28/02/2026 reseauinternational.net  8min #306193

Genève, Starlink et le Rubicon : la guerre par système - Pourquoi l'Aes doit accélérer vers la Fédération

par Dr. Eloi Bandia Keita

Il est des périodes où l'Histoire cesse d'être oratoire pour devenir logistique. Les caméras filment des tables rondes, des poignées de main, des déclarations prudentes ; mais, loin des micros, d'autres calendriers s'écrivent - ceux des convois, des stocks, des rotations, des capacités prépositionnées, des boucliers activés. On croit assister à une négociation ; on observe en réalité une mise en configuration. On parle de "cadre", de "désescalade", de "fenêtre diplomatique" ; on voit se former une architecture de forces et de flux. Notre époque a perfectionné un art redoutable : préparer la guerre en parlant de paix.

La tension actuelle entre les États-Unis et l'Iran doit être lue à cette lumière. Non comme un épisode isolé, ni comme une simple querelle nucléaire, mais comme un cas d'école de la guerre du XXIe siècle : hybride, systémique, informationnelle, logistique - et potentiellement décisive. Dans les crises existentielles, la diplomatie n'est pas toujours mensonge ; elle est parfois respiration. Mais elle peut aussi devenir un sas : un intervalle stratégique pour déplacer des capacités, verrouiller des alliances, installer des défenses, sécuriser des lignes d'approvisionnement, calibrer la narration et atteindre ce seuil où "reculer" coûterait plus cher que "frapper". À partir d'un certain niveau d'engagement matériel - munitions prépositionnées, ravitaillement long terme, redondances logistiques, défense antimissile - la décision cesse d'être uniquement politique : elle devient physique. C'est le Rubicon moderne.

Les précédents : quand les mots gèrent le tempo

L'Histoire récente ne se répète pas, mais elle rime. En Irak, la séquence de 2003 a conduit à l'effondrement d'un régime et à la recomposition d'un État entier. En Libye, une résolution présentée comme protection des civils a ouvert la voie à une intervention qui s'est soldée par la chute de Kadhafi et la fragmentation durable du pays. En Côte d'Ivoire, une crise électorale a basculé en confrontation politico-militaire avec implication internationale et arrestation d'un président en exercice. Au Venezuela, la reconnaissance d'une autorité parallèle a montré qu'au XXIe siècle, la légitimité peut devenir une arme diplomatique et financière. En Ukraine, les discours de paix coexistent avec l'attrition, la montée en gamme technologique et la densification logistique d'un conflit qui redessine les équilibres européens.

Chaque cas est spécifique ; aucun ne se superpose. Mais le fil rouge demeure : quand l'enjeu devient existentiel, les mots servent souvent à régler le tempo - ils n'arrêtent pas nécessairement le processus. La diplomatie peut accompagner la préparation, l'habiller, l'amortir, parfois la retarder ; elle ne l'abolit pas.

La révolution silencieuse : la guerre par système

La confrontation USA-Iran n'est pas seulement militaire ; elle est systémique. La guerre moderne ne commence plus avec un tir : elle commence par la pression monétaire, les sanctions, la fragmentation interne, la saturation informationnelle, la dislocation logistique, la supériorité narrative. On peut affaiblir un État sans l'envahir. On peut l'asphyxier par ses flux énergétiques, le fracturer par son espace numérique, le délégitimer par des reconnaissances externes, l'encercler par des architectures financières. Le champ de bataille est devenu multi-couches : énergétique, monétaire, logistique, numérique, psychologique.

C'est cela, la guerre par système : une conflictualité où les infrastructures du réel - paiements, réseaux, données, transport, assurance, communication - sont autant de leviers que les missiles. L'escalade peut être cinétique ; elle peut être algorithmique. Elle peut surgir d'une frappe ; elle peut naître d'une coupure, d'un embargo, d'une rumeur massive. Et lorsque l'architecture lourde est déjà engagée, la diplomatie peut devenir rideau - non frein.

Starlink et la souveraineté perforée

Le tournant de notre temps est informationnel. Lorsque l'infrastructure de communication peut contourner l'État territorial, une part de la souveraineté bascule hors du territoire. Des milliers de terminaux satellitaires capables de maintenir des flux indépendants transforment l'espace informationnel en champ de bataille autonome. La question n'est ni morale ni technophile ; elle est structurelle : qui contrôle les couches critiques ?

Réseaux, satellites, données, cloud, paiements, cybersécurité : ce sont les nervures de la souveraineté contemporaine. Un pays peut conserver son drapeau et perdre la maîtrise de son réel si ces couches dépendent d'autrui. La connectivité n'est plus seulement un service ; elle est une frontière. L'État qui ne protège pas ses infrastructures numériques expose son espace public à l'ingénierie externe - qu'elle soit bienveillante, opportuniste ou hostile.

Le paradoxe technologique : plus de précision, moins de stabilité

Nous vivons une contradiction historique. Plus les armes sont précises, plus les dirigeants croient maîtriser l'escalade ; plus les communications sont rapides, plus les crises se synchronisent ; plus les systèmes sont interconnectés, plus la vulnérabilité devient globale. La promesse de contrôle qu'apporte la technologie peut masquer l'accélération des risques. La civilisation la plus équipée de l'Histoire est aussi la plus interdépendante - donc la plus sensible aux chocs systémiques.

