
par Zeynep Gizem Özpinar
L'Asie centrale doit tirer parti de ses richesses minières pour construire son autonomie stratégique et non pour sombrer dans la rivalité entre grandes puissances.
La lutte d'influence mondiale du XXIe siècle évolue vers un espace de compétition plus complexe, dépassant le cadre de la géopolitique des hydrocarbures qui a longtemps été au cœur des relations internationales. Les rapports de force relativement prévisibles de l'ère du pétrole et du gaz ont cédé la place à une nouvelle lutte pour les matières premières, légitimée par les discours de la "transition écologique", de la "sécurité énergétique" et des "hautes technologies".
Dans cette nouvelle ère, les enjeux de la lutte mondiale pour le pouvoir sont désormais définis par des minéraux stratégiques tels que le lithium, le cobalt, le cuivre et les terres rares. Un vaste écosystème technologique, allant des véhicules électriques à l'industrie de la défense, des semi-conducteurs aux infrastructures d'intelligence artificielle, a engendré une dépendance absolue à ces éléments. Par conséquent, les minéraux critiques ont acquis une importance stratégique majeure pour l'établissement d'une supériorité technologique et le maintien de la dissuasion militaire.
Cette perspective replace l'Asie centrale, que Halford Mackinder qualifiait il y a un siècle de "cœur de l'Eurasie", au centre des enjeux politiques mondiaux. Cependant, cette fois-ci, il ne s'agit plus de suprématie territoriale au sens classique du terme, mais d'accès aux éléments les plus stratégiques du tableau périodique. Les terres rares du Kazakhstan, les gisements de cuivre et d'uranium de l'Ouzbékistan et le potentiel minier global de la région rendent l'Asie centrale incontournable dans la compétition entre grandes puissances.
Du point de vue américain, ce processus est clairement abordé sous l'angle de la sécurité nationale. Washington considère désormais l'accès aux minéraux critiques non pas comme un prolongement du libre-échange, mais comme un enjeu stratégique de sécurité direct. Cette approche transparaît clairement dans les documents stratégiques fondamentaux publiés par les États-Unis ces dernières années. En effet, le décret présidentiel intitulé "Chaînes d'approvisionnement américaines" (décret n°14017 du 24 février 2021) définit explicitement la dépendance à l'égard de la Chine dans des secteurs clés, notamment celui des minéraux critiques, comme un risque pour la sécurité nationale.
Dans ce contexte, la question de savoir pourquoi l'Asie centrale devrait se montrer prudente envers Washington doit être abordée comme un calcul géopolitique rationnel visant à préserver sa souveraineté et son autonomie stratégique, plutôt que comme une opposition idéologique aux États-Unis.
hégémonie des minéraux critiques
Pour les États-Unis, les minéraux critiques sont devenus un élément fondamental de leur puissance militaire, de leur leadership technologique et de leur prétention à l'hégémonie mondiale, en plus de leur rôle essentiel dans la production industrielle actuelle. Le décret présidentiel de Donald Trump intitulé "Stratégie fédérale pour garantir un approvisionnement sûr et fiable en minéraux critiques" (décret n°13817 du 20 décembre 2017), promulgué durant son premier mandat, a inscrit explicitement les minéraux critiques dans la catégorie de la sécurité nationale, une première dans l'histoire des États-Unis. Ainsi, un large éventail de minéraux, des terres rares au lithium, est passé du domaine des débats économico-politiques classiques au cœur du discours sécuritaire.
Ce processus de sécurisation a bénéficié d'un cadre plus systématique et global sous l'administration Biden. La Stratégie de sécurité nationale américaine 2022 définit les minéraux critiques et les intrants technologiques de pointe comme des éléments centraux de la "compétition stratégique" avec la Chine, reconnaissant explicitement que les chaînes d'approvisionnement sont devenues une arme géopolitique. Le document souligne que l'interdépendance économique n'engendre pas la stabilité, mais crée au contraire une fragilité stratégique.
L'examen conjoint de ces trois documents (décret présidentiel 13817, décret présidentiel 14017 et stratégie de sécurité nationale 2022) révèle que les États-Unis sont entrés dans une nouvelle ère de leur politique étrangère, où le commerce et l'investissement sont entièrement soumis aux impératifs de sécurité. La portée de ce nouveau paradigme pour l'Asie centrale est on ne peut plus claire : la région est la cible non seulement de promesses de coopération économique, mais aussi des puissants instruments de pression propres à la compétition entre grandes puissances.
