Km-news
Des femmes en habits traditionnels dans un quartier de Tsingoni, à Mayotte (AFP)
Dans un article récent, le site Km-news.net a mis en pratique la grille d'analyse des cinq principes de la propagande de guerre à la situation de Mayotte. Cette lecture ne s'inscrit pas dans un contexte de conflit armé, mais dans une stratégie de domination politique, juridique et médiatique destinée à maintenir le contrôle de la France sur l'île. Nous reprenons ici bien volontiers cette brillante démonstration.
En 1992, le journaliste et essayiste belge Michel Collon publiait Attention médias !, un ouvrage dans lequel il formalisait les mécanismes récurrents par lesquels les grandes puissances et les médias qui les relaient fabriquent le consentement populaire autour de leurs interventions. Il identifiait cinq procédés fondamentaux : cacher les intérêts économiques et géostratégiques, effacer l'histoire coloniale, diaboliser l'adversaire, se poser en défenseur des droits humains, et enfin contrôler l'information pour rendre tout débat impossible.
Ces procédés sont généralement associés à des conflits armés visibles : l'Irak, la Libye, la Yougoslavie. Mais ils s'appliquent aussi, avec une redoutable efficacité, à des situations où il n'y a pas de bombes : seulement du droit international contourné, de la mémoire effacée, et une population progressivement convaincue que sa condition est naturelle, voire choisie.
Mayotte est l'un de ces cas. Île comorienne retenue par la France depuis 1974 en violation de plusieurs résolutions des Nations Unies, elle offre un terrain d'analyse singulier : celui d'une propagande exercée non pas à travers une guerre, mais à travers la politique, l'administration, les médias et le silence soigneusement entretenu autour d'une histoire que l'on préfère ne pas raconter.
Comment la France aurait appliqué les cinq principes de Michel Collon pour conserver l'île
Cet article applique, point par point, la grille de Michel Collon au cas Mayotte-Comores, en s'appuyant sur un entretien avec Dr Ibrahim Djandi, spécialiste en droit international, du journaliste Rémi Carayol, ainsi que sur les résolutions officielles de l'ONU.
Contexte : un archipel, un vote, une fracture
L'archipel des Comores est composé de quatre îles : Grande Comore (Ngazidja), Anjouan (Ndzuwani), Mohéli (Mwali) et Mayotte (Maore). Colonie française depuis 1841, l'archipel a été conduit vers l'indépendance dans les années 1970.
Le 22 décembre 1974, une consultation est organisée sur l'ensemble de l'archipel des Comores, alors territoire français. À l'échelle globale, environ 94,57 % des suffrages exprimés se prononcent en faveur de l'indépendance.
Toutefois, si trois îles votent majoritairement pour l'indépendance, Mayotte se prononce majoritairement pour le maintien au sein de la République française. Les autorités françaises retiennent alors une interprétation des résultats île par île.
En 1976, après la proclamation d'indépendance des autres îles, de nouvelles consultations sont organisées à Mayotte. Ces scrutins confirment le choix majoritaire de rester dans la République française, situation qui sera ensuite contestée par l'Organisation des Nations Unies au nom de l'intégrité territoriale de l'archipel.
La résolution 31/4 de l'ONU, adoptée le 21 octobre 1976 par 102 voix contre une seule (celle de la France) réaffirme la souveraineté des Comores sur l'ensemble de l'archipel, y compris Mayotte. Le 6 février 1976, la France avait d'ailleurs opposé son veto au Conseil de sécurité pour bloquer une résolution allant dans le même sens. C'est dans ce contexte que s'opèrent les cinq principes que nous allons examiner.
Principe 1 : Cacher les intérêts économiques et géostratégiques
Le discours officiel français sur Mayotte a toujours été construit autour d'un argument de principe : le droit des peuples à l'autodétermination, la liberté des Mahorais d'appartenir à la République française, la volonté démocratique exprimée dans les urnes. Ce récit, cohérent en apparence, occulte une réalité géopolitique bien documentée.
