
Manuscrits africains conservés dans une salle d'archives. Image générée à l'aide de l'intelligence artificielle.
À l'heure où la France s'apprête à légiférer sur la restitution des biens culturels issus de la période coloniale, le débat public reste dominé par les œuvres et objets les plus visibles. L'historienne Elara Bertho met en lumière un enjeu moins médiatisé : celui des manuscrits africains toujours conservés dans des institutions françaises.
L'adoption prochaine par le Parlement français de la loi-cadre relative à la restitution des biens culturels issus de la période coloniale doit modifier le code du patrimoine et les règles encadrant les collections françaises. Selon une tribune publiée dans Le Monde, le débat public en France s'est principalement concentré sur les "chefs-d'œuvre", notamment les statues du trésor royal d'Abomey, largement évoquées dans les médias nationaux.
Cette focalisation sur les pièces spectaculaires laisse en retrait un autre volet des restitutions envisagées : les manuscrits et les archives saisis par les autorités coloniales françaises lors des campagnes militaires en Afrique de l'Ouest. Pour l'historienne Elara Bertho, ces documents - Corans, traités religieux, chroniques historiques ou recueils de poésie - constituent un patrimoine intellectuel majeur. Leur absence des pays d'origine ne représente pas seulement une perte matérielle ; elle limite l'accès à des sources produites au sein des sociétés concernées.
Un trésor intellectuel déplacé en France
La tribune évoque le cas de la "Bibliothèque de Ségou", saisie en avril 1890 lors de la capture d'El Hadj Oumar Tall dans l'actuel Mali par les troupes françaises. Le fonds, ensuite légué par le général Louis Archinard, comprend environ 500 manuscrits aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale de France, établissement public français.
Selon Le Monde, ce "trésor" ne se limite pas à des objets de prestige. Il témoigne de l'existence d'un espace intellectuel africain inséré dans des circulations savantes reliant le Maroc, l'Egypte et d'autres centres du monde islamique. La conservation durable de ces manuscrits en France a contribué à marginaliser ces dynamiques intellectuelles dans les récits historiques dominants élaborés en Europe.
Des manuscrits conservés mais peu exploités
La tribune souligne également que de nombreux manuscrits, rédigés en arabe ou en langues africaines, sont conservés dans des institutions françaises sans avoir été correctement catalogués. Des mentions imprécises comme "feuillets en arabe" apparaissent dans certains inventaires, indiquant qu'ils n'ont même pas été étudiés.
Par ailleurs, les officiers français engagés dans les campagnes militaires contre Samory Touré, dirigeant ouest-africain qui mena une résistance à l'expansion coloniale française à la fin du XIXe siècle, ont rapporté en France plusieurs manuscrits. Certains sont aujourd'hui conservés dans des établissements publics situés à Caen, La Rochelle, Bordeaux ou Le Havre. Selon Le Monde, ces documents restent, pour la plupart, inexploités.
Au-delà de la question patrimoniale, l'enjeu porte sur l'accès aux sources historiques. La restitution de ces manuscrits permettrait de favoriser une écriture de l'histoire fondée sur des documents produits en Afrique de l'Ouest et non uniquement interprétés dans les institutions européennes.
Dans un contexte marqué par l'affirmation croissante des pays du Sud sur la scène culturelle et intellectuelle, cette réflexion dépasse le cadre muséal. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large de remise en cause des héritages asymétriques issus de la période coloniale. La question des manuscrits apparaît ainsi comme un révélateur des déséquilibres persistants dans la circulation des savoirs, et d'une volonté croissante de redonner aux sociétés africaines la maîtrise de leur propre mémoire.