
Cristi Pantelimon
Source: facebook.com
Le souverainisme est né de l'érosion de l'idée de communauté. Pour être plus précis, non pas de "l'idée" en soi, mais de l'état mental et spirituel implicite dans la communauté.
Les auteurs protestants, dans leur lutte contre l'empire catholique, ont déplacé le centre de gravité du monde occidental vers l'individu. La mesure de la foi est devenue "l'intensité" de celle-ci, chez Luther. Tout était dans l'individu, rien ne concernait la communauté, ni la tradition des Pères Saints. Aucune confiance dans le monde communautaire, seulement dans l'individu qui se veut et est un réceptacle de la Parole de Dieu comme "commandement".

De plus, à travers le cadre manichéen hérité d'Augustin, les protestants ont divisé le monde en chrétiens bons/parfaits et d'autres non authentiques. Les premiers n'auraient pas besoin de la loi politique, mais puisque la nature humaine est mauvaise et que les vrais chrétiens sont peu nombreux, jusqu'à la conquête totale de la Cité terrestre par ce christianisme rigoriste, tout-puissant, une puissance laïque, un État, une loi s'imposaient.
La même vision de l'État comme une forme inopportune et inutile dans le christianisme "parfait" se trouve chez le catholique Donoso Cortés, qui croyait sincèrement que l'Europe était la création du catholicisme, c'est-à-dire de l'esprit totalitaire-religieux de l'Ouest.
Chez Calvin, la commandement divin reste la dernière loi, c'est pourquoi sa construction est apparemment politique, mais en réalité théocratique.
Il faut chercher au-delà des mots une atmosphère qui dominait ce monde. Luther sépare les bons chrétiens de ceux qui ne sont qu'imparfaits, mais c'est une séparation totale, dramatique.

Même si, par endroits, les conseils qu'il donne aux princes ressemblent à ce que nous savons des "Enseignements" de Neagoe (icône, ci-contre), le fond est différent. Un monde où l'individualisme a été la base ne peut plus être comme le monde levantin, où le pouvoir n'a jamais été "distribué" comme il l'a été en Occident, c'est-à-dire dualiste.
Une fois une telle séparation opérée, un tel dualisme, nos auteurs cherchent à voir précisément jusqu'où s'étend le pouvoir laïc et où commence le pouvoir spirituel.
Le plus simple est chez Luther: les choses extérieures relèvent du pouvoir laïque, celles de l'âme, du pouvoir spirituel, qui n'obéit qu'à la Parole de Dieu. D'où la "liberté" intérieure du protestant, qui n'est en fait qu'une forteresse fixe, inconfortable, dans laquelle aucun rai de lumière communautaire ne pénètre. Ce monde avait évidemment besoin d'une régulation extérieure excessive, pour contrebalancer le besoin de certitude dans la réception de la Parole de Dieu dans un sens de justesse.
Aucun milieu orthodoxe ne mobilisera autant d'énergie pour préciser ce qu'est la liberté, jusqu'où la foi de l'individu s'étend et où commence l'espace public. "L'espace public" est un autre concept trompeur. Ce n'est pas un espace communautaire, mais l'espace où se manifestent les intérêts individuels. C'est déjà un marché. Pas une famille. Ainsi, la transplantation du souverainisme occidental/américain dans l'espace oriental n'est qu'un implant, un hybride.
Politiquement, nous ne sommes pas dirigés par un Souverain qui devient le lieu de l'incarnation de Dieu sur terre, mais par une symphonie d'ordre spirituel-mondain qui ne connaît pas la séparation, mais s'adapte à toutes les catégories de la communauté qu'il représente. C'est seulement cette symphonie qui représente véritablement l'ensemble communautaire. Le souverain est un solitaire gardé par ses conseillers. L'empereur ou le Seigneur est un père de la nation entouré par le peuple. Dès lors, c'est un autre monde!
Ce que le pouvoir occidental a fait et qui a tracé son destin, le rigorisme excessif, fils du piétisme, l'obéissance à la règle extérieure, etc., sont tous, avec le temps, des éléments qui fragilisent la maison occidentale.
Sans une vie communautaire vivante et large, allant de la culture à la relation entre les hommes, aucune société ne peut survivre.

Les Grecs connaissent le mieux cette leçon. Ils nous donnent aussi la mesure du remède, à travers les présocratiques, où il est dit clairement que la Vérité est communautaire, c'est-à-dire qu'elle ne peut être vraie que ce qui est ressenti en commun par tous.
La question de Luther "Jusqu'où s'étend le pouvoir séculier?" ou "Jusqu'où s'étend l'autorité laïque?" montre elle-même la difficulté dans laquelle le protestantisme a été plongé.
Dans le christianisme oriental, une telle question ne se pose pas, car elle ne peut recevoir de réponse. Comme nous ne pouvons pas savoir exactement, contrairement à ce que croit Carl Schmitt, qui est le souverain, nous ne pouvons pas non plus savoir jusqu'où s'étend l'autorité laïque.
Cela parce que nous n'avons pas deux cités, comme le croyait faussement Augustin, ni deux autorités ou deux souverainetés, comme croyaient les médiévaux, ni un Souverain, comme pensait Hobbes, ni des états d'exception, comme le croient Carl Schmitt ou Agamben.
L'état d'exception n'est qu'une question législative, pas spirituelle. Elle ne peut pas être résolue de manière "politique", mais seulement spirituelle-politique. Les idées de Schmitt sur le Souverain ne diffèrent pas beaucoup de celles de Luther sur l'étendue du pouvoir mondain.
Cette conception occidentale des limites de la souveraineté mondaine provient de la même racine manichéenne qui fonde le christianisme occidental, et qui doit séparer précisément les domaines pour leur assurer une maîtrise absolue. Il semble aujourd'hui tard pour nous, Orientaux, de retrouver notre chemin vers les sources de notre pensée théologico-politique. Mais en réalité, ce n'est pas le cas.
Justement parce que nous vivons l'échec du modèle individualiste occidental, il faut revenir à l'origine de notre tradition, qui est pérenne et orientale, et qui a été, jusqu'à un certain point, aussi celle de l'Occident, mais dont celui-ci s'est éloigné.
Le contexte géopolitique mondial nous est favorable.