bimensuelles et mensuelles. La première d'entre elles est le Commercial Bulletin de Boston, qui est un journal commercial plutôt qu'un organe favorable aux tarifs et qui est très bon dans son genre. Le gros de la littérature tarifaire est compilé par des gens dont le niveau d'intelligence est le plus bas et il s'adresse à eux. C'est le cas, par exemple, du Tariff League Bulletin, qui a pris maintenant le titre plus sonore d'American Economist. On peut inférer le caractère de cette publication de la teneur de l'éditorial de son dernier numéro (15 mars) concernant le Rapport sur le bimétallisme de la Commission royale. L'American Economist informe ses lecteurs que cette Commission a présenté un rapport 'qui défend absolument le bimétallisme'. Or, cette Commission s'est divisée en deux clans égaux - égaux en quantité, bien très qu'inégaux en réputation et en érudition - l'un opposé au bimétallisme et l'autre favorable. Après avoir trompé ses lecteurs durant près d'une page de citations et de commentaires, l'American Economist conclut son article comme suit : / 'La presse anglaise ne semble avoir aucun doute que le parlement adoptera les vues exprimées pratiquement à l'unanimité par la Commission. Ce qui sera, tout comme le résultat de notre guerre de Rébellion, de notre lutte de libération et de notre bataille récente pour la protection, un nouvel exemple de l'Amérique en train de convertir l'Angleterre et, ici en Amérique, du fait que l'Ouest et les montagnes sont plus judicieux que Wall Street et les banques.' / Autrement dit, le parlement anglais serait à deux doigts d'adopter le bimétallisme, alors que tout le monde sait, sauf l'American Economist, que la vérité est justement à l'opposé. Nous ne sachons pas qu'une partie de la presse anglaise a maintenu soit que la Commission a recommandé le bimétallisme soit que le parlement l'adoptera probablement."
[16] La phrase anglaise est plus directe : "This project has been vaguely stated as a policy of the new Administration, or of the new Secretary of State." (Ce projet a été plus ou moins énoncé comme une politique de la nouvelle administration ou du nouveau secrétaire d'État).
[17] James Blaine, le "Bismarck américain", battu aux élections présidentielles par Cleveland, était le type même du politicien ambitieux et sans scrupules. Martí relatera souvent dans ses chroniques les faits et gestes de cet homme dont il redoutait les visées impérialistes. De fait, Jay Gould et les plus puissants financiers des USA avaient absolument confiance en lui pour défendre leurs intérêts, ce qui explique leur appui à Harrison.
[18] En anglais : since Cuba is able to supply all our requirements ("puisque Cuba peut satisfaire tous nos besoins").
[19] En anglais : products ("produits").
[20] En anglais : on cigars and tobacco ("sur les cigares et le tabac").
[21] En anglais : high tariff men (les hommes des tarifs élevés").
[22] En anglais : ablest ("le plus compétent").
[23] En anglais : ill-considered ("irréfléchi, hâtif").
[24] En anglais : more strongly ("plus fortement").
[25] En anglais : The People of Cuba, it says : ("Le peuple cubain, dit-il").
[26] Ce "presque" de l'original anglais n'apparaît pas dans la version du Manufacturer traduite par Martí.
[27] Martí donne dans sa traduction espagnole du Manufacturer : "perezosos" ; ici : "ociosos".
[28] En anglais : in ("dans") ; "dans" selon la traduction de l'article par Martí.
[29] En anglais : All of this we emphatically endorse ("Nous souscrivons à tout ceci avec énergie").
[30] En anglais : be armed with the ballot ("armer ou doter du bulletin de vote").
[31] William Eaton Chandler (1835-1917), "a Senator from New Hampshire ; born in Concord, N.H., December 28, 1835 ; attended the common schools and the academies in Thetford, Vt., and Pembroke, N.H. ; graduated from Harvard Law School in 1854 ; admitted to the bar in 1855 and commenced practice in Concord, N.H. ; appointed reporter of the decisions of the supreme court of New Hampshire in 1859 ; member, State house of representatives 1862-1864 and served as speaker during the last two years ; appointed by President Abraham Lincoln solicitor and judge advocate general of the Navy Department in 1865 ; appointed First Assistant Secretary of the Treasury 1865-1867, when he resigned ; newspaper publisher and editor in New Hampshire during the 1870s and 1880s ; member of the State constitutional convention in 1876 ; member, State house of representatives 1881 ; appointed by President Chester Arthur as Secretary of the Navy 1882-1885 ; elected as a Republican to the United States Senate to fill the vacancy caused by the death of Austin F. Pike and served from June 14, 1887, to March 3, 1889 ; subsequently elected for the term beginning March 4, 1889 ; reelected in 1895 and served from June 18, 1889, to March 3, 1901 ; unsuccessful candidate for renomination ; chairman, Committee on Immigration (Fifty-first and Fifty-second Congresses), Committee on Census (Fifty-fourth Congress), Committee on Privileges and Elections (Fifty-fifth and Fifty-sixth Congresses) ; appointed by President William McKinley as president of the Spanish Claims Treaty Commission 1901-1908 ; resumed the practice of law in Concord, N.H., and Washington, D.C. ; died in Concord, N.H., November 30, 1917 ; interment in Blossom Hill Cemetery." (Biographie officielle.)
En 1898, Chandler sera de ceux qui, à la Commission des relations extérieures du Sénat, défendra le deuxième article de l'amendement Foraker (cf. note suivante). Ce qui ne l'empêchera, fin février 1901, de voter l'amendement Platt.
[32] Joseph Benson Foraker (1846-1917), "a Senator from Ohio ; born near Rainsboro, Highland County, Ohio, on July 5, 1846 ; pursued preparatory studies ; during the Civil War served in the Eighty-ninth Regiment, Ohio Volunteer Infantry, attaining the rank of brevet captain ; graduated from Cornell University, Ithaca, N.Y., in 1869 ; studied law ; admitted to the bar in 1869 and commenced practice in Cincinnati, Ohio ; judge of the superior court of Cincinnati 1879-1882 ; unsuccessful Republican candidate for Governor of Ohio in 1883 ; Governor of Ohio 1885-1889 ; unsuccessful candidate for Governor in 1889 ; elected in 1896 as a Republican to the United States Senate ; reelected in 1902 and served from March 4, 1897, to March 3, 1909 ; unsuccessful candidate for reelection in 1908 ; chairman, Committee to Examine Branches of the Civil Service (Fifty-fifth Congress), Committee on Pacific Islands and Puerto Rico (Fifty-sixth through Sixtieth Congresses) ; resumed the practice of law in Cincinnati, Ohio, where he died May 10, 1917 ; interment in Spring Grove Cemetery." (Sa biographie officielle.)
C'est Foraker qui présentera à la Commission des relations extérieures du Sénat en avril 1898 la résolution relative à l'indépendance de Cuba qui servira ensuite de base à la Déclaration conjointe du Congrès et dont les deux premiers articles étaient libellés comme suit : "Que le peuple de l'île de Cuba est et qu'il doit être de fait libre et indépendant" (calque textuel de la déclaration d'Indépendance des Treize Colonies de 1775) ; "Que le gouvernement des Etats-Unis reconnaît la République de Cuba comme le gouvernement légal et véritable de l'île", le Sénat l'ayant adoptée le 16 avril 1898 après avoir fusionné ces deux articles en un seul. Mais le second article Foraker ne put passer à la Chambre des représentants dans le cadre de la Résolution conjointe Sénat/Chambre, d'où il disparut totalement. Il est évident que cette clause était bien trop compromettante pour la classe politique dominante aux USA pour qu'elle accepte de se lier les mains dès avant d'entrer en guerre contre l'Espagne et de s'emparer de l'île ! Elle voulait avoir les coudées franches. Il faut rappeler que l'administration étasunienne n'avait jamais reconnu la belligérance des Cubains ni en 1868-1878 ni en 1895-1898, ce refus de reconnaître "la République de Cuba comme le gouvernement légal et véritable de l'île" étant donc dans le droit fil de cette politique habituelle. (Manuel Márquez Sterling, Proceso histórico de la Enmienda Platt (1897-1934), La Havane, 1941, Imprenta "El Siglo XX", pp. 14-25.)
