
Par Biljana Vankovska, le 20 février 2026
Ces derniers temps, je me surprends à penser à un personnage du vieux film yougoslave sur les résistants La bataille de Sutjeska. Le film est consacré à la bataille héroïque et à la brillante manœuvre tactique de Tito pour libérer les unités de résistants encerclées. Cependant, ce n'est pas le thème ici, même si nous parlons aujourd'hui d'un encerclement bien plus vaste qui se resserre autour de l'humanité. Dans une des scènes, la jeune infirmière Dana tente de venir en aide à ses camarades tombés au combat, qui succombent les uns après les autres. Des cris fusent de toutes parts : "Dana, ici !" "Dana, aide-nous !" Elle panique. Elle ne sait pas vers qui se tourner en premier, incapable de sauver les blessés dans un état critique. Cela peut sembler prétentieux, mais je m'identifie de plus en plus à ce rôle, même si ce n'est qu'en tant qu'intellectuel qui ne soigne pas, mais qui court d'un bout à l'autre du monde. Si je ne peux pas aider, je peux au moins parler, tirer la sonnette d'alarme... Mais pour quel résultat ? Que peuvent vraiment accomplir nos mots ? Gaza semble ne pas suffire à réveiller les consciences (j'ai d'ailleurs été membre du Jury de conscience au Tribunal de Gaza en octobre dernier)... Nous courons comme Dana d'un coin à l'autre, essayant d'attirer l'attention, d'alerter sur de nouveaux génocides ( Soudan, Congo), de nouvelles interventions militaires ( Iran), des enlèvements de dirigeants politiques légitimes ( Venezuela), des droits de douane et des sanctions supplémentaires, le tout illégal. Les élites politiques s'en fichent.
En attendant que quelque chose "craque" en Iran, nous mettons en garde contre une possible escalade, comme si Gaza passait au second plan. Et pourtant, des gens meurent là-bas, même pendant les discussions autour du soi-disant Conseil de paix de Trump. Puis le Venezuela est secoué par des scènes dignes d'un film d'action américain : non seulement le président est enlevé, mais sa femme aussi. Un tribunal américain se pose en institution rendant justice à un homme d'État étranger, tandis que les dossiers Epstein suscitent plus d'intérêt et de débats (en particulier la déception entourant Chomsky et d'autres) que les crimes en cours contre les enfants, les personnes âgées, les prisonniers et les malades. Nos désillusions et nos erreurs de jugement personnelles comptent-elles vraiment plus que ce qui se passe sur le terrain ?
Derrière tous les maux de ce monde se cache une seule superpuissance : les États-Unis. Tout le monde le sait, mais personne ne parvient à la freiner. Seules des condamnations morales et des déclarations de soutien politique aux victimes de ses diverses méthodes meurtrières sont formulées. Cela n'a rien de surprenant : le culte de la mort aux États-Unis fait preuve d'une imagination débridée. Il suffit de regarder les séries policières comme CSI : Crime Scene Investigation, toutes versions confondues, pour découvrir les innombrables façons dont un être humain peut être tué. Mais l'État (le pouvoir politique, militaire et corporatif combiné) a perfectionné ce fantasme sur des nations et des États entiers. Ils tombent les uns après les autres comme des dominos, et personne ne lève le petit doigt. Nous disposons de méthodes classiques et non classiques pour détruire un État. Mais aujourd'hui, les plus "modernes" sont le génocide, l'asphyxie et les guerres d'usure, qui ont toutes pour but de piller, éliminer la population indigène et la priver de ses moyens d'action (souveraineté).
