Le climat d'impunité dont bénéficient les agents de l'ICE et d'autres services du département de la Sécurité intérieure (DHS) pour commettre des actes de violence et des meurtres dans des villes comme Minneapolis est tellement révoltant que de nombreux responsables des forces de l'ordre eux-mêmes dénoncent désormais cette situation.
Source : Jacobin, Branko Marcetic
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Suite aux agissements de plus en plus violents et illégaux des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) ainsi que d'autres agents du DHS (Department of Homeland Security) à Minneapolis, ceux qui les défendent ont déclaré que leur comportement était motivé par le souci de faire respecter la loi. Remettre en question le meurtre de Renee Good par l'agent de l'ICE Jonathan Ross ou celui d'Alex Pretti par des agents de la police des frontières, ou critiquer plus généralement le comportement des agents fédéraux, cela reviendrait, affirment-ils, à relancer le mouvement "Defund the police" (Privons la police de ses moyens financiers). Et un examen impartial et minutieux des images du meurtre de Good montre clairement que Ross était parfaitement en droit d'utiliser des moyens meurtriers.
Il est pratiquement impossible de faire concorder tout cela pour quiconque a vu de propres yeux les vidéos des meurtres de chacune de ces deux victimes. Mais il est également difficile de faire concorder cela avec le fait que certaines des critiques les plus sévères, non seulement concernant les meurtres de Good et Pretti, mais aussi plus généralement les méthodes employées par les agents du DHS au cours de l'année écoulée, émanent souvent d'anciens ou d'actuels agents des forces de l'ordre, y compris d'anciens membres du DHS eux-mêmes.
Craig McQueen, ancien chef adjoint de la police du département de police de Miami, s'est montré très surpris que Pretti ait été aspergé de gaz au poivre simplement pour avoir tenté d'aider une femme qui avait été bousculée, sans parler du fait qu'il ait été abattu. Il a déclaré que Pretti était "complètement sans défense" au moment où il a été tué et a qualifié cet acte de "totalement injustifié."
À la suite du meurtre de Pretti, de nombreux responsables de l'administration Trump et commentateurs de droite ont affirmé que le simple fait qu'il portait une arme à feu sur lui à ce moment-là, alors qu'il était en possession d'un permis de port dissimulé, justifiait que les agents du DHS lui tirent dessus. Plusieurs anciens agents des forces de l'ordre ont exprimé leur désaccord.
Un ancien capitaine de district du département de police de Green Bay a qualifié les tirs "d'injustifiés" et a déclaré qu'on ne pouvait pas tirer sur quelqu'un simplement parce qu'il avait une arme dans son étui, "sinon, beaucoup de gens se feraient tirer dessus."
Deux anciens policiers, l'un d'entre eux ayant ensuite travaillé comme instructeur, ont déclaré au New York Times que cette affaire était "dérangeante" et se sont interrogés sur les raisons pour lesquelles Pretti avait été abattu après que l'arme qu'il était légalement autorisé à porter lui ait été confisquée. "Il est tout simplement ridicule d'affirmer que le simple fait qu'une personne soit en possession d'une arme justifie l'usage de la force meurtrière", a déclaré l'un des policiers au journal.
Peut-être fallait-il s'y attendre. Le meurtre de Pretti, allongé sur le ventre, entouré d'une demi-douzaine d'agents, a été filmé sous tellement d'angles et était tellement injustifié que presque personne ne peut sérieusement en défendre la légitimité. C'est probablement pour cette raison que tant de Républicains n'ont, cette fois-ci, même pas essayé de le justifier, et que l'administration Trump a désormais fait volte-face publiquement.

Mais les voix s'élevant au sein des forces de l'ordre ont été tout aussi critiques à l'égard du meurtre de Good, que beaucoup ont qualifié à juste titre d'ambigu et même de justifié.
Peu après son assassinat, le chef de la police de Minneapolis, Brian O'Hara, a dans une conversation avec Michael Barbaro du New York Times, vivement critiqué les décisions prises par Ross qui l'ont conduit à tuer Good, dont le meurtre, selon lui, "était prévisible et évitable."
"La règle numéro un est de ne pas se placer sur la trajectoire du véhicule. C'est la base du contrôle routier", a déclaré O'Hara, avant d'énumérer les différentes mesures prises par les agents pour désamorcer la situation et agir de manière professionnelle, comme se présenter au conducteur et lui expliquer pourquoi il est arrêté. "Je n'ai rien vu de tout cela", a-t-il déclaré.