C'est encore Foraker qui fera adopter en mars 1899 un amendement pour empêcher les autorités d'occupation d'octroyer des bénéfices et des concessions (loi Foraker), ce droit devant être laissé au gouvernement cubain une fois constitué. Il écrit fin novembre 1899 : "Tenir vite la promesse que les Etats-Unis ont faite de donner un gouvernement à soi à Cuba sera le mieux pour elle. Je crois le peuple de l'île aussi capable d'accomplir les tâches de son gouvernement maintenant que dans dix ou vingt ans ou dans un délai plus prolongé. La conduite du peuple cubain tout au long de notre intervention a été excellente de tous points de vue. Il a fait preuve d'intelligence, de persévérance, de modération. Si le gouvernement des Etats-Unis ne se décide pas à créer maintenant le gouvernement indépendant de Cuba, plusieurs années s'écouleront avant qu'il ne le fasse. Sa permanence tout ce temps-là dans l'île, peu importe l'excuse qu'il invoque, nous fera apparaître comme quoi nous ne tenons pas notre promesse, mais que nous la violons. Et cela ne nous convient pas." (Id., p. 51.) On comprend dès lors pourquoi, en décembre 1899, Foraker ne put accéder à la présidence de l'une des trois commissions créées par le Sénat pour traiter des "affaires insulaires" (Philippines ; Porto Rico et les îles du Pacifiques ; Cuba), autrement dit celle de Cuba qui lui revenait presque de droit et qui fut confiée contre son gré (Cuba ne l'intéressait pas spécialement) à Orville H. Platt, le parrain (mais non l'auteur direct) du fameux amendement de 1902 qui portera son nom et fera de Cuba une espèce de protectorat...
[33] En anglais : deprived of the elective franchise ("privés du droit de vote").
[34] Le journal utilise l'expression : disfranchisement of the freedmen ("privation du droit de vote des affranchis").
[35] Le journal utilise le mot plantations ("plantations").
[36] Le journal écrit : become a laughing-stock ("se couvrirait de ridicule").
[37] Le journal affirme : into dire confusion ("une confusion extrême").
[38] Le journal utilise le terme infliction ("affliction").
[39] Alors ministre de l'Intérieur. Segismundo Moret y Prendergast. "Né à Cadix le 2 juin 1833 ; décédé à Madrid le 28 janvier 1913. Etudes de droit à l'Université centrale où on lui confie d'abord la chaire d'économie politique, puis celle d'institutions financières dont il deviendra titulaire à l'âge de vingt-cinq ans. Il est élu à la même époque député aux Cortès. Il renonce à l'exercice pour quelque temps jusqu'à la Révolution de septembre où il est nommé, peu après, ministre de l'Outre-Mer par Prim, puis, dans le cadre de la monarchie d'Amadée de Savoie, autrement dit du 2 décembre 1870 au 10 juin 1871, quoiqu'à titre intérimaire, ministre des Finances, comme successeur de Figuerola. Il est ensuite nommé ambassadeur à Londres. Durant la première étape de la Restauration, il reste à l'écart de la politique, et ne redevient ministre, au portefeuille de l'Intérieur, qu'en 1883 sous le gouvernement Posada Herrera ; en 1897, il est de nouveau nommé ministre de l'Outre-Mer, puis, chef du gouvernement en décembre 1905. En 1909, il succède à Maura, puis il est remplacé par Canalejas. Celui-ci assassiné, le gouvernement Romanones le nomme président du Conseil, un poste qu'il occupera jusqu'à sa mort. Auteur de nombreuses œuvres et études." [Alberto Rull Sabater, Diccionario sucinto de Ministros de Hacienda (s. XIX-XX). Madrid, 1991, Instituto de Estudios Fiscales. Documento 16. 168 pp.]
[40] Le journal écrit : Spanish territory ("territoire espagnol").
[41] Le journal écrit : as great an inconvenience as ever ("aussi gênant qu'avant").
[42] Je traduis de la version espagnole réalisée par Martí lui-même à partir de son original anglais (consulté également).
[43] {}Son titre exact était The New York Evening Post. Fondé en 1800 par Alexander Hamilton, dont le premier rédacteur en chef, William Coleman, fut remplacé en 1829 par William Cullen Bryant. Celui-ci, qui occupa ce poste pendant cinquante ans, était fermement opposé à l'esclavage et soutint le mouvement syndical en gestation. En juin 1836, Bryant défendit la grève de la Société des tailleurs en liant le problème à l'esclavage : "Ils sont condamnés parce qu'ils sont décidés à ne pas travailler pour les salaires qu'on leur offre. Si ce n'est pas de l'esclavage, ça, alors nous en avons oublié la définition." En 881, Henry Villard, un immigrant allemand aux vues politiques progressistes, prit le contrôle du journal et nomma Carl Schurz, un autre immigrant allemand, comme directeur de la rédaction, qui fut remplacé deux ans plus tard par Edwin Godkin, l'ancien rédacteur en chef de The Nation, un autre journal de Villard. À la mort de ce dernier (1900), le journal passa à son fils, Oswald Garrison Villard, aux opinions politiques radicales, partisan du suffrage féminin, de la réforme de la loi sur les syndicats et de l'égalité des droits des Afro-américains. Il fut un des fondateurs de la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP) et de l'American Civil Liberties Union (ACTU). Pacifiste, Villard s'opposa à la participation des USA à la Première Guerre mondiale, ce qui lui valut l'opposition de ses lecteurs et publicitaires, si bien qu'il dut vendre le journal en 1918. Dorothy Schiff l'acheta en 1939 et nomma rédacteur en chef Ted Thackrey qui en fit un tabloïde. Le journal continua de défendre des vues progressistes et fut le seul journal de New York à défendre le candidat démocrate à la présidence, Adlai Stevenson, en 1952 et en 1956. Schiff vendit le journal à l'Australien Rupert Murdoch, en 1977.
[44] Le directeur de rédaction était alors Edwin Lawrence Godkin. Né en Irlande en 1831, il fut des études au Queen's College, de Belfast, avant de travailler comme journaliste au Daily News de Londres. Installé aux USA en 1856, il travailla pour différent journaux avant de devenir rédacteur en chef de The Nation in 1865. Il annonça que le journal défendrait les causes progressistes. De fait, il soutint le droit de vote des femmes, l'égalité des droits des Afro-américains et l'éducation publique. À l'aide d'un brillant journaliste, William Dean Howells, le tirage atteignit 10 000 exemplaires. En juin 1881, Godkin vendit The Nation à Henry Villard. Il devint alors rédacteur en chef associé de New York Evening Post avant de remplacer Carl Schurz comme rédacteur en chef en 1883. Edwin Godwin mourut en mai 1902.
[45] Injurious criticism en anglais.
[46] "En l'approuvant" n'apparaît pas dans l'original anglais de Martí.
[47] Cet article ayant été publié le 21 mars 1889, Martí a donc commencé sa réponse le 22 mars et l'a conclue le 23, comme l'indique la date apposée à la fin.
[48] Self-respecting Cuban en anglais, soit "un Cubain qui se respecte".
[49] L'anglais dit annexed ("annexé").
[50] L'anglais dit bien autre chose : prejudices ("préjudices").
[51] L'anglais utilise ici un terme politique anglo-saxon parfaitement connoté : jingoism, que le Webster définit comme : "chauvinisme ou nationalisme extrême caractérisé spécialement par une politique étrangère belliqueuse". C'est donc du patriotisme chauvin. Le terme naît d'une chanson populaire de music-hall chantée par G. W. Hunt à l'époque de la guerre russo-turque (1877-1878), où les sentiments antirusses étaient très forts, quand Disraeli, le premier ministre britannique, avait déployé la flotte de la Méditerranée devant Constantinople. Les russophobes devinrent des jingos, de sorte que tout patriotisme belligérant fut depuis qualifié de jingoïsme. Le refrain de la chanson était le suivant : "We don't want to fight, / But by Jingo if we do, / We've got the ships, / We've got the men, / And got the money too. / We've fought the Bear before, / And while we're Britons true, / The Russians shall not have Constantinople."
[52]...the prejudices excusable only to vulgar jingoism or rampant ignorance, soit : "les préjugés que seul peut excuser le chauvinisme vulgaire ou l'ignorance crasse".
[53] L'anglais est plus pragmatique : usefulness ("utilité")
[54] Community en anglais ("communauté").
[55] Morality en anglais ("moralité").
[56] Honorables en anglais ("honorables").
[57] Annexed en anglais ("annexée").
[58] Celle de Dix Ans (1868-1878), bien entendu.
[59] Unfriendly community en anglais ("communauté inamicale").
[60] Successful efforts en anglais ("des efforts couronnés de succès").