La position de Mayotte dans le canal du Mozambique est d'une importance stratégique considérable. Comme l'explique le Dr Djandi, spécialiste en droit international :
"La valeur stratégique de Mayotte : consistant en une pièce maîtresse du dispositif français, une ressource maritime majeure et un levier d'influence dans l'océan Indien : constitue la principale raison de la présence française à Mayotte, et non pas un simple choix des Mahorais ni une logique humanitaire."Dr Djandi, spécialiste en droit international
Sur le plan maritime, l'île est située à proximité des routes qui relient le Moyen-Orient, l'Asie et l'Afrique australe. Selon le Dr Djandi, environ 80 % du pétrole mondial en provenance des pays du Golfe transite par le canal du Mozambique, ainsi que plus de 30 % du commerce mondial. Contrôler cette voie, c'est disposer d'un point d'observation et de pression sur l'un des corridors maritimes les plus vitaux de la planète.
À cela s'ajoute la Zone Économique Exclusive (ZEE) que la présence de Mayotte procure à la France : des centaines de milliers de kilomètres carrés de ressources halieutiques et énergétiques, notamment du gaz, dans une région encore largement inexploitée.
Enfin, la dimension militaire est explicite. Mayotte abrite une base navale avancée permettant des opérations dans l'océan Indien, au moment même où la France voit ses bases historiques en Afrique subsaharienne réduites sous la pression des États sahéliens (Mali, Niger, Burkina Faso) qui ont exigé le départ des troupes françaises. Dans ce contexte, Mayotte n'est pas seulement un territoire français : c'est un levier essentiel de la stratégie indo-pacifique de la France, face à la montée en puissance de la Chine, de l'Inde et des États du Golfe dans cette région.
Ces intérêts ne sont jamais au centre du débat public. Ils sont recouverts par le discours sur la volonté des Mahorais : premier principe de la propagande identifié par Collon, appliqué à la lettre.
Principaux points de passage maritimes mondiaux
Principe 2 : Effacer l'histoire coloniale et les divisions fabriquées
Michel Collon insiste sur ce point : dans toute propagande de guerre ou de domination, on ne présente jamais un conflit dans son contexte historique réel. On le fait apparaître comme naturel, inévitable, ou né de haines ancestrales, alors qu'il est le produit direct de manipulations politiques et coloniales.
Dans le cas de Mayotte, l'histoire que l'on ne raconte pas est celle-ci : il n'existe pas, culturellement, linguistiquement, religieusement ou génétiquement, de différence fondamentale entre les Mahorais et les habitants des trois autres îles comoriennes. Ils parlent les mêmes langues (shimaoré, shikomori), partagent la même religion, les mêmes traditions, les mêmes réseaux familiaux étendus sur les quatre îles.
La division entre "Mahorais" et "Comoriens" est une construction politique. Elle a été activement fabriquée et entretenue par le Mouvement Populaire Mahorais (MPM), seul parti contre l'indépendance à l'époque, dont l'ancien ministre Dini Nassur a lui-même affirmé qu'il avait été créé avec l'appui de la France. Comme le rappelle le journaliste Rémi Carayol :
"Les partisans de 'Mayotte française' ont développé une propagande très efficace dans un contexte économique difficile, qui contribuait à susciter des tensions et des ressentiments, alors que la plupart des gens n'étaient jamais allés à l'école." Rémi Carayol, journaliste
Le résultat de cette construction identitaire est profondément paradoxal. Carayol le formule avec précision :
"La pire insulte à Mayotte consiste à traiter quelqu'un d'indépendantiste, ce qui, partout ailleurs en Afrique, est un titre de gloire. Ici non, c'est une marque infamante." Rémi Carayol
Cette inversion mémorielle a des conséquences concrètes et humaines. Des familles sont aujourd'hui séparées par une frontière administrative qui n'existait pas il y a cinquante ans. Un jeune né d'une mère mi-mahoraise, mi-grande-comorienne, vivant à Grande Comore, n'a pas pu assister à l'enterrement de son père, faute de visa pour se rendre sur un territoire comorien. Pour un même peuple, parlant la même langue, pratiquant la même religion, partageant le même patrimoine génétique, cette séparation est le fruit d'une politique délibérée et non d'une histoire naturelle.
L'instauration du visa Balladur en 1995 a transformé cette logique de continuité coloniale en infraction administrative : ce visa a fait de la libre circulation entre des îles d'un même archipel un délit, et créé les conditions du drame humanitaire des kwassa-kwassa, ces embarcations de fortune dans lesquelles des milliers de Comoriens ont péri en tentant de rejoindre leur propre territoire.