O'Hara a également critiqué plus largement les tactiques du DHS à Minneapolis cette année, se plaignant que la police locale avait du mal à gérer les appels incessants au 911 concernant les actions de l'ICE, notamment les voitures abandonnées que les agents laissaient parfois rouler de manière incontrôlée sur la route. Selon lui, l'ICE et d'autres agents du DHS ont sapé la confiance du public que son département avait laborieusement reconstruite après 2020.
Cela fait écho aux critiques formulées peu après par un groupe de responsables des forces de l'ordre du Minnesota, dirigé par le chef de la police de Brooklyn Park, Mark Bruley, qui a affirmé que leurs propres agents qui n'étaient pas en service faisaient l'objet d'un profilage racial, étaient traités de manière agressive et avaient même été menacés avec des armes à feu par des agents fédéraux. Un chef de police local a qualifié le comportement des agents fédéraux de "non seulement répréhensible, mais aussi illégal."
"Il faut que cela cesse", a déclaré Burley.
O'Hara n'a pas été le seul à émettre un tel jugement concernant le meurtre de Good. Après avoir visionné image par image la vidéo originale, l'ancien agent de l'ICE Eric Balliet, qui a passé vingt-cinq ans dans les forces de l'ordre et qui a enquêté jusqu'à l'année dernière sur les abus de pouvoir au sein de l'agence, a également critiqué Ross pour s'être mis en travers de la route de la voiture et s'est demandé s'il avait vraiment eu des raisons valables de tirer sur Good.
"La première chose à faire est de ne pas vous mettre en danger. Si vous avez le choix de ne pas vous trouver devant une voiture en mouvement, ne le faites pas", a commenté l'ancien chef de la police du Capitole américain, Tom Manger.
Un policier à la retraite de Saint Paul a également qualifié cette décision "d'imprudente tant sur le plan tactique que juridique" et a déclaré que les actions de Ross l'avaient amené à se demander si les agents de l'ICE "possédaient ne serait-ce qu'une compréhension rudimentaire des tactiques policières de base ou des principes juridiques qui les régissent."

"C'était vraiment un tir injustifié", a déclaré au Washington Post un ancien policier de Floride quelques jours après les faits. Il fait partie des nombreux anciens responsables des forces de l'ordre qui ont critiqué Ross dans des déclarations au journal pour s'être mis en danger, avoir aggravé la situation et avoir tiré sur un véhicule en mouvement. "Si vous avez le temps de tirer, vous avez le temps de vous écarter, comme nous l'avons vu dans ce cas. Le type était clairement en capacité d'éviter d'être percuté par la voiture."
Ce ne sont pas seulement d'anciens membres des forces de l'ordre, mais aussi des agents actuels et anciens de l'ICE et d'autres membres du DHS qui ont exprimé leur inquiétude au sujet de la fusillade. Le jour du drame, un haut responsable anonyme du DHS a déclaré à NBC News que les agents sont formés pour ne faire ni l'une ni l'autre des deux choses que Ross a faites, à savoir se placer devant un véhicule et tirer dessus. Un agent retraité de l'ICE a également remis en question la décision de Ross de se mettre en danger. Le lendemain, plusieurs responsables actuels et anciens du DHS ont remis en question son comportement auprès de CNN.
Après plusieurs jours, une fois la poussière retombée, un ancien agent de l'ICE ayant vingt-cinq ans d'expérience a déclaré au magazine Time qu'ils étaient "embarrassés" et que "la majorité de mes collègues partagent ce sentiment", tandis qu'un agent actuel de l'ICE a déclaré que la vidéo était "très problématique" pour la thèse de légitime défense avancée par Ross. Commentant l'incident, un ancien chef d'équipe de l'ICE et responsable de la lutte contre le terrorisme au sein du Service des douanes et de la protection des frontières (CBP) a déclaré que la façon d'appliquer les lois sur l'immigration s'était "éloignée de son objectif initial" et était aujourd'hui "politisée, déconnectée des réalités locales et de plus en plus dangereuse pour toutes les personnes concernées."