[61] Martí aurait pu mentionner nommément, à titre d'exemple, le Cubain Carlos J. Finlay (1833-1915) qui, dès 1881, avait fait connaître à la Conférence sanitaire internationale de Washington sa théorie sur la contagion des maladies, réglant ainsi les différends et contradictions entre tenants et critiques de la contagion : il s'y référa à l'existence d'un courant démontrable scientifiquement, différent des deux précédents, et fondé sur la transmission des maladies d'un individu malade à un autre sain par le biais de vecteurs biologiques. Appliquant cette théorie à la propagation de la fièvre jaune, il découvrit que le moustique Aedes aegypti était le seul agent capable de la transmettre. Il créa aussi la méthode expérimentale pour produire des formes atténuées de fièvre jaune chez les êtres humains, ce qui lui permit non seulement de prouver la véracité de ses conceptions et découvertes, mais encore de commencer l'étude des mécanismes immunologiques des maladies infecto-contagieuses. Il formula les règles essentielles pour l'éradication du moustique, donnant ainsi naissance à la méthode sanitaire connue comme lutte antivectorielle qui se pratique encore de nos jours.
[62] Railroad builders en anglais ("des constructeurs de chemins de fer ou de voies ferrées").
[63] Pour en rester au seul domaine de la musique, Martí aurait pu citer trois violonistes qui triomphèrent à l'étranger : Rafael Díaz Albertini, qui fit ses études à Paris et conquit le public par sa virtuosité ; Claudio Domingo Brindis de Salas (1852-1911), Noir, lui aussi élève du Conservatoire de Paris, triomphe en Europe, aux USA et en Amérique latine ; José White (Matanzas 1836-Paris 1918), Noir, qui occupa même une chaire au Conservatoire de Paris et, surtout concertiste, écrivit des compositions qui s'écoutent toujours (dont l'habanera La Bella Cubana). Dans le domaine de la composition, Martí aurait dû forcément parler d'Ignacio Cervantes (1847-1905), "le musicien le plus important du XIXe siècle", selon Alejo Carpentier (La música en Cuba, La Havane, 1979, Editorial de Letras Cubanas, p. 167), dont les dons de pianiste furent loués par Rossini, Liszt et Paderewski. Bien que "musicien de formation française" (id., p. 171), il fut "l'un des premiers musiciens d'Amérique à voir le nationalisme comme le résultat du tempérament national" (p. 176), comme le prouvent ses fameuses Danzas pour piano (1875-1895), "pages émues, ironiques, mélancoliques, jubilantes, toujours diverses entre elles, petites merveilles de bon goût, de grâce, de légèreté... Au style net et clair, elles constituent un petit monde sonore... qui n'appartient qu'à Ignacio Cervantes" (pp. 179-180). Ou encore, comme précurseur de ce "nationalisme", Manuel Saumell Robredo (1817-1870) qui rêva, dès 1839, d'écrire un opéra national à thème cubain se déroulant à La Havane. "Son œuvre fut celle d'un petit maître, mais elle signifie beaucoup dans l'histoire des nationalismes musicaux de notre continent. Pleine de trouvailles, cette œuvre traça pour la première fois le profil exact de ce qui est créole... Le populaire commença à alimenter une spéculation musicale consciente. On passait du simple instinct à la conscience d'un style. L'idée du nationalisme était née." (Id., p. 154.)
[64] Pour ces trois dernières catégories, Martí aurait pu se mentionner lui-même.
[65] ...are honored wherever their powers have been called into action and the people are just enough to understand them en anglais ("sont honorés partout où leurs capacités ont été appelées à entrer en action et où les gens sont assez justes pour les comprendre").
[66] ...a barren cliff en anglais ("des à-pics déserts"). Martí se réfère ici à Cayo Hueso (la caye aux Os, devenue par euphonie Key West en anglais), qui dut effectivement son progrès au travail des Cubains. Ce n'est qu'en 1822 que l'Espagne cède la Floride aux USA, et donc la caye Hueso, dont la plupart des habitants, dans les années 30 de ce siècle, sont des naufrageurs. Dès 1850, le commerce grandit avec La Havane, le port le plus proche. La guerre de Sécession donne une nouvelle vie à Cayo Hueso du fait des garnisons qui y campent, mais l'île retombe ensuite dans le marasme. C'est un pur produit de la grande île, le tabac, qui marquera le nouvel essor de Cayo Hueso, grâce à l'apport des cigariers cubains : dès lors, la vie se déroule autour du tabac et des cigares et de leur manufacture, dont les deux plus importantes appartiennent à des Cubains : Vicente Martínez Ibor et Eduardo Gato. La guerre de Dix Ans provoque bien entendu un afflux de Cubains fuyant la guerre et les sévices espagnols, si bien que 90 p. 100 des habitants de Cayo Hueso sont des Cubains. Et Cayo Hueso devient cubain, au point que l'espagnol finit par déplacer l'anglais. [(Cf. Enrique Sosa Rodríguez, Francisca López Civeira, Antonio Aja Díaz et Miriam Rodríguez Martínez, Cuba y Cayo Hueso. Una historia compartida, La Havane, 2006, Editorial de Ciencias Sociales, 215 pp. ; Gerardo Castellanos García, Misión a Cuba. Cayo Hueso y Martí, La Havane, 2009 (1re éd. 1944), Centro de Estudios Martianos, 239 pp.)]
"Key West, ville et port des États-Unis, situé dans le sud de l'État de Floride, sur l'île du même nom, à l'extrémité sud-ouest d'un chapelet d'îles formant un arc de cercle, les Florida Keys (Cayes de Floride). Key West est la ville la plus méridionale des États-Unis. Elle est reliée au continent par une route sur pilotis qui traverse chacune des îles qui l'en séparent. Son économie repose principalement sur le tourisme, la pêche industrielle, ainsi que sur la présence de bases navales de l'armée américaine et d'importants effectifs de garde-côtes." (Encarta de luxe 1999.)
[67] Heart en anglais ("cœur").
[68] American commonwealth en anglais.
[69] Crowning glory en anglais ("gloire suprême").
[70] L'anglais est moins fort : reverence for wealth ("respect, vénération de la richesse")
[71] Je suppose que, par cette formule peu claire, Martí veut évoquer les lourdes conditions que le Nord imposa au Sud après sa victoire durant la guerre de Sécession : "D'autre part, cette même guerre posa le problème du retour des États confédérés dans l'Union. Fallait-il appliquer une solution de clémence, comme le désirait Lincoln, ou exiger d'eux une véritable expiation selon l'inclination des radicaux dirigés par Thaddeus Stevens et Charles Sumner ? À cet égard, l'assassinat de Lincoln fut une catastrophe pour l'Union, car l'incapacité de son successeur, Andrew Johnson, à imposer une politique de réconciliation laissa le champ libre aux excès de la reconstruction. Les États du Sud furent occupés militairement par les troupes nordistes, le pouvoir confisqué par les carpet-baggers (nordistes sans scrupules qui venaient chercher dans le Sud un profit personnel) et les scalawags ("vauriens", nom donné aux renégats sudistes) ; des Noirs occupèrent des postes politiques et administratifs ; des représailles furent exercées à l'encontre des anciennes élites." (Encyclopædia Universalis 2004.)
[72] L'anglais dit seulement : where no opinion is to be based in greed, soit : "où aucune opinion ne doit se fonder sur la cupidité".
[73] Charity en anglais ("charité").
