
par Alexandre Lemoine
La stratégie de défense du pays proclame un cap vers la réduction de la dépendance envers le voisin du Sud.
Le gouvernement canadien dirigé par Mark Carney a annoncé l'adoption imminente d'un document fondamentalement nouveau, à savoir la première stratégie industrielle de défense de l'histoire du pays.
Il n'est pas caché que cette initiative constitue la réponse du Canada aux errements de la politique étrangère américaine. Donald Trump ne menace plus sa voisine du Nord d'annexion. Mais il a proclamé un cap vers l'établissement d'un contrôle stratégique sur l'ensemble de l'hémisphère occidental et utilise la pression économique sur ses alliés pour obtenir des conditions favorables pour les États-Unis. Désormais, le Canada entend renforcer ses liens avec les pays de la région indo-pacifique et l'UE en réduisant sa dépendance envers son voisin du Sud.
L'adoption de la Stratégie industrielle de défense du Canada devrait entraîner des changements importants dans le secteur de la défense du pays. Concrètement, le gouvernement Carney s'est fixé pour objectif de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers (en premier lieu américains) de matériaux et de composants destinés à la production militaire, et d'accroître globalement le potentiel du pays dans ce domaine.
Étant donné que le Canada est déjà l'un des grands fournisseurs mondiaux d'armements et d'équipements militaires, les réformes devraient à terme lui permettre de renforcer son économie, plutôt que de simplement dépenser des milliards dans un secteur sans issue. La stratégie souligne que la moitié des produits et services de défense canadiens sont exportés. Près de 70% de ces exportations vont vers les États-Unis et les autres pays partenaires du Canada au sein de l'alliance du Groupe des cinq (Five Eyes, FVEY): le Royaume-Uni, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Dans le cadre de cette alliance, les pays membres échangent des renseignements.
Au cours des dix prochaines années, le gouvernement canadien prévoit d'investir 290 milliards de dollars dans la défense et d'acheter des produits pour 180 milliards de dollars. Pour le marché du travail, cela signifiera la création de 125.000 nouveaux emplois bien rémunérés. Les exportations de produits de défense canadiens devraient augmenter jusqu'à 50% et les revenus de l'industrie militaire de 240%. Le projet sera piloté par l'Agence d'investissement pour la défense (AID).
Des changements concerneront également le système institutionnel du Canada. Un forum consultatif sur les questions de défense sera créé. Sa mission sera de coordonner les efforts de toutes les agences impliquées dans le complexe militaro-industriel. Ce forum fera partie intégrante de l'une des subdivisions du ministère de la Défense.
Le slogan de la nouvelle stratégie est: Achetez canadien. Elle repose sur le principe Construire, Collaborer, Acheter. Autrement dit, la priorité est accordée aux développements propres à partir de ressources nationales. Si cela s'avère impossible, il est proposé de collaborer avec des pays alliés en leur achetant des équipements et en drainant des investissements. Ce n'est qu'en cas d'épuisement de ces options que des produits étrangers pourront être achetés.
Achetez canadien reprend largement le slogan Buy American, que Trump utilise très activement. Lors de son premier mandat en 2017, il avait signé un décret visant à stimuler la production intérieure, intitulé Buy American and Hire Americans.
Néanmoins, Ottawa n'est pas prêt à s'opposer directement à Washington, tout en reconnaissant les contradictions existantes. "Nous sommes devenus trop dépendants de notre géographie et des autres pour nous défendre. Ceci a créé des vulnérabilités que nous ne pouvons plus nous permettre et des dépendances que nous ne pouvons plus soutenir", a déclaré Carney lors de son discours du 17 février. Le Premier ministre canadien n'a pas cherché à minimiser l'importance de la coopération militaire de longue date avec les États-Unis et a qualifié l'accord bilatéral de défense continentale Norad de "fondamental": "Il y a plusieurs secteurs où nous maintenons une étroite collaboration avec les États-Unis pour notre défense. Un des plus fondamentaux est Norad pour la défense nordique."
Dans ses relations avec l'allié, beaucoup de choses déplaisent à Trump, mais ce qui l'irrite particulièrement, ce sont les tentatives d'Ottawa d'élargir ses contacts en politique étrangère et de renforcer ses liens avec d'autres pays. Or ces actions des Canadiens ont précisément été provoquées par la politique imprévisible de la Maison Blanche. Ainsi, après la visite de Carney à Pékin, celui-ci s'est heurté à la promesse de Trump d'imposer d'énormes droits de douane sur les marchandises canadiennes et à un déluge de critiques de la part de responsables américains. Ces derniers avertissaient que de telles actions pourraient compromettre le renouvellement de l'accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique (Aceum), qui doit être renégocié cette année.
Conscient de l'instabilité actuelle des relations canado-américaines, le gouvernement Carney entend apparemment se tourner vers une coopération avec l'Union européenne. La stratégie mentionne l'intention de participer aux programmes de défense de l'UE. Il s'agit du plan Readiness 2030 (anciennement ReArm Europe) et de sa composante Action de sécurité pour l'Europe (Safe), qui comprennent de grands investissements dans le secteur de la défense. Par ailleurs, le gouvernement canadien prévoit de sélectionner d'ici l'été des "leaders du secteur de la défense", autrement dit d'établir une liste de partenaires stratégiques clés.
La mise en œuvre de cette stratégie devrait permettre au Canada d'atteindre l'objectif de l'Otan en matière de dépenses de défense de 5% du PIB d'ici 2035, et d'atteindre dès cette année l'ancien seuil de 2%. "La vérité, c'est qu'au cours des dernières décennies, le Canada n'a ni dépensé suffisamment en matière de défense, ni assez investi dans nos industries de défense", a relevé le Premier ministre, ajoutant que la nature de la guerre est en train de changer en raison de la prolifération des drones. Il espère que la stratégie permettra de protéger la souveraineté canadienne, notamment dans l'Arctique.
Le temps nous dira si cette stratégie sera un succès et si le gouvernement aura suffisamment de capacités pour concrétiser ses plans ambitieux. Mais il est évident que le Canada ne prévoit effectivement plus de compter sur les États-Unis, l'un de ses principaux alliés en matière de sécurité, en se concentrant désormais sur l'autosuffisance.
source : Observateur Continental