
par Mounir Assi
L'empire s'était bâti sur une promesse de cristal et d'acier, mais ses fondations n'étaient que du plâtre peint. On l'appelait l'Empire des Mille Reflets, parce qu'en sa capitale, tout n'était que miroirs : les palais semblaient de marbre, mais c'était du verre teinté ; les soldats portaient des armures d'or, mais c'était du laiton frotté ; l'Empereur lui-même, disait-on, n'existait que par la lumière qu'il volait au soleil.
Pendant des décennies, le système tint. Les miroirs étaient entretenus par une caste de polisseurs qui se transmettaient le secret des reflets parfaits. Quand un visiteur s'étonnait qu'un mur soit froid, on lui disait que c'était là la preuve de sa pureté. Quand une fissure apparaissait, on allumait plus de torches pour qu'on ne la voie pas.
Mais un hiver, une tempête de sable venu des déserts du sud souffla pendant quarante jours. Le vent charriait des cristaux de silice si fins qu'ils rayaient le verre sans le briser. Les polisseurs eurent beau frotter, leurs chiffons s'usaient plus vite que les rayures ne s'effaçaient.
Les miroirs devinrent opaques.
Sans reflets, les murs n'étaient plus que du plâtre gris et humide. Les armures se révélèrent légères comme du carton. Le trône, que l'on disait taillé dans un seul diamant, n'était qu'un assemblage de morceaux de verre mal joints, et il s'effondra lorsque l'Empereur, pour la première fois, voulut y poser sa main sans l'éclat des projecteurs.
Le peuple, voyant la supercherie, ne se révolta pas : il se contenta de regarder. L'illusion avait été si totale que la vérité les laissait hébétés, incapables de colère. Ils virent l'Empereur, un homme ordinaire au visage fatigué, descendre de l'estrade de débris et marcher seul dans les rues.
Sans le mensonge des miroirs, plus rien ne retenait la ville. Les toits de verre dépoli craquèrent sous le poids de la neige qui s'était mise à tomber, lourde et silencieuse. Les arches des ponts, que l'on croyait soutenues par des câbles d'argent, n'étaient que des cordes de chanvre pourri qui lâchèrent une à une.
En une seule nuit, la capitale s'affaissa sur elle-même, comme un soufflé trop gonflé. Et au matin, sous un ciel bas et gris, il ne resta qu'un amas de plâtre détrempé, de verre pilé et de tissus déchirés. Le vent du sud, qui n'avait pas cessé, se mit à siffler à travers les décombres, et ce sifflement était le seul bruit d'un empire qui n'avait jamais vraiment existé.
Rien ne repoussa sur ces terres, car même la terre avait oublié comment porter du vrai.