[74] Martí, on le voit, vouait une grande admiration à cette figure emblématique, presque sanctifiée, de l'histoire des Etats-Unis. Et son axiome percutant est toujours d'actualité dans la vision de la Cuba contemporaine face au même voisin du Nord. Néanmoins, dans sa chronique du 6 juillet 1889, où il aborde la vision impérialiste des candidats électoraux et des deux partis, Martí découvre une tache au fleuron, autrement dit l'idée que Lincoln caressa à un moment donné de profiter de Cuba pour résorber le problème de l'esclavage aux Etats-Unis : "La couche d'en haut devient aux Etats-Unis turbulente, et encline au succès facile et à l'abus de la vie et du droit d'autrui ; mais aux tréfonds, comme lest et espoir, il y a le granit de l'honneur, il y a les pantalons de laine qui n'arrivent pas au talon, il y a les gens à la Lincoln, encore que Lincoln lui-même, sculpté en pierre lumineuse, ait prêté l'oreille à l'idée cruelle de convertir un peuple malheureux de race espagnole, une île pétrie de cendres de héros, en dépotoir des soldats noirs qui encombraient le Nord. [Il s'agit bien entendu de Cuba.] (O. C., t. 12, pp. 256-259.) Martí précisera dans une lettre adressée à Ángel Peláez le 19 janvier 1892 : "J'ai tremblé et pleuré pour deux hommes en apprenant leur mort, sans les connaître, sans savoir un iota de leur vie : pour don José de la Luz et pour Lincoln. Pour Lincoln, qui mérite les pleurs, même si j'ai appris plus tard qu'il voulut prêter l'oreille au conseil de l'intrigant Butler de jeter sur 'le dépotoir de Cuba' toute la lie et toute la haine qui ont survécu vivantes à la guerre contre le Sud." (Epistolario, t. III, p. 21.) Ce fait l'avait d'ailleurs si troublé qu'il l'évoque à nouveau dans le "fragment" nº 236 : "An American is Lincoln, in whose ineffable character we find only one blemish that of having, compartiendo la ignorancia y la injusticia, contemplated (Butler) in benefit of his country an injury to the country of others - / We are as respectful as we make ourselves respected. / Even he was injust." (O.C., t. 22, p. 144.)
[75] A. K. Cutting. Martí ne mâche pas ses mots pour qualifier ce colonel et journaliste, président fondateur de la Compagnie d'occupation et de développement du Nord du Mexique, qui prétend déposséder le Mexique de ses Etats du Nord, entre autres Sonora, Californie, Chihuahua et Coahuila : "Ce Cutting est de cette mauvaise caste d'aventuriers sans métier, qui regarde la terre mexicaine comme sa propriété et inculque une haine de race contre ses enfants courageux..." (Chronique du 23 juin 1887, publiée dans El Partido Liberal du 8 juillet 1887, O.C., t. 11, p. 49.) L'arrestation de cet individu, en juillet 1886, par un juge d'El Paso pour un article diffamatoire fit monter les tensions entre les USA et le Mexique, d'autant que le secrétaire d'Etat Bayard avait fait une présentation exagérée et mensongère du cas au Congrès. Les choses finirent par se calmer, mais confortèrent Martí dans sa hantise de voir les USA reprendre la marche en avant et déclencher une nouvelle guerre contre le Mexique qui, comme celle de 1848 (au terme de laquelle ce pays perdit plus de la moitié de son territoire), l'amputerait de nouveaux espaces géographiques. Martí consacra trois chroniques au "cas Cutting" et aux visées annexionnistes d'une certaine partie de la classe politique étasunienne et l'évoqua dans plusieurs lettres à son ami mexicain Manuel Mercado (chroniques du 2, 6, 12 et 19 août 1886, O.C., t. 7, pp. 36-45, Otras Crónicas de Nueva York, pp. 52-58, O.C., t. 11, 45-52, et Otras Crónicas..., p. 59-64 ; sur cet épisode, cf. José Martí, Il est des affections d'une pudeur si délicate. Lettres à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi, Paris, 2004, L'Harmattan, pp. 219-224.)
[76] L'anglais (petty talkers) permet en l'occurrence d'éliminer l'ambiguïté de l'espagnol (et du français) et de distinguer ici le substantif (bavards) de l'adjectif (inutiles).
[77] En anglais, curieusement, ce sont les voyageurs et les écrivains qui sont pareillement arrogants (arrogant travelers and writers).
[78] Conquered men en anglais ("des hommes conquis").
[79] Tourist en anglais ("touriste").
[80] L'anglais n'est pas si catégorique : may poison, autrement "risque d'empoisonner" ou "peut empoisonner".
[81] ...who did not help us in our need en anglais ("qui ne nous ont pas aidés dans notre besoin" ou "quand nous en avions besoin".
[82] Gambling den en anglais ("maison de jeux, tripot").
[83] ...walk hungry en anglais ("déambulent affamés...").
[84] ...healthier farmer en anglais ("le fermier le plus cossu").
[85] ...free countries en anglais ("pays libres").
[86] ...of suave courtesy, and ready words en anglais ("ont la politesse délicate et la parole facile").
[87] L'anglais ajoute in exile ("en exil").
[88] C'est un fait largement établi dans les annales de l'histoire que les différentes administrations étasuniennes, fidèles au concept stratégique clef de leur politique envers Cuba (l'île doit rester aux mains de l'Espagne, la puissance européenne la plus faible, jusqu'à ce que nous soyons en mesure de nous en emparer), ne firent jamais rien pour aider les mambis, n'en reconnurent jamais la belligérance, continuèrent de vendre des armes à l'Espagne tout en les refusant aux insurgés et en s'efforçant de bloquer le départ d'expéditions depuis des ports du pays.
[89] L'anglais précise "au bras gauche" (on their left arms).
[90] ...hostile government en anglais ("gouvernement hostile").
[91] Lincoln est assassiné le 14 avril 1865 et meurt le lendemain. À quel épisode Martí, qui a alors douze ans, fait-il allusion ?
[92] ...have... a distate for exertion en anglais ("répugnent à l'effort").
[93] They are helpless en anglais ("incapables").
[94] ...with very few exceptions en anglais ("sauf de très rares exceptions").
[95] L'anglais dit proud, autrement dit "fiers". Il doit y avoir une erreur de traduction ou de transcription, dans la mesure où "indépendants" et "se suffisant à eux-mêmes" sont à peu près synonymes.
[96] Intelligency en anglais ("intelligence").
[97] Diligence en anglais ("assiduité", "zèle", "application").
[98] L'anglais est plus précis : ...unaided by any help or kindred language, sympathie of race, or community of religion ("sans bénéficier de la moindre aide, ni de l'affinité de langue, de la sympathie de race ou de la communauté de religion").
[99] Ability en anglais ("habileté").
[100] Francisco Javier Cisneros (1836-1898), ingénieur civil cubain né à Santiago de Cuba (père avocat ; grand-père militaire). En 1870, pendant la guerre de Dix Ans, alors qu'il se trouvait en Colombie, il recruta une soixantaine de volontaires de l'Etat de Cauca et s'embarqua à leur tête en direction de Cuba. En 1874, il fut chargé du tracé et de la construction du chemin de fer d'Antoquia et d'autres territoires de Colombie (voie ferrée du Pacifique). Ne put conclure l'ouvrage parce qu'il dut abandonner le pays en 1884 et se réfugier à New York (il avait la nationalité étasunienne). Il fut de nouveau appelé en Colombie où le canal du Dique, voie de communication fluviale entre Cartagena et le fleuve Magdalena, était enlisé. Il fallait créer un port maritime permettant de communiquer avec l'arrière-pays. L'endroit choisi fut Puerto Colombia, où Cisneros conçut un quai de 720 mètres de long inauguré en 1893 et unissant la mer des Caraïbes au Magdalena.
Martí, dont j'ignore s'il le connaissait personnellement, avait beaucoup d'admiration pour lui comme le prouve le portrait qu'il en brosse sous le titre de "Un Cubain pour de bon" (Patria, 12 août 1893) : "Francisco Javier Cisneros - heureux serviteur de Cuba en ces jours-là où l'on prit la mesure des hommes - n'est pas de ces criollos puînés qui naissent dans les colonies opprimées et ne savent ouvrir la vie qu'avec la clef que les maîtres de la cavalerie royale portent brodée aux basques. Il n'est pas non plus de ceux qui, comme sur le dessin d'un journal de ces jours-ci, attellent au char de l'Amérique nouvelle un escargot et une tortue. Il partit en Amérique honorer son pays du travail créateur ; répondre par sa vie de faits aux Cubains qui, jugeant la patrie toute entière à leur aspiration inutile, refusent à Cuba l'industrie et la nouveauté qu'exige un peuple libre en ce siècle de concurrence ; et resserrer, grâce au mérite et à l'appréciation de son travail utile, la fraternité de Cuba et des républiques américaines. D'autres s'assoient pour bavarder de taureaux et de réformes à la table inutile du café madrilène et voir la vie s'enfuir en volutes de fumée : Cisneros, la douleur chevillée à l'âme de la malheureuse patrie, se rendit chez un peuple qui travaille pour soi et lança des ponts, amena des vapeurs, mit des quais à la mer, éveilla les mines, tira profit des fleuves. // Il passe maintenant par New York en transit pour la France : Patria salue en lui un Cubain utile et véritable." (O.C., t. 4, pp. 440-441.)