La guerre moderne n'est plus seulement cinétique ; elle est énergétique, financière, algorithmique. Elle peut être déclenchée par un missile ; elle peut l'être par un gel d'avoirs, une rupture d'assurance maritime, une pénurie de composants critiques. Le théâtre est total, et le seuil d'irréversibilité se mesure autant en tonnes de carburant qu'en lignes de code.

Les grandes puissances et la patience stratégique

Dans ces confrontations, certains acteurs n'ont pas besoin d'entrer en guerre pour gagner ; il leur suffit que l'autre s'épuise. L'usure est une stratégie. Les puissances industrielles et financières observent les lignes de fracture, testent les résiliences, recomposent les circuits. L'ordre mondial n'est pas en guerre totale ; il est en recomposition lente. La patience devient un multiplicateur de puissance.

La leçon pour l'Afrique : la dépendance comme vulnérabilité structurelle

Pendant que les puissances calculent, l'Afrique paie. Carburant plus cher, inflation importée, retards de médicaments, tensions financières, vulnérabilités numériques : la dépendance est devenue l'arme silencieuse du siècle. Un pays dépendant d'un seul corridor peut être bloqué ; d'un seul fournisseur, paralysé ; d'une seule architecture numérique, manipulé. La souveraineté n'est pas un slogan ; c'est une structure.

L'Afrique doit cesser de commenter les chocs pour bâtir des amortisseurs. La question n'est pas de choisir un camp ; elle est de réduire l'exposition. Si la connectivité peut devenir une arme, la souveraineté numérique est vitale. Si la logistique décide du tempo, la souveraineté énergétique et des flux est vitale. Si la narration peut délégitimer un État, la souveraineté informationnelle est vitale. Si une crise lointaine bloque des médicaments ici, la souveraineté pharmaceutique est vitale.

L'AES : de l'alliance à la Fédération

L'Alliance des États du Sahel n'a pas le luxe de l'observation passive. Elle est déjà un terrain de pression géopolitique, économique et informationnelle. La réponse n'est pas l'alignement ; c'est la réduction de la surface d'attaque. Et cette réduction, pour être durable, appelle une transformation : passer d'une alliance conjoncturelle à une Fédération fonctionnelle.

1. Non-alignement stratégique actif

Parler à tous, dépendre d'aucun. Diversifier sans se capturer. Multiplier les partenariats sans céder les couches critiques. Le non-alignement n'est pas neutralité molle ; il est autonomie structurée.

2. Bouclier énergétique et logistique

Constituer des stocks stratégiques mesurés, diversifier les corridors, cartographier les points critiques, intégrer régionalement les flux. Un pays qu'on peut asphyxier n'est pas souverain ; il est toléré. La Fédération doit mutualiser les redondances : ports, entrepôts, assurance, transport, pièces critiques.

3. Bouclier pharmaceutique et sanitaire

Identifier une liste resserrée de médicaments essentiels, mutualiser les achats, développer une production progressive, valoriser scientifiquement la pharmacopée avec normes et filières. La souveraineté commence dans l'armoire à pharmacie ; elle se consolide par la standardisation et la traçabilité.

4. Bouclier numérique

Chiffrer les communications gouvernementales, bâtir un socle cloud/données souverain minimal mais robuste, professionnaliser la cyberdéfense, protéger les systèmes critiques (énergie, finance, télécom). Le numérique n'est plus un confort : c'est une frontière stratégique.

5. Bouclier informationnel

La guerre hybride attaque d'abord la confiance. Il faut des capacités permanentes de détection, de réponse rapide, de production narrative cohérente et factuelle. La crédibilité est une infrastructure ; elle se construit avant la crise.

6. Architecture fédérale

Le monde pénalise les espaces fragmentés. Une alliance souple peut être contournée ; une fédération intégrée résiste davantage. Marché intégré, logistique intégrée, politique industrielle commune sur les secteurs essentiels, stratégie numérique partagée, doctrine sécuritaire coordonnée : la résilience naît de l'échelle et de l'interopérabilité. Un pays seul peut être étouffé ; une fédération, beaucoup plus difficilement.

Chute : tenir structurellement

La tension entre Washington et Téhéran est une radiographie du siècle. La guerre moderne ne se déclare pas toujours ; elle se prépare - dans les stocks, les terminaux, les flux, les données, les récits. Le XXIe siècle ne récompense pas les États qui parlent le mieux ; il récompense ceux qui tiennent structurellement.

La dépendance n'est pas une faiblesse accidentelle : c'est une permission donnée aux autres de décider à votre place. L'AES doit le comprendre sans délai et transformer l'intuition souverainiste en architecture fédérale. Bâtir la Fédération n'est pas un luxe idéologique ; c'est une nécessité stratégique. Car dans l'ère des guerres par système, la survie appartient à ceux qui ont réduit leur exposition, multiplié leurs redondances et sécurisé leurs couches critiques.

Bâtir avant d'être bâti. Résister avant d'être testé. Tenir avant de parler.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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