Depuis l'instauration en janvier 1995 du visa Balladur, plus de 10 000 personnes[entre 7 000 et 10 000 selon un rapport sénatorial établi en 2012] ont péri lorsque les frêles kwassa-kwassa ont chaviré au milieu de l'océan Indien
Principe 3 : Diaboliser l'adversaire
Dans la grille de Collon, le troisième procédé consiste à présenter l'adversaire comme irrationnel, agressif ou moralement inférieur, afin de rendre toute négociation illégitime et toute revendication suspecte. Dans le cas de Mayotte, ce procédé a pris une forme particulièrement inversée : ce sont les Comoriens eux-mêmes qui ont été présentés comme des "colonisateurs".
C'est le chef du MPM, Marcel Henry, qui a popularisé cette rhétorique en affirmant publiquement que les Mahorais préféraient la colonisation française à la colonisation "comorienne". Ce discours, aussi schizophrène qu'il puisse paraître (une île revendiquant sa colonisation pour se protéger d'un peuple frère) a été répété et amplifié jusqu'à s'enraciner dans l'imaginaire collectif mahorais. Carayol le confirme :
"Les leaders politiques de l'époque l'admettaient eux-mêmes : ils avaient développé un discours selon lequel Mayotte était colonisée par les autres îles des Comores. Ils l'affirmaient haut et fort." Rémi Carayol
Ce qui est remarquable, c'est l'évolution de ce discours dans le temps. Dans les années 1970, la diabolisation visait les habitants de Grande Comore et d'Anjouan indistinctement. Aujourd'hui, le récit s'est affiné et recentré : seuls les Grand-Comoriens (habitants de Ngazidja) sont présentés comme "colonisateurs", tandis que les Anjouanais sont progressivement courtisés. On observe ainsi une multiplication de discours séparatistes à Anjouan : une île qui serait, selon ce récit, elle aussi "victime" de Grande Comore et qui devrait rejoindre la France comme Mayotte l'a fait.
Des enquêtes journalistiques, notamment menées par Km-News, ont relevé que la plupart des comptes Facebook diffusant ces discours séparatistes sont géolocalisés à Mayotte, souvent des Anjouanais y vivant, qui incitent leurs proches restés à Anjouan à réclamer le rattachement à la France. Le récent passage de l'ambassadeur de France aux Comores, Étienne Chapon, à Anjouan, où il a déclaré qu'Anjouan était "très importante pour la France" et qu'il avait des "projets d'avenir" pour l'île, a alimenté de vives suspicions quant à une stratégie délibérée de déstabilisation, appliquant une fois de plus le vieux principe colonial du "diviser pour régner".
Principe 4 : Se présenter comme défenseur des droits humains
La France a toujours justifié sa présence à Mayotte au nom d'un argument humaniste : les Mahorais ont librement choisi de rester français, et la France les protège en leur garantissant l'accès aux droits sociaux, à la sécurité, aux services publics. Lors d'une visite sur l'île, le président Emmanuel Macron a même affirmé que sans la France, les Mahorais vivraient dans des conditions semblables à celles des pays voisins.
Cet argument mérite d'être confronté aux données. Mayotte est, de loin, le département français le plus pauvre : le revenu médian y est environ dix fois inférieur à celui de la métropole. L'accès aux soins, à l'éducation, au logement y est structurellement déficient. Le taux de pauvreté dépasse 77 % de la population.
Mais au-delà des chiffres, la logique sous-jacente révèle un mécanisme que l'on peut qualifier de piège à consentement : maintenir les Comores indépendantes dans une pauvreté entretenue par des décennies de déstabilisation économique et politique, afin que le contraste avec Mayotte (même pauvre) demeure suffisamment visible pour dissuader toute aspiration au rattachement. Autrement dit : rendre l'alternative assez inacceptable pour que le statu quo apparaisse comme un bienfait.
Nassurdine Haidari, président du Conseil représentatif des associations noires, et Chahidati Soilihi, élue à Marseille : Les mots du chef de l'Etat sont "d'une indécence crasse et d'une indignité inouïe, [qui] ont résonné comme une gifle dans l'esprit des habitants",
Ce n'est pas une protection des droits humains. C'est une mise en scène de la protection qui, in fine, sert les intérêts stratégiques et économiques décrits dans le premier principe, tout en les dissimulant derrière un discours de bienveillance.