[101] Manuel Márquez Sterling, commerçant cubain né à Puerto Príncipe et agent diplomatique de Cuba à Lima durant la guerre de Dix Ans. Père du journaliste et écrivain Manuel Márquez y Loret de Mola (Manuel Márquez Sterling). La famille émigre au Pérou pendant cette Guerre et rentre à Camagüey en 1882. Décédé en 1884.
[102] Peruvian en anglais ("des Péruviens").
[103] Farmers en anglais ("fermiers").
[104] En anglais, ingénieurs et arpenteurs sont inversés.
[105] Easy comfort en anglais ("aisance confortable").
[106] L'anglais ne précise pas : physicians with a large practice ("des médecins à grosse clientèle").
[107] Tradesmen en anglais ("marchands").
[108] Cigarmakers en anglais ("des fabricants de cigares").
[109] "La grande figure romantique est sans conteste le poète cubain, José María Heredia (1803-1839), traducteur et admirateur de Chateaubriand, Byron, Lamartine et Hugo, contraint pour des raisons politiques de s'expatrier aux États-Unis. La nostalgie de la patrie perdue hante toute sa poésie, dont les sommets sont les deux odes Sur le teocalli de Cholula et Niagara et dont les vers, de facture classique, sont traversés par l'émotion suscitée par l'exil, le spectacle de la nature, l'expérience de la douleur." (Encyclopædia Universalis 2004.)
Martí éprouvait une grande admiration tant pour le poète que pour l'homme, même si celui-ci finira par renier ses idéaux d'indépendance. Quelques mois plus tôt, en juillet 1888, il lui avait consacré un long article dans El Economista Americano (O.C., t. 5, pp. 131-139) et, quelques mois plus tard, le 30 novembre 1889, il prononcera un discours devant les délégués de la Conférence panaméricaine au Hardman Hall de New York, à une soirée visant à recueillir des fonds destinés à l'achat de la maison natale d'Heredia à Santiago de Cuba (cf. lettre d'invitation du 10 novembre 1889 in O. C., t. 20, pp. 357-358 ; discours in O. C., t. 5, pp. 163-176), publié en une brochure qui est prête dès le 4 décembre (cf. O. C., t. 20, p. 337).
Martí écrit dans son article de juillet 1888 : "Qui dit la vérité et éduque le goût sert mieux sa patrie que celui qui exagère les mérites de ses grands hommes. On ne doit ni adorer des idoles ni décapiter des statues. Mais notre Heredia n'a rien à craindre du temps : sa poésie perdure, grandiose et éminente, indépendamment des défauts qu'y mit son époque et des imitations par lesquelles il exerçait sa main... Et même si on déniait au poète, puisque la négation semble être le plus grand plaisir de l'homme, les dons merveilleux par lesquels, après une critique austère, il s'assure une place sur les cimes humaines, qui résisterait au charme de cette vie tourmentée et épique où surent se concilier la passion et la vertu, avide dans l'enfance, héros à l'adolescence, prompt à faire de la mer un cheval afin d'aller, 'armé de fer et de vengeance', mourir pour la liberté dans un cercueil glorieux, pleuré par les dames, et mort finalement du froid de l'âme, dans les bras d'amis étrangers, les lèvres assoiffées, le cœur déchiqueté, le visage baigné de larmes, tendant en vain les bras vers sa patrie ? Ceux qui peuvent vivre en elle ont beaucoup à pardonner à ceux qui savent mourir sans elle ! / [...] Le premier poète d'Amérique est Heredia. Il est le seul à avoir mis dans ses vers le sublime, l'apparat et le feu de sa nature. Il est volcanique à l'instar de ses entrailles, et serein à l'image de ses hauteurs. / [...] Ceci n'est un jugement, mais quelques lignes pour accompagner un portrait. Mais si l'espace manque pour analyser, du fait de son pouvoir et de celui des accidents qui la lui stimulèrent ou tordirent, sa vigueur primitive, des éléments nouveaux et curieux, et des formes variées de ce génie poétique qui mit en ses chants, sans d'autre supérieur que la création, le mouvement et la lumière de ses meilleures merveilles, et découvrit dans une poitrine cubaine le secret perdu qui, aux prémices du monde, donna de la sublimité à l'épopée, il manquerait de la chaleur au cœur plutôt que de l'orgueil et de la gratitude pour rappeler qu'il fut fils de Cuba celui des lèvres de qui sortirent quelques-uns des plus beaux accents que la voix de l'homme ait modulés, celui qui mourut jeune, loin de la patrie qu'il voulut racheter, de la douleur d'avoir cherché en vain dans le monde l'amour et la vertu." (O.C., t. 5, pp. 133, 136 et 138-139. On trouvera des extraits du discours de Martí in Il est des affections..., op. cit., p. 403, note 702.)
[110] Le plus connu d'entre eux, et sans doute celui que Martí a en tête, fut Aniceto García Menocal (1836-1908), Cubain, ingénieur de la marine des Etats-Unis qui participa à la seconde expédition d'étude concernant le futur canal du Nicaragua (1872), y revint dans le même but en janvier 1880 au nom de la compagnie Provisional Interoceanic Canal Society, puis, sur instruction du secrétaire étasunien à la Marine, dirigea une nouvelle reconnaissance préalable à ce canal, qu débuta en janvier 1885 au port lacustre de San Carlos et conclut en avril. Deux ans plus tard, en association avec l'amiral Daniel Ammen, il obtint une concession pour construire le canal, ce qui fut la dernière tentative concrète dans ce sens. La société débuta les travaux de dragage de la baie de San Juan del Norte et d'ouverture de 6,5 km de canal, construisit une quinzaine de kilomètres de voie ferrée et dynamita une section du cours de Machuca, mais elle dut arrêter les travaux faute de nouveau financement. García Menocal fut aussi associé à la conception et aux travaux du canal de Panama.
Martí le mentionne à plusieurs reprises dans ses textes, notamment dans des notes rédigées en français, "Notas sobre Centroamérica" (non datées, mais forcément de 1878, comme l'indique une phrase du texte : "...et le parti libéral dont le vrai chef, un vieillard illustre, M. García Granados, vient de mourir...") : "Ces Républiques [de l'Amérique centrale]... sont aujourd'hui en train de se quereller sur la construction du canal de Nicaragua. On sait que Mr. Menocal, l'ingénieur américain, vient de signer avec Nicaragua (sic), un traité pour la construction du canal..." (O.C., t. 19, p. 89.) En septembre 1889, Martí lui consacrera un court article intitulé "Menocal" : "Arriver dans un pays étranger et se placer parmi ceux qui vont à sa tête n'est pas le lot d'hommes vulgaires. De tous les ingénieurs que connut le général McClellan, il n'en trouva pas un aux Etats-Unis, même pas après l'expérience de la guerre, qui pût être le chef du canal du Nicaragua, sinon celui qui traça en deux mois à La Havane les plans et les rapports que tout un corps d'ingénieurs galonnés ne put réunir durant des années - le jeune perspicace et simple qui portait dans la volonté la grandeur, et dans le caractère, plutôt que dans le corps qui était délicat et faible, Menocal, le 'Cubain'. / Dix-sept ans se sont écoulés, et le respect maintient aujourd'hui par consentement commun le choix du sagace général. Menocal s'est battu, sans scandale et sans pompes, et il est sorti vainqueur des hommes et de la Nature. / Car son renom ne se doit pas à une découverte soudaine que le hasard met sous les yeux de celui qui sait en profiter, mais à une accumulation de mérites, de science et d'énergie, à la faculté de conduire les hommes et au pouvoir supérieur d'éviter sain et sauf leurs embûches. / C'est des Antilles que vint, fort du sang vif que donne cette lumière-là, le fondateur, au petit corps, qui avait dans la tête un monde nouveau, armé de la paix et de la république, et fait de mains de siècles. / C'est d'une autre Antille que vient maintenant, petit de corps comme Hamilton, celui qui guide et se distingue dans ce peuple-ci de lignes et de chiffres, fort de son sang de peuple de poètes." (La Juventud, New York, septembre 1889, O.C., t. 23, p. 33.)
Martí aurait pu sans doute citer aussi Ignacio María de Varona, "l'ingénieur des aqueducs de Brooklyn et d'Albany" (Patria, 14 mai 1892, O.C., t. 5, p. 364).
Je tiens à rectifier l'erreur d'André Joucla-Ruau (José Martí, Notre Amérique, Paris, 1968, François Maspero, note p. 72) qui renvoie à Mario García Menocal, futur président de Cuba (1913) ; Aniceto était son oncle.
