
par Messaoud B.
Cervantès à Alger ou comment on falsifie l'histoire
Dans les débats sur la colonisation française de l'Algérie, un nom revient comme un projectile : Miguel de Cervantès, captif à Alger de 1575 à 1580. Sous-entendu : "Vous voyez bien, eux aussi étaient barbares". Ce raisonnement mérite qu'on s'y arrête. Pas pour minimiser ce que l'écrivain a vécu. Mais pour lui rendre sa juste place, qu'on lui vole autant qu'on en fait un alibi.
L'homme et la capture
Le 26 septembre 1575, la galère espagnole El Sol est attaquée en Méditerranée par des corsaires ottomans. Miguel de Cervantès, son frère Rodrigo et plusieurs compagnons sont faits prisonniers et conduits à Alger.
Ce fait ne prête à aucune discussion. Mais il exige immédiatement un cadre.
Cervantès n'est pas un voyageur paisible arraché à sa quiétude. Il rentre de Naples après plusieurs années de service militaire. Quatre ans plus tôt, il a participé à la bataille de Lépante, la plus grande confrontation navale du siècle, qui oppose la flotte chrétienne (Espagne, Venise, États pontificaux) aux Ottomans. Il en est sorti blessé à la main gauche, une mutilation dont il se montrera toujours fier et qui lui vaudra le surnom de manchot de Lépante. C'est dans ce contexte de guerre ouverte entre empires qu'il est capturé.
Un détail explique pourquoi sa captivité durera cinq ans : il portait des lettres de recommandation signées de don Juan d'Autriche et du duc de Sessa. Ses ravisseurs en concluent qu'ils tiennent un personnage de haut rang. La rançon exigée de 500 ducats d'or sera hors de portée de sa famille pendant des années.
Alger telle qu'elle était
On imagine Alger à cette époque comme un repaire de pirates. La réalité est autrement plus complexe.
Alger au XVIe siècle est l'une des grandes métropoles méditerranéennes : 60 000 à 100 000 habitants, une mosaïque humaine extraordinaire - Ottomans, Maures expulsés d'Espagne, Berbères, juifs séfarades, marchands génois, vénitiens, anglais et des milliers de captifs européens de toutes origines. On y parle une dizaine de langues. On y commerce avec l'Europe chrétienne.
Cervantès n'y est pas traité comme un esclave productif condamné aux galères. Il est un captif à rançon - statut particulier qui suppose sa survie et un retour éventuel contre paiement. En pratique, il circule relativement librement dans la ville. Il observe, noue des contacts, apprend les rouages d'une société qu'il va décrire avec une acuité saisissante.
En cinq ans, il tente de s'évader à quatre reprises, organisant à chaque fois des groupes entiers de captifs. La plus célèbre : en 1577, lui et ses compagnons se dissimulent pendant plusieurs mois dans une grotte creusée dans les falaises, on l'appelle encore aujourd'hui la "Grotte de Cervantès" à Belcourt. Ils attendent un navire affrété depuis l'Espagne. Il arrive, est repéré, repart sans eux.
À chaque échec, Cervantès se dénonce seul pour protéger ses complices. Hassan Pacha, gouverneur d'Alger à qui il est finalement confié, aurait déclaré qu'il garderait cet espagnol enchaîné s'il le fallait car tant qu'il était en sa possession, ses chrétiens et ses navires étaient en sûreté.
Il sera finalement libéré le 19 septembre 1580, grâce à l'intervention de religieux trinitaires et à une rançon réunie péniblement par sa famille.
Ce que Cervantès dit lui-même et c'est décisif
Voici le point méthodologique que les invocateurs pressés de Cervantès ignorent systématiquement : la quasi-totalité de ce que nous savons sur sa captivité vient de ses propres écrits.
Deux pièces de théâtre (Los tratos de Argel, Los baños de Argel), le Récit du captif inséré dans Don Quichotte, et surtout l'Información de Argel, document juridique rédigé par Cervantès lui-même à Alger, quelques jours après sa libération. Il n'existe pas de source indépendante décrivant Alger comme un enfer barbare depuis l'extérieur. C'est Cervantès lui-même qui nous transmet cette mémoire.
Et que dit-il ? L'inverse de ce qu'on lui fait dire.
Dans ses pièces, les personnages algérois ne sont pas des caricatures. Il y a des Maures bienveillants, des renégats qui doutent, des figures qui aident les captifs. Cervantès décrit une société stratifiée, traversée de tensions humaines, où la condition des captifs varie selon leur maître et leur comportement.