Il y a quelques années, un collègue de Belgrade qui venait de rentrer de vacances à Cuba m'a dit : si tu veux voir ce beau pays, dépêche-toi. Hier, lors de notre réunion hebdomadaire habituelle avec les camarades de No Cold War, Cuba était le premier sujet à l'ordre du jour. Notre camarade Gisela a dit quelque chose qui m'a trotté dans la tête pendant des heures : un blocus génocidaire. En effet, il est facile de croire que ceux à qui nous exprimons notre solidarité sont forts, plus forts que tout, survivants de nombreuses épreuves passées, notre source d'inspiration. Mais les images qui nous parviennent du terrain ne sont pas rassurantes, elles sont même choquantes : on s'attend à une paralysie de tout le pays, à la famine, à la maladie (dans un pays doté d'un système de santé extraordinaire, quel paradoxe !). En vérité, Cuba est à genoux depuis longtemps. Nous nous contentons d'attendre un acte encore plus extrême de la part des États-Unis avant de nous en préoccuper. (Tout comme pour l'Iran, la Syrie ou tout autre pays...) Depuis plus de soixante ans, le pays vit sous blocus, mais aujourd'hui, l'étau se resserre. Marco Rubio confirme le vieux dicton balkanique : "Pire que les Turcs, les convertis", ou rien n'égale l'ardeur d'un converti. Né de parents cubains, Rubio s'est fait le défenseur de la gloire des conquistadors et des prédateurs américains, qui ne tolèrent ni la résistance ni le projet d'une société différente de la leur, gangrenée jusqu'à la moelle. Son discours à Munich n'aurait pas déparé chez les héritiers du néonazisme et du néocolonialisme. Mais pire encore que les mots, les applaudissements des Européens.
En conclusion, j'irai droit au but (car nous en avons assez des analyses savantes et des contorsions rhétoriques) : premièrement, j'ai honte de mon pays, qui ne mentionne même pas le nom de Gaza (pas même accidentellement), tant sa rhétorique servile face au maître est aseptisée. Jusqu'à l'année dernière, du moins officiellement, il levait la main à l'Assemblée générale des Nations unies pour demander la levée des sanctions illégales contre Cuba. Nous nous sommes rangés du côté de la majorité écrasante (même si tout le monde sait que ce vote symbolique est vain). Mais en octobre 2025, nous sommes devenus plus royalistes que le roi, nous plaçant parmi les SEPT États qui ont voté pour le maintien des sanctions. Certains d'entre nous ont dénoncé cette situation : honteux ! Et c'est tout. Même "Dana" avait d'autres sujets à traiter dans ses articles. Notre présidente continue de poser avec des enfants, comme il sied à une gentille grand-mère, mais ne se soucie guère des enfants de Gaza ou de Cuba. Elle se tait ou se complaît dans des discours où elle proclame que " les cigognes n'apportent pas les bébés", sans mentionner qui les tue.
Récemment, lors d'une réunion en petit comité, nous avons discuté de la position peu enviable du président par intérim du Venezuela et de la nécessité de négocier avec l'Empire. Un camarade, un homme courageux et stimulant, a dit quelque chose qui m'a glacé le sang. Pour nous aider à comprendre la situation de dépendance totale et les menaces qui pèsent sur des innocents, il a déclaré : "Ils ne veulent pas que le Venezuela devienne une nouvelle Gaza". Et maintenant, lorsque nous parlons de Cuba, un parallèle similaire s'impose. Si l'on ne négocie pas avec l'Empereur nu et enragé, il transformera Cuba en une nouvelle Gaza pour ses onze millions d'habitants. L'Iran souffre depuis des décennies. N'est-ce pas simplement une autre façon de tuer une nation ?
Que reste-t-il aujourd'hui la solidarité internationale, quand la peur envahit les esprits ? Chaque État veille à ses propres intérêts vitaux et nationaux, principalement économiques. Qu'en est-il des pays des BRICS ? S'agit-il d'un mirage, d'un vœu pieux ? Ne voient-ils pas que l'épée de l'empire sectionne les artères de la majorité mondiale à tous les points clés du globe ? Vont-ils continuer à murmurer "Espérons que cela ne s'aggrave pas, on va tenir". ? Pour paraphraser Dante, vous qui espérez un monde alternatif, abandonnez tout espoir. Tant que les pays de la majorité mondiale n'auront pas reconnu que l'épicentre du nouveau fascisme s'est déplacé de l'Europe vers l'Amérique du Nord, ils ne formeront pas de véritable alliance antifasciste - ou du moins, une alliance qui résisterait à la propagation de la barbarie.
Traduit par Spirit of Free Speech