[111] Proyector en anglais ("projeteur").
[112] ...from a life of luxury en anglais ("d'une vie de luxe").
[113] L'anglais intervertit la séquence et précise : "emprisonnés en Espagne" : ...dead, imprisonned in Spain.
[114] En espagnol dans le texte anglais.
[115] La traduction de l'article du Manufacturer dit : "une république grande et libre".
[116] De fait, Cuba disposa du chemin de fer avant l'Espagne, sa métropole, poussée par l'intérêt de pouvoir transporter le sucre par voie ferrée, surtout que les sucreries étaient de plus en plus équipées de machines à vapeur. Une fois obtenus la permission de Madrid et un crédit de Londres de deux millions de pesos, sous l'impulsion du marquis de Villanueva, surintendant des finances, et une fois amenés des matériaux, des outils et des experts des Etats-Unis, l'affaire fut rondement menée en deux ans, et le premier tronçon La Havane-Bejucal fut inauguré le 19 novembre 1837 : le premier train, parti à huit heures du matin, emporta soixante-dix passagers, et le second, avec autant de passagers, à deux heures de l'après-midi. L'année suivante, la voie ferrée s'étendit jusqu'à Güines. De 1840 à 1850, d'autres rails furent posés pour lier les principales zones sucrières aux ports les plus proches : la ligne de Güines fut prolongée jusqu'à Batabanó (1843), et ramifiée vers San Antonio (1844) et Guanajay (1849) vers l'ouest, ainsi que vers l'est pour rejoindre les lignes en construction du côté de Matanzas (1848). Une voie ferrée partit de Cárdenas (1838) vers le sud. Pareil pour Matanzas. En 1851, Nuevitas et Camagüey étaient unis par chemin de fer, ainsi que Remedios et Caibarién. En 1859, Ranchuelo et Cienfuegos.
[117] L'anglais ne précise pas ce caractère : against the opposition of the Government...
[118] L'anglais parle de "pays tropicaux" (in tropical countries).
[119] "Consciencieuse" dit l'anglais (conscientious).
[120] L'anglais dit "pays" (countries).
[121] L'anglais affirme qu'ils "se sont combinés pour contribuer à..." (have combined... to develop).
[122] Martí fait ici allusion à l'une des questions qui soulèvera le plus de dissension durant la guerre de Dix Ans et que l'on retrouvera durant celle de 1895-1898 : qui doit diriger la guerre de libération, les militaires ou les civils ? Pour éviter une "dictature militaire", faut-il donner des pouvoirs étendus aux civils dans le cadre d'une présidence, d'une constitution et d'une assemblée nationale avec députés et tout le reste ? Ou alors les militaires doivent-ils être libre de conduire la guerre en fonction des intérêts du moment en vue du but final ? Ce conflit ne fut jamais résolu durant la guerre de 1868-1878, au point qu'évoquant cette époque, Martí parlera dans son Journal de Campagne (1895) de gouvernement "tracassier" (leguleyo) : le mot ne pouvait être mieux choisi. Il résume en effet à la perfection la vision que les chefs militaires avaient eue du pouvoir civil tout au long de la guerre de Dix Ans, née sans la moindre réflexion préalable sur ce thème capital et morte, entre autres raisons fondamentales, de n'avoir jamais pu et su colmater cette dichotomie entre les prérogatives des civils (présidence de la République et chambre des députés), anxieux de ne pas laisser la moindre marge à une "dictature" militaire ou civile, et les libertés dont devaient disposer les combattants et leurs chefs sur le terrain pour remporter la victoire définitive, qui ne pouvait être que celle des armes. La volonté constante de députés assoiffés de "perfection des rouages démocratiques" en pleine guerre de libération nationale de brider aussi bien la présidence que les chefs militaires finit par annuler les capacités d'action tant du pouvoir exécutif que du pouvoir guerrier, et conduisit, de pair avec l'esprit de clocher de plusieurs chefs militaires, leur provincialisme et l'attachement à leur terroir (le concept de nation était encore en gestation), et avec l'esprit caudilliste et l'indiscipline, au lent dépérissement de la Révolution et à sa reddition en février 1878.
[123] L'anglais, plus précis, permet de mieux comprendre le sens quelque peu ambigu de cette phrase : vied with his elders in the effort to respect the laws of liberty ("a rivalisé avec ses aînés dans l'effort de respecter les lois de la liberté"). La note précédente éclaire le sens de la phrase, à savoir la volonté (parfois trop entêtée) d'établir en pleine guerre de libération nationale toutes les instances d'un pouvoir civil : président de la République en armes, chambre des députés, etc.
[124] En anglais, la séquence est inversée : without fear or consideration ("sans peur ni égards").
[125] Martí doit évoquer ici plusieurs épisodes de la guerre de Dix Ans durant lesquels tel ou tel chef militaire tenta d'imposer sa volonté. On pourrait mentionner, à titre d'exemple, la tentative de Donato Mármol, mal conseillé au début de la guerre, de "renverser" Carlos Manuel de Céspedes. "La perte de Bayamo, de pair avec les démarches pacificatrices de Dulce [le gouverneur général], avait été... un dur revers militaire pour les insurgés, source d'autres graves difficultés pour le gouvernement révolutionnaire, tout en facilitant... les plans de guerre à mort de Valmaseda en Oriente... Le gouvernement révolutionnaire semblait avoir été détruit. Il devenait urgent d'adopter des mesures draconiennes pour imprimer plus de vigueur à la guerre et éviter un désastre total. Mármol semblait être un chef apte à cette mission. Son cousin Eduardo et quelques opposants de Céspedes crurent voir là l'occasion de remplacer celui-ci et l'incitèrent à assumer la direction suprême de la guerre, en exerçant des pouvoirs dictatoriaux pour sauver la Révolution en Oriente..." Mármol s'adresse toutefois à Francisco Vicente Aguilera, une des personnalités les plus respectées parmi les révolutionnaires, pour en obtenir le soutien. Aguilera, opposé à ce projet où il voit un remède pire que le mal, en avertit Céspedes. Tous deux se rendent alors auprès de Mármol à Tacajó. Les deux hommes discutent en privé et parviennent à une entente. "Il fut décidé que le commandement de Céspedes se maintenait... et il fut convenu en principe que le gouvernement serait réorganisé sur une base plus large à une date prochaine. Mármol renonça en patriote à son attitude. Le danger d'une division de l'Oriente avait été conjuré, avec l'avantage de préparer le terrain à la formation d'un gouvernement révolutionnaire unique, à partir d'une entente avec les Camagüéyens". Ceux-ci avaient en effet créé un gouvernement à part (l'Assemblée de représentants du Centre) bien plus radical, politiquement parlant, que celui de Céspedes. (Cf. Ramiro Guerra, Guerra de los 10 años, op. cit., t. 1, pp. 232-235 ; Vidal Morales y Morales, Hombres del 68. Rafael Morales y González, op. cit., pp. 192-193.) Il y eut d'autres épisodes de ce genre, dont celui de Vicente García aux lagunes de Varona en 1875, qui força la démission du président Salvador Cisneros Betancourt
[126] Le vocable anglais earnestness (sérieux, gravité, ferveur...) ne recoupe pas exactement le sens de l'espagnol pasión.
[127] On peut citer au moins deux des grands éducateurs qui continuent d'être présents à Cuba : José de la Luz y Caballero et Félix Varela. Le premier (1800-1862) fonda en 1848 le collège El Salvador, qui finit par devenir l'établissement d'enseignement le plus important de Cuba au XIXe siècle. Homme d'une culture encyclopédique et d'un esprit scientifique mais aussi religieux, il combattit l'éclectisme de Victor Cousin et prôna la gnoséologie sensualiste assortie de l'application de la méthode des sciences physiques naturelles aux sciences intellectuelles ou spéculatives, de sorte qu'il devança les principes logiques de Stuart Mill et la psychologie physiologique de Wilhelm Wundt. En 1829, en voyage en Europe, se lia d'amitié avec Humboldt, Walter Scott et Goethe. Martí le qualifia de "père amoureux de l'âme cubaine" (Patria, 11 juin 1892, O.C., t. 4, p. 418). Ou encore : "Lui, le père ; lui, le fondateur silencieux" (Patria, 17 novembre 1894, O.C., t. 5, p. 271.)