"Ils l'ont assassinée, tout simplement. C'est tout ce qu'il y a à dire", a déclaré l'ancien conseiller juridique adjoint du bureau local de l'ICE à Dallas au magazine Mother Jones.
Cette insatisfaction s'est désormais propagée au-delà du Minnesota. Après que des agents de l'ICE aient arrêté un agent pénitentiaire dans le Maine, qu'ils ont faussement accusé d'être sans papiers, le shérif du comté local a qualifié cette arrestation de "police de bas étage" et a accusé l'ICE d'avoir "changé les règles du jeu" et de traiter désormais toute personne qui n'est pas "en possession d'une carte de citoyen américain" comme si elle était en situation "illégale."
Avant Minneapolis
Les critiques à l'encontre des agents du DHS émanant d'anciens et d'actuels membres des forces de l'ordre s'intensifiaient déjà avant les meurtres de Minneapolis.
En octobre dernier, Thomas Mills, chef de la police de Broadview, une banlieue de Chicago, a vivement critiqué les tactiques du DHS dans le centre de détention local de l'ICE dans une déclaration sous serment. L'utilisation d'armes chimiques par les agents "a souvent été arbitraire et aveugle" et "sans précédent", a-t-il déclaré, soulignant que l'apparence et le comportement des agents allaient à l'encontre de ce qu'ils essayaient en théorie d'accomplir. Lorsque les agents, masqués et vêtus d'équipements tactiques de camouflage, se sont approchés, Mills a déclaré que "le ton de la foule des manifestants a changé", qu'elle "est devenue plus bruyante et a commencé à se rapprocher du bâtiment", ne se calmant qu'une fois que les agents se soient retirés à l'intérieur du bâtiment.

Commentant la désormais tristement célèbre descente de l'ICE dans le sud de Chicago en septembre, au cours de laquelle des agents fédéraux ont enfoncé sans discernement des portes, saccagé les appartements et traîné leurs occupants dehors, les menottant avec des serre-flex, y compris les enfants, le lieutenant de police à la retraite Ray Rice, de Saint-Louis, a qualifié cette opération de "trahison des normes constitutionnelles." Le groupe dirigé par Rice, l'Ethical Society of Police, fondé en 1972 par des policiers noirs qui tentaient de contrecarrer le racisme, a publié une déclaration conjointe avec la National Association of Black Law Enforcement Officers (Association nationale des agents de police noirs) qualifiant cette descente de "violence d'État."
Ces groupes n'ont pas été les seuls à critiquer sévèrement le comportement du DHS. Quelques jours seulement avant le raid, l'Association internationale des chefs de police avait averti que le port de masques par les agents et leur refus de s'identifier "pouvaient créer de la confusion, de la peur et de la méfiance."
Ce reproche a été souvent formulé par les responsables des forces de l'ordre. "Je désapprouve tout policier qui pense qu'il est normal de s'habiller comme un membre de la SEAL Team Six et porter un masque pour interagir avec le public. Ils ne devraient pas agir ainsi. C'est intimidant", a déclaré l'ancien shérif du comté de King, John Urquhart, lors d'une émission de radio à Seattle diffusée à la même période, déplorant que cela complique le travail de la police et érode la confiance des communautés immigrées.
"Il s'agit purement et simplement d'intimidation", telle a été la conclusion similaire de l'ancien numéro deux de la Drug Enforcement Administration. Un ancien directeur adjoint du Bureau américain de l'alcool, du tabac, des armes à feu et des explosifs a également déclaré qu'il n'avait "jamais vu des agents des forces de l'ordre porter des masques."
"À mon avis, ils savent qu'ils agissent à la limite de la légalité et ont honte de leurs agissements", a commenté un ancien officier de la police militaire qui a également remis en question le port du masque par les agents, qualifiant ces "arrestations/détentions douteuses" d'actes commis par "des lâches et des brutes."
"Nous n'avons ni besoin ni envie d'une police secrète ici", a écrit un ancien agent des forces de l'ordre à la retraite après trente ans de service, affirmant que les seuls agents qui se couvrent le visage "sont soit des mercenaires, soit des lâches, soit ceux qui cherchent simplement à intimider le public, ou qui ont peut-être honte de la façon dont leur travail se fait, soit ceux qui pourraient être tentés d'abuser de leur autorité." Diane Goldstein, une lieutenante à la retraite qui a passé vingt et un ans dans les forces de l'ordre, a qualifié le comportement de l'ICE "d'illégal" et de "spectacle autocratique", affirmant que ces arrestations "s'apparentent davantage à des enlèvements."
