26/02/2026 reseauinternational.net  5min #306035

Pourquoi l'Irak et le Koweït sont de nouveau en tension dans le Golfe ?

par balkis T

Parfois, une simple carte suffit à réveiller les fantômes du passé. Le récent dépôt par l'Irak de coordonnées maritimes et d'une nouvelle cartographie auprès des Nations unies a déclenché une vive réaction au sein du Golfe. Ce geste, présenté par Bagdad comme un acte souverain conforme au droit international, a été perçu à Koweït City comme une remise en cause directe de sa souveraineté maritime.

En quelques heures, la tension est montée d'un cran. Le Koweït a convoqué le chargé d'affaires irakien et lui a remis une note de protestation officielle. Selon les autorités koweïtiennes, certaines zones mentionnées dans les documents déposés empiéteraient sur des espaces maritimes considérés comme établis et non contestés, notamment autour de Fasht Al-Qaid et Fasht Al-Aij.

Ce qui aurait pu rester un échange technique s'est rapidement transformé en crise diplomatique régionale.

Une solidarité du Golfe quasi immédiate

La réaction ne s'est pas limitée au seul Koweït. L'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn et Oman ont exprimé leur soutien à Koweït City. Les formulations diffèrent, mais le message est clair. La souveraineté koweïtienne doit être respectée et toute divergence doit être résolue par le dialogue.

L'intervention saoudienne a donné à l'affaire une dimension supplémentaire. Riyad estime que certaines coordonnées déposées incluraient des parties de la zone divisée maritime saoudo-koweïtienne, un espace stratégique dont les ressources naturelles sont exploitées conjointement. L'enjeu dépasse ainsi le simple différend bilatéral pour toucher à un équilibre régional plus large.

Le Qatar, de son côté, a réaffirmé sa solidarité totale avec le Koweït et appelé au respect de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, rappelant que la stabilité juridique en matière maritime constitue un pilier essentiel de la sécurité dans le Golfe.

La position irakienne : souveraineté et légalité

Bagdad défend une lecture radicalement différente de la situation. Les autorités irakiennes affirment que le dépôt de ces coordonnées relève d'un droit souverain reconnu par le droit international. Selon elles, les documents transmis les 19 janvier et 9 février 2026 au Secrétaire général de l'ONU visent à préciser les lignes de base irakiennes, la mer territoriale, la zone contiguë, la zone économique exclusive et le plateau continental, conformément aux standards techniques internationaux.

Pour la diplomatie irakienne, il ne s'agit pas d'un acte hostile mais d'une clarification juridique. Le ministre des Affaires étrangères a également rappelé que le Koweït avait déposé ses propres cartes maritimes en 2014 sans consultation préalable de Bagdad, soulignant que ce type de procédure n'est pas inédit.

L'Irak insiste sur la nécessité de privilégier la négociation et le dialogue pour résoudre tout désaccord, rejetant toute lecture alarmiste de son initiative.

Le poids du Khor Abdallah

Pour comprendre la sensibilité du moment, il faut revenir à l'histoire récente. Après l'invasion du Koweït en 1990, la frontière terrestre entre les deux pays a été redéfinie sous l'égide des Nations unies en 1993. La question maritime, en revanche, n'a jamais été entièrement stabilisée.

Au cœur du différend se trouve le Khor Abdallah, un chenal stratégique vital pour l'accès maritime des deux États. Un accord de navigation avait été signé en 2012 et ratifié en 2013. Mais en 2023, la Cour fédérale suprême d'Irak a invalidé la ratification parlementaire de cet accord, estimant que la procédure n'avait pas respecté les exigences constitutionnelles relatives aux traités internationaux.

Cette décision a ravivé les débats internes en Irak et rouvert un dossier hautement symbolique. Le Khor Abdallah n'est pas seulement une voie navigable. Il représente un enjeu de souveraineté, d'accès maritime et d'identité nationale.

Une crise diplomatique aux implications régionales

Pour l'heure, aucun signe d'escalade militaire n'apparaît. La crise demeure diplomatique et juridique. Pourtant, elle est loin d'être anodine.

Elle met en lumière la fragilité persistante des équilibres frontaliers dans la région. Elle rappelle que les cartes, les lignes et les coordonnées ne sont jamais de simples tracés techniques. Elles cristallisent des mémoires, des intérêts stratégiques et des perceptions de souveraineté.

Elle démontre aussi la rapidité avec laquelle les États du Golfe peuvent se mobiliser lorsqu'un membre perçoit une atteinte à son intégrité territoriale.

Ce que l'avenir dira

Les prochains jours seront décisifs. Les échanges diplomatiques bilatéraux pourraient permettre d'apaiser les tensions ou, au contraire, d'enraciner le différend. Le Conseil de coopération du Golfe pourrait renforcer sa position commune. Le dossier pourrait également évoluer dans les arènes onusiennes.

En Irak, la dimension politique interne ne doit pas être sous-estimée. La question maritime s'inscrit dans un débat plus large sur la souveraineté et la place du pays dans son environnement régional.

Au-delà des cartes et des coordonnées, cette séquence rappelle une vérité constante au Moyen-Orient. Les frontières ne sont jamais figées dans les esprits, même lorsqu'elles le sont sur le papier. Dans le Golfe, chaque trait sur une carte peut devenir une ligne de tension.

source :  Tunisie numérique via  France-Irak Actualité

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