Félix Varela y Morales (1787-1853) En 1811, ordonné prêtre et nommé professeur au séminaire San Carlos, renouvela l'enseignement de son époque en utilisant l'espagnol durant ses classes et dans ses livres au lieu de latin, renonçant à la scholastique pour la philosophie éclectique et introduisit l'expérimentation dans l'étude des sciences. En 1817, admit à la Royale Société économique. En 1822, élut député aux Cortès où il présenta un projet pour demander la reconnaissance des républiques latino-américaines. Condamné à mort pour avoir voté en faveur de la régence, dut fuir aux USA où il vécut le reste de sa vie. Fonda des journaux et collabora à d'autres. Ouvrit des écoles.
Curieusement, Martí n'a jamais consacré un seul article à Varela, seulement quelques mentions éparpillées, comme celle-ci : "...ce patriote tout d'une pièce, qui, quand il vit que le gouvernement de l'Espagne était incompatible avec le caractère et les besoins des criollos, dit sans peur ce qu'il avait vu et vint mourir près de Cuba, le plus près de Cuba qu'il put, sans s'affoler ni se précipiter, ni confondre le juste respect dû à un peuple aux institutions libres avec la nécessité injustifiable de s'ajouter au peuple étranger et différent, qui ne possède pas plus que ce que nous pouvons parvenir à posséder par nos efforts et nos qualités avérées..." ("Ante la tumba del padre Varela", Patria, 6 août 1892, O.C., t. 2, p. 96.)
[128] Là non plus, le sens du mot anglais self-restraint ("retenue, modération") ne recouvre pas celui de l'espagnol abnegación ("abnégation, dévouement").
[129] De nouveau, il y a divergence de sens avec l'anglais subtle thougth ("pensée subtile, pensée fine").
[130] Martí se réfère ici aux autonomistes qui tentaient de convaincre les Cortès espagnoles du bien-fondé de leurs revendications : "Les députés et sénateurs cubains réalisèrent aussi un travail très fécond au Congrès espagnol. Bien que le régime électoral implanté à Cuba imposât des difficultés insurmontables à la victoire d'une représentation cubaine nourrie aux Cortès, le groupe de députés cubains sut se faire écouter en Espagne par son talent, son éloquence et sa connaissance approfondie des questions qui concernaient Cuba. Le prince de l'éloquence Rafael Montoro y brilla par-dessus tous, et d'autres y prononcèrent des discours d'une grande résonance et opportunité : Miguel Figueroa sur la nécessité d'une loi portant abolition immédiate et complète de l'esclavage ; Bernardo Portuondo Barceló, sur les budgets de l'île et l'exploitation du peuple cubain ; Rafael Fernández de Castro, sur l'immoralité administrative sévissant à Cuba ; et José Ramón Betancourt, sur le régime autonomiste." (Fernando Portuondo, Historia de Cuba 1492-1898, La Havane, 1975, Editorial Pueblo y Educación, p. 481.)
[131] L'anglais affirme : the love of man for the work he creates by his industry ("l'amour de l'homme pour l'oeuvre qu'il crée par son travail".
[132] L'anglais est plus direct : will enable the Cubans to rebuild ("permettront aux Cubains de relever...").
[133] L'anglais précise : liberty loving-men ("d'hommes épris de liberté").
[134] Là encore, l'anglais est bien plus fort : Never was ignorance of history and character more pitifully displayed than in this wanton assertion ("Jamais plus d'ignorance de l'histoire et du caractère ne s'est déployée plus pitoyablement que dans cette assertion gratuite").
[135] Le plus fameux d'entre eux est Henry M. Reeve (El Inglesito), né à Brooklyn le 4 avril 1850 dans une famille luthérienne de la classe moyenne. Participe aux derniers combats de la guerre de Sécession (1865) comme tambour des unités de volontaires ouvriers de New York. Arrive à Cuba alors en pleine guerre de Dix Ans (1868-1878) le 11 mai 1869 dans la baie de Nipe à bord de l'expédition du vapeur Perritt, dirigée par le général Jordan. Est blessé le 16 au combat d'El Ramón, capturé par les troupes espagnoles qui le fusillent. Il en réchappe. Il sera tué au combat de Yaguaramas le 4 août 1876 avec le grade de général de brigade, après avoir participé à environ quatre cents actions de guerre, été blessé durant neuf d'entre elles, et s'être battu sept ans et trois mois aux côtés des mambis cubains. (Cf. Gilberto Toste Ballart, Reeve : El Inglesito, La Havane, 1978, Editorial de Ciencias Sociales, 328 p.) On pourrait citer aussi le général Thomas Jordan (1819-1895), né en Virginie, formé à West Point et éduqué à l'école de Lee et d'autres généraux confédérés durant la guerre de Sécession, qui occupa un certain temps le commandement de l'Armée de libération et auprès de qui Ignacio Agramonte apprit beaucoup. C'est lui qui commanda l'expédition du Perritt, à bord duquel venaient environ quatre-vingts Étatsuniens et qui sera nommé aussitôt chef militaire d'Oriente. Il renoncera toutefois en janvier 1870, en désaccord avec la stratégie et les tactiques suivies par les Cubains et rentra aux USA en mars. (Cf. sa lettre de démission du 6 février 1870 in Vidal Morales y Morales, Hombre del 68. Rafael Morales y González, La Havane, 1972, Editorial de Ciencias Sociales, pp. 289-291, et 291-296.)
[136] En anglais, des observateurs étrangers.
[137] En anglais, "de tout un pays" (whole country).
[138] Effectivement, se soulevant en armes le 10 octobre 1868, Carlos Manuel de Céspedes affranchissait ses esclaves du moulin à sucre La Demajagua (près de Manzanillo), imité en cela par les autres chefs militaires propriétaires d'esclaves.
[139] La ville de Bayamo, que les insurgés attaquent dès le 18 octobre 1868 et qui tombe en leurs mains quelques jours plus tard (ils y établissent le gouvernement provisoire), est attaquée début janvier 1869 par le comte de Valmaseda, chef de l'armée espagnole, à la tête de trois mille soldats fortement armés : Donato Mármol n'ayant pu bloquer l'avancée de ces troupes, les Bayamais, en assemblée publique, décident de mettre le feu à la ville avant de l'abandonner plutôt que de la voir retomber intacte aux mains de l'Espagne. Ce qui est fait le 12 janvier 1869, le comte de Valmaseda ne rencontrant à son entrée que des ruines fumantes.
[140] En anglais, "nos dames de haut rang" (our ladies de rank).
[141] Il est curieux que Martí cite les Hessois comme alliés des forces insurgées, alors que ceux-ci sont justement passés dans l'histoire des Etats-Unis comme l'exemple typique de mercenaires. A raison, d'ailleurs, puisqu'ils constituaient un groupe de nomades allemands que les Anglais avaient "achetés" pour combattre les insurgés des Treize Colonies. Le général Frederick Wilhelm II et le colonel Carl Emilius Von Donop avaient conduit et éduqué l'armée des Hessois selon une discipline sauvage qui les faisait obéir d'une manière instinctive. Anglais et Hessois entrèrent d'ailleurs en conflit parce que les troupes allemandes étaient constituées de gens cherchant d'abord le profit et prenant des risques dans ce but. C'est justement la victoire de Washington sur un millier d'Hessois à Trenton, le 25 décembre 1776, qui marqua le tournant de la guerre d'Indépendance.
"De 15 000 à 20 000 Allemands servirent pendant sept ans contre nous ; plus de 29 000 furent amenés en Amérique dans ce but ; plus de 12 000 ne rentrèrent jamais en Allemagne." Edward J. Lowell, The Hessians and the Other German Auxiliaries of Great Britain in the Revolutionary War, New York, 1884, Harper and Brothers Publishers.