Les anciens membres du DHS étaient tout aussi sévères à l'égard des opérations menées par leurs agences avant le meurtre de Good. La décision rendue en novembre 2025 par la juge fédérale Sara Ellis interdisant aux agents d'utiliser la force contre les manifestants s'appuyait notamment sur le témoignage expert de Gil Kerlikowske, un vétéran des forces de l'ordre ayant 47 ans d'expérience, qui a été à la fois chef de la police de Seattle et commissaire du Custom and border protection (CBP). Kerlikowske a conclu, à l'instar de Mills, que les agents "recouraient à une force excessive par rapport à un objectif légitime de maintien de l'ordre", violant souvent leurs propres directives dans le processus, et que cela était "très inefficace et souvent contre-productif pour apaiser les troubles."

Balliet, l'ancien enquêteur de l'ICE chargé d'examiner l'usage de la force, qui a enquêté pour CBS sur la fusillade ayant tué Good, avait déjà critiqué les méthodes de l'ICE avant ce meurtre. L'année dernière, après avoir visionné une multitude de vidéos montrant des agents du DHS en train de maltraiter des manifestants, il a déclaré à la chaîne d'information que "ce n'est pas ainsi que j'ai exercé mes fonctions pendant vingt-cinq ans" et "qu'ils recourent à la force de manière excessive", sans "contrôle ni justification" apparents. Commentant une vidéo diffusée à la fin de l'année dernière montrant un agent de l'ICE malmenant une femme, Balliet a déclaré qu'au cours de toutes ces années où, pendant sa carrière, il avait "arrêté des dizaines et des dizaines de trafiquants d'êtres humains, de passeurs et de pédophiles", il n'avait "jamais traîné un suspect d'une seule main au milieu de la rue."
Après qu'un agent filmé en train d'agresser violemment la femme d'un détenu ait été rapidement réintégré dans ses fonctions sans qu'aucune sanction ne soit prise, un ancien chef du personnel de l'ICE sous Joe Biden a qualifié cela de "problème systémique plus large lié à la politisation excessive des forces de l'ordre." Le directeur de l'ICE sous Barack Obama a déclaré que "l'objectif ultime [des opérations] n'est pas de faire respecter la loi de façon légitime, mais de terroriser les gens" et que "cela n'avait jamais été fait de cette manière auparavant." Une ancienne agente chargée des expulsions à l'ICE a déclaré que, lorsqu'elle travaillait là-bas, les agents ne portaient pas de masques, n'arrêtaient pas les gens au hasard et avaient toujours sur eux leurs papiers d'identité et s'identifiaient, mais qu'aujourd'hui, "les hostilités sont ouvertes et ils font ce qu'ils veulent."
Plus seulement la gauche
Ce qui frappe le plus dans ces déclarations, c'est sans doute le fait que bon nombre d'entre elles reprennent exactement les arguments souvent avancés par les militants et les radicaux de gauche, ceux-là même que les détracteurs qualifient de "gauchistes" : les agents seraient des "lâches et des brutes", ils agiraient comme une "police secrète" dans le but d'intimider, il s'agirait de "violence d'État" "illégale" et impliquerait un profilage racial flagrant et scandaleux. Quant aux fusillades concernant Good et Pretti, elles auraient pu être évitées, elles sont le résultat de l'imprudence des agents et il s'agit tout simplement de meurtres.
Le fait que le discours utilisé par les responsables de longue date des forces de l'ordre pour décrire les actions du DHS soit impossible à distinguer de celui de la gauche devrait nous interpeller. La critique du comportement inacceptable, de plus en plus violent et sans foi ni loi des agents de l'ICE et autres agents du DHS, n'est plus seulement l'apanage de la gauche : c'est une préoccupation et un scandale qui relèvent désormais du bon sens pour toute personne dotée d'un minimum d'humanité.
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Branko Marcetic est un des rédacteurs de Jacobin, il est aussi l'auteur de Yesterday's Man : The Case Against Joe Biden (L'homme du passé, le dossier contre Joe Biden, NdT). Il vit à Chicago, dans l'Illinois.
Source : Jacobin, Branko Marcetic, 27-01-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