L'engagement de Washington en Asie centrale, présenté en apparence comme un programme d'investissement, de transfert de technologies et de diversification des chaînes d'approvisionnement, vise fondamentalement à limiter l'influence économique et stratégique de la Chine dans la région. Cette situation place inévitablement les États d'Asie centrale pris en étau entre deux forces de pression : la puissante puissance économique chinoise et la capacité des États-Unis à imposer des sanctions et à exercer des pressions normatives. Dans ce contexte, les ressources minérales critiques deviennent un enjeu stratégique pour les pays de la région, plutôt qu'un gage de prospérité.
Exemples de malédiction des ressources
L'exemple du Venezuela offre un modèle d'alerte actuel et fonctionnel pour évaluer les risques auxquels est confrontée l'Asie centrale en raison de ses richesses en minéraux critiques. L'effondrement économique, politique et institutionnel qu'a connu Caracas au cours de la dernière décennie démontre que la possession de ressources naturelles stratégiques ne génère pas en soi développement, stabilité ou puissance au sein du système international. Au contraire, lorsque ces ressources entrent en conflit avec les intérêts hégémoniques mondiaux, elles peuvent rapidement plonger le pays dans une situation d'exclusion et de fragilité. Le gel des revenus pétroliers, la limitation des capacités de l'État par des sanctions financières et la restriction sévère de l'accès du Venezuela au système financier mondial indiquent que le phénomène défini dans la littérature comme la "malédiction des ressources" a pris une forme plus complexe et multiforme dans la géopolitique actuelle.
En janvier 2026, la rupture des relations américano-vénézuéliennes a fait basculer ce processus dans une nouvelle phase qualitative. L'enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas par les forces spéciales américaines et son transfert ultérieur à New York ont exacerbé les tensions entre le principe de souveraineté étatique et l'exercice d'une juridiction extraterritoriale par la force militaire. Dans les milieux universitaires, cette méthode est qualifiée de "modèle hybride d'érosion de la souveraineté", où des instruments d'intervention militaires, juridiques et économiques sont utilisés simultanément.
Lorsque l'on examine la justification de l'intervention à la lumière des déclarations politiques qui ont suivi, il apparaît clairement que l'opération ne se limite pas à un cadre purement sécuritaire ou juridique. L'accent mis explicitement par le président américain sur les ressources énergétiques du Venezuela et les déclarations des entreprises énergétiques américaines concernant la restructuration des infrastructures du pays révèlent que les ressources naturelles ne sont plus perçues comme des éléments générateurs de valeur économique, mais comme le fondement financier et stratégique des interventions extérieures.
Dans ce contexte, l'exemple du Venezuela doit être considéré comme une préfiguration d'une méthodologie plus large qui pourrait être appliquée en Asie centrale à l'ère des minéraux critiques. Il ne faut pas négliger la possibilité que les mécanismes de pression et d'intervention actuellement en vigueur grâce au pétrole soient adaptés demain à la géographie de l'Asie centrale par le biais du lithium, des terres rares et des métaux stratégiques.
Il est structurellement possible que les gouvernements qui privilégient le nationalisme des ressources, recherchent l'autonomie en matière de prix et de politiques d'exportation, ou établissent des relations économiques plus étroites avec des acteurs non occidentaux, se heurtent à des mécanismes de pression normative. L'exemple du Venezuela montre que ces pressions ne se limitent pas aux sphères diplomatique et économique, mais peuvent, dans certaines conditions, empiéter directement sur la sphère de la souveraineté.
Outre les pressions extérieures, les vulnérabilités économiques et institutionnelles internes de l'Asie centrale accentuent ces risques. L'absence de gestion transparente et inclusive des revenus miniers, le manque d'investissement dans le secteur manufacturier et la dépendance excessive de l'économie aux exportations de matières premières accroissent le risque de "syndrome hollandais". Ces déséquilibres structurels creusent les inégalités sociales et créent un terrain propice à l'influence des acteurs extérieurs sur la dynamique politique interne.
Par conséquent, l'enjeu fondamental pour l'Asie centrale n'est pas de choisir à court terme entre les États-Unis et la Chine. Le véritable objectif stratégique est de développer les capacités institutionnelles et les mécanismes de solidarité régionale permettant de préserver une marge de manœuvre entre ces deux puissances mondiales. Le fait que les États de la région négocient individuellement avec les grandes puissances engendre des vulnérabilités durables dues aux asymétries structurelles de pouvoir. À l'inverse, la coordination régionale et l'élaboration conjointe de politiques dans le domaine des minéraux critiques (par exemple, un "Conseil des minéraux critiques" ou un cadre institutionnel similaire) offrent une voie plus rationnelle pour renforcer l'autonomie stratégique de l'Asie centrale.
source : Daily Sabah via China Beyond the Wall