[142] Une fois nommé par le second Congrès continental, rassemblé à Philadelphie en mai 1775, commandant en chef, George Washington, un planteur de Virginie, qui avait fait l'apprentissage de la guerre en combattant contre les Français quinze ans plus tôt, comprit la nécessité de rechercher un allié, qui ne pouvait être qu'une puissance maritime, et choisit la France, désireuse de prendre sa revanche sur les humiliations subies de la part de l'Angleterre au cours du siècle. La victoire des troupes américaines sur celles de Burgoyne, à Saratoga (17 octobre 1777), et la persuasive insistance de Benjamin Franklin, envoyé comme ambassadeur à Paris, entraînèrent l'intervention française. Une alliance fut signée le 6 février 1778, en vertu de laquelle les deux alliés s'engageaient à ne pas signer de paix séparée. La France apportait son appui militaire, avec un corps expéditionnaire commandé par Rochambeau, l'aide des flottes d'Estaing et de De Grasse, l'alliance espagnole. L'appui moral, puis matériel, de la France survint au moment où les troupes américaines connaissaient une crise de découragement dans leurs quartiers d'hiver de Valley Forge, aux portes de Philadelphie. Les Français apportaient surtout une force navale, seule capable de briser le blocus des Anglais et de leur arracher la maîtrise des mers, condition du succès. Ainsi s'explique la victoire de Yorktown (19 octobre 1781), décisive dans la mesure où elle mettait fin à la résistance de l'armée et de la flotte britanniques. Les Américains avaient gagné leur indépendance, après une guerre de type classique et avec l'appui de l'ennemie héréditaire de leur mère patrie. (Inspiré d'Encyclopædia Universalis 2004.) Les forces françaises aux Etats-Unis comprenaient une quarantaine de régiments d'infanterie et quatre régiments de cavalerie, soit un millier d'officiers et plus de 15 000 soldats (dont 2 113 perdirent la vie).
[143] La Fayette. L'insurrection et la déclaration d'indépendance ont un très grand retentissement dans la noblesse libérale d'Europe. Contre l'avis du jeune roi Louis XVI, le marquis de La Fayette (19 ans) arme une frégate à ses frais et rejoint les Insurgents.
[144] Friedrich Wilhelm Steuben (1730-1794). Steuben passa son enfance en Russie où son père était de l'armée de la Tsarine. Il entra comme officier dans l'armée prussienne où il distingua durant la Guerre de Sept Ans et fut promu capitaine. Libéré de l'armée prussienne, il dut chercher un emploi en France puis dans l'armée américaine (1777). En février 1778, il se battit aux côtés de Washington à Valley Forge où il se distingua. Il forma une compagnie modèle de cent hommes choisis et instruits par lui. Washington le nomma général. Durfant l'hiver 1778-1779, Steuben rédigea Regulations for the Order and Discipline of the Troops of the United States, qui devint la Bible de l'armée. Homme de confiance de Washington qui le consultait en matière de stratégie. Quand Lafayette prit le commandement des troupes en Virginie en avril 1781, Steuben servit sous ses ordres à Yorktown, comme commandant de l'un des trois divisions. En 1783, Steuben aida Washington à préparer un plan pour la défense future des USA.
Friedrich Wilhelm Steuben fit partie des militaires qui, comme le commandant Pierre L'Enfant et le général Louis Duportail chez les Français, mais aussi le Polonais Kosciusko ou l'Allemand de Kalb, se joignirent au mouvement d'enthousiasme pour la révolution aux Etats-Unis. De fait, la plupart des Allemands ayant agi aux côtés de l'Indépendance étaient membres des forces royales françaises (Deux-Ponts, Kalb, etc.) ou furent dépêchés sous influence gouvernementale française (Steuben). Leur expérience militaire sera précieuse aux insurgés.
[145] La royauté française, qui suit avec intérêt et sympathie les efforts des Insurgés, voit bientôt dans le conflit l'occasion de prendre sur la Grande-Bretagne la revanche du désastre qu'elle lui avait infligé en 1763. Commencée par des livraisons d'armes, l'intervention française prend une forme directe après la signature du traité de Paris, le 6 février 1778. Résultat des efforts conjugués de Vergennes et de Franklin, l'accord conclu entre la France et les États-Unis consistait en un traité de commerce et d'amitié, rendu public, et en un traité d'alliance militaire, qui devait rester secret jusqu'à la rupture entre la France et la Grande-Bretagne. Outre l'aide navale et militaire, les Insurgés sont assurés de recevoir les fonds nécessaires à leur effort de guerre. Quelques mois plus tard, en juin 1778, les Britanniques sont contraints d'évacuer Philadelphie et, convaincus qu'ils ne parviendront pas à tenir le nord et le centre des États-Unis, décident de porter la guerre dans les États du Sud et y remportent d'indiscutables succès. Le cours des événements s'infléchit lorsque 5 500 Français, commandés par Rochambeau, débarquent à Rhode Island en juillet 1780. Intervenant à leur tour dans le Sud, les armées de Washington et de Rochambeau, appuyées par l'escadre de l'amiral de Grasse, bloquent dans le port de Yorktown, en Virginie, le général britannique Cornwallis et 7 000 hommes, et les contraignent à la capitulation, le 19 octobre 1781. C'est pratiquement la fin des hostilités sur le continent américain. Lassée de cette interminable guerre l'opinion anglaise souhaite en finir : Londres accepte de négocier. Après de laborieuses discussions, la paix est signée à Versailles le 3 septembre 1783 : la Grande-Bretagne reconnaît l'indépendance des États-Unis et leur cède les territoires qu'elle possède à l'est du Mississippi, mais elle conserve l'ancienne colonie française du Canada et rétrocède la Floride à l'Espagne.
[146] L'anglais précise : confessedly ("de son propre aveu").
[147] J'avoue ignorer de qui est cette citation.
[148] La Déclaration de l'Indépendance des Treize Colonies, adoptée le 4 juillet 1776, affirmait entre autres : "Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future."
[149] Face au mot demora de l'espagnol, relativement vague, l'anglais utilise un concept plus précis : procrastination, soit "temporisation", "atermoiement", "remise à plus tard", ou, littéraire, "procrastination".
[150] En anglais, un "pays" (country).
[151] J'avoue ignorer s'il s'agit d'une citation réelle ou d'une idée plausible que Martí met au style direct.
[152] L'anglais précise in the darkness ("ignorés de tous", "dans l'ignorance").
[153] L'anglais utilise l'adjectif unmanly qui signifie "efféminé", "lâche".
[154] L'anglais utilise un terme bien plus connoté : sneer ("sourire de mépris", "ricanement", "sarcasme").
[155] L'anglais est plus prolixe : With sincere thanks for the place you have kindly allowed me... ("En vous remerciant sincèrement de l'espace que vous m'avez aimablement offert...").
[156] Bien que les O.C. datent cette lettre du 21 mars, elle est bel et bien du 23. The Evening Post la publiera le 25 mars 1889.
[157] Il a déjà évoqué cette idée d'un journal en anglais le 19 février 1889. Martí rêvait de pouvoir se donner les moyens de ses ambitions. Ainsi écrit-il le 26 octobre 1888 à Estrázulas : "Savez-vous que je pense et repense, après y avoir réfléchi depuis dix-huit ans, à l'idée de publier ici une revue mensuelle, El Mes, ou quelque chose de ce genre, tout écrite de ma main, et complète à chaque numéro, qui serait en sorte l'histoire courante, et le résumé à la fois rapide et critique, de tout ce qui surviendrait de culminant et d'essentiel, en haute politique, en théâtre, en mouvement de peuples, en sciences contemporaines, en livres, ici et là, et partout où le monde vit pour de bon ? Si ça se fait, ça ne sera pas à tort et à travers, mais avec un espoir de succès raisonnable. N'en parlez même pas à ce bon ami Tejera, parce que, sans le vouloir, ceux qui ont plus d'argent que moi pourraient venir me couper l'herbe sous les pieds avec une idée semblable, même si elle n'est pas la même, car moi, je n'ai pas d'autre argent que celui que je tire de la noria à force de sueur, et le petit supplément que me donne votre bonté et grâce auquel j'adoucis quelque peu les vies d'autrui et m'aide à acheter des livres, à publier Ramona et à continuer de réfléchir à ces folies." (O. C., t. 20, p. 201.)
*Diego Vicente Tejera (1848-1903), poète, journaliste et orateur cubain. A connu Martí à New York en 1885. Il se trouve à Paris en 1888 et y reste jusqu'en 1893. Y fonde la revue América en París à laquelle collabore Martí. Fonde le premier Parti socialiste cubain en 1899.
[158] Martí, je le rappelle, écrit sa réponse directement en anglais. Mais pourquoi à ses yeux l'anglais (ou l'américain) était-il une langue acérée ou pointue : picuda ? Le Dictionnaire de la Royale Académie espagnole donne plusieurs sens : à grand bec ; à grande gueule ou à grand museau ; personne qui parle beaucoup et pour ne rien dire. Alors, que choisir ?
[159] Martí a donc bien écrit directement en anglais sa lettre ouverte au directeur du The Evening Post, datée du 23 mars et publiée dans le journal le 25. Et le 29 mars, donc, il n'a pas encore traduit cette lettre en espagnol, sinon il l'aurait envoyée à Mercado dans cette langue, et non en anglais.