Dans le Récit du captif de Don Quichotte, la figure de Zoraïda - femme maure, fille d'un notable algérois, qui aide le captif chrétien à fuir est l'une des plus tendres de toute l'œuvre cervantine. Cervantès n'écrit pas la haine. Il écrit la rencontre, la fascination, l'ambiguïté.
"La ville d'Alger () semble une mer en tempête, où les vagues sont des gens de toutes nations, de toutes langues, de toutes religions". - Cervantès, Los baños de Argel
Don Quichotte lui-même porte la marque d'Alger. Cervantès construit un dispositif littéraire vertigineux : il prétend avoir trouvé le manuscrit du roman rédigé par un certain Cide Hamete Benengeli - auteur arabe fictif - traduit par un morisque dans les marchés de Tolède. Ce jeu de miroirs entre auteur espagnol, auteur arabe fictif et traducteur morisque n'est pas un ornement. C'est une façon de dire que l'histoire que vous lisez est co-produite par des cultures en contact forcé et que la frontière entre "nous" et "eux" est moins nette qu'on ne le croit.
Cervantès n'a pas haï Alger. Il l'a intégrée.
Déconstruire l'argument
Premier sophisme : l'anachronisme structurel.
La Méditerranée corsaire du XVIe siècle est un système symétrique. L'Espagne avait ses corsaires. Les Chevaliers de Malte, ordre catholique sous protection pontificale, capturaient des navires ottomans et réduisaient des musulmans en esclavage. Gênes, Venise, le Portugal opéraient de même. L'esclavage des captifs de guerre et de course était une pratique universelle en Méditerranée, pas un trait spécifiquement algérien ou musulman.
Cervantès n'est pas victime d'un État algérien moderne. Il est prisonnier dans un système de guerre auquel lui-même participait, du côté espagnol, depuis des années.
Deuxième sophisme : la rupture de 255 ans.
Entre la capture de Cervantès (1575) et la conquête française (1830), il y a 255 ans. Pour mesurer : en 2025, cela nous renvoie à 1770, avant la Révolution française, avant les États-Unis, avant la révolution industrielle. Utiliser Cervantès pour justifier 1830, c'est comme justifier aujourd'hui une invasion de la Scandinavie au nom des raids vikings sur les côtes françaises au IXe siècle.
Aucun juriste, aucun historien, aucun philosophe du droit ne soutient qu'il existe une continuité morale opérationnelle sur de telles échelles temporelles entre des entités aussi différentes.
Troisième sophisme : on fait dire à Cervantès ce qu'il n'a jamais dit.
Ses textes décrivent Alger dans sa complexité humaine. Ils ne demandent pas vengeance. Ils ne réclament pas de croisade. Les instrumentaliser pour valider une rhétorique coloniale, c'est lui faire violence deux fois, d'abord en réduisant son expérience à un slogan, ensuite en falsifiant son témoignage.
Quatrième sophisme : la symétrie morale inversée.
Si l'on accepte le principe qu'une injustice passée crée un droit à la compensation différée, alors qui détient cette créance en 1830 ? Certainement pas la France. Car entre 1830 et 1962, la France impose à l'Algérie 132 années de colonisation : des dizaines de milliers de morts lors de la conquête, la spoliation systématique des terres, les massacres de Sétif et Guelma en mai 1945, une guerre d'indépendance qui fait entre 300 000 et 1 500 000 victimes selon les estimations.
Le raisonnement des commentateurs, appliqué avec cohérence, se retourne entièrement contre eux.
Ce qu'on lui vole vraiment
Miguel de Cervantès mérite mieux que d'être un projectile dans des polémiques dont il n'aurait rien reconnu. Il a souffert. Il a réfléchi. Il a fait de cinq années d'enfermement la matière d'une vision du monde où l'autre est toujours plus complexe qu'il n'y paraît.
Ce que ses instrumentalisateurs lui dérobent, c'est précisément cela : sa complexité. Sa vérité.
La captivité de Cervantès appartient au XVIe siècle. La colonisation de l'Algérie appartient au XIXe et au XXe. Les confondre n'éclaire rien, cela sert uniquement à obscurcir un fait simple : qu'en 1830, un État moderne a envahi, pillé et dominé un autre État. Et que ce fait n'avait besoin d'aucune justification empruntée à un romancier mort depuis deux siècles.
La vérité historique n'est pas une opinion. Et aucun projectile symbolique, si illustre soit-il, ne peut la déplacer.
Pour aller plus loin : Jean Canavaggio, Cervantès, Fayard - María Antonia Garcés, Cervantes in Algiers : À Captive's Tale, Vanderbilt UP, 2002 - Miguel de Cervantès, Información de Argel (1580) - Antonio de Sosa, Topographie et Histoire générale d'Alger (1612)