Principe 5 : Contrôler l'information et rendre le débat impossible
Le cinquième et dernier procédé de Collon est peut-être le plus décisif : il s'agit de contrôler l'espace médiatique de telle sorte que les quatre premiers principes ne puissent jamais être discutés sérieusement. Cela passe par la mise en avant de certaines voix, la marginalisation d'autres, et la saturation du débat public par des angles d'approche qui occultent les causes profondes.
Dans le cas de Mayotte, ce contrôle se manifeste de plusieurs façons. Les médias francophones dominants traitent la question mahoraise presque exclusivement sous l'angle de l'immigration irrégulière, de l'insécurité ou de la pression démographique, jamais sous l'angle du droit international violé ou de la légitimité comorienne sur l'archipel. La position des Comores, pourtant soutenue par une résolution de l'ONU adoptée à 102 voix contre 1, est pratiquement absente du paysage médiatique français.
La légitimité française repose sur la mise en avant du vote local comme preuve définitive de souveraineté. Une logique dont l'absurdité peut être illustrée simplement : si la ville de Lyon, lors d'une élection nationale, votait massivement pour un candidat battu à l'échelle du pays, ce candidat ne pourrait pas légitimement s'autoproclamer président de Lyon au nom du suffrage local. C'est pourtant exactement la logique que la France a appliquée à Mayotte en 1974 et 1976.
Ce verrouillage médiatique a pour effet d'invisibiliser non seulement les faits (résolutions onusiennes, histoire du MPM, conditions du référendum) mais aussi les personnes : les familles séparées, les Comoriens qui ne peuvent pas se rendre sur leur propre territoire, les voix qui tentent de restituer une mémoire collective délibérément fragmentée.
Conclusion : Anjouan, ou la propagande en temps réel
La grille de Michel Collon, appliquée au cas Mayotte-Comores, révèle non pas une série de décisions politiques maladroites ou mal informées, mais un système cohérent, structuré et délibéré de maintien d'une présence coloniale par d'autres moyens. Chacun des cinq principes s'emboîte dans les autres : les intérêts économiques et stratégiques sont dissimulés derrière un discours humaniste ; l'histoire coloniale est effacée pour naturaliser une division artificielle ; l'adversaire est diabolisé pour rendre toute revendication illégitime ; le défenseur se pose en protecteur ; et le tout est verrouillé par un contrôle de l'information qui rend le débat de fond quasiment impossible.
Ce qui rend ce cas particulièrement actuel, c'est ce que l'on observe aujourd'hui à Anjouan. Les mêmes procédés (division identitaire, courtisanerie diplomatique, discours séparatistes diffusés depuis Mayotte) semblent en cours d'application à une nouvelle île comorienne. Si cette analyse est fondée, nous ne serions pas face à une page d'histoire close, mais à une propagande en temps réel, dont les effets se feront sentir dans les années à venir.
La question posée par le cas Mayotte n'est pas seulement juridique ou géopolitique. Elle est aussi épistémologique : comment une population peut-elle reconnaître qu'elle a été le sujet d'une manipulation lorsque cette manipulation a façonné, pendant deux générations, la manière même dont elle se perçoit ? C'est peut-être là la marque la plus profonde et la plus durable de ce que Michel Collon appelle la propagande.
Sources et références :
- Michel Collon : Attention médias ! (1992) ; Poker menteur (1998) ; Monopoly (2000)
- Dr Djandi : Entretien sur les enjeux géopolitiques de Mayotte (droit international)
- Rémi Carayol : Reportages et analyses sur Mayotte et les Comores
- Résolution 31/4 de l'Assemblée générale des Nations Unies, 21 octobre 1976
- Veto français au Conseil de sécurité de l'ONU, 6 février 1976
- Dini Nassur : Témoignage sur la création du MPM
- Km-News : Enquête sur les comptes Facebook séparatistes à Anjouan

Dr Ibrahim Djandi, spécialiste en droit international
Rémi Carayol, journaliste ( Capture d'écran )
Source : Km-News





