02/03/2026 ssofidelis.substack.com  10min #306434

La faillite de la diplomatie trompeuse de Trump

Illustration © SCF

Par  Alastair Crooke, le 2 mars 2026

Avec l'échec de la diplomatie, le conflit est passé du domaine du calcul stratégique réaliste à celui du conditionnement psychologique.

Les négociations diplomatiques du jeudi 26 février, malgré l'optimisme affiché par les médiateurs et les négociateurs, ont confirmé l'impasse fondamentale. Les exigences américaines présentées à l'Iran étaient les suivantes :

  • démantèlement complet des sites nucléaires de Fordow, Natanz et Ispahan
  • transfert de tout l'uranium enrichi vers les États-Unis
  • fin de toutes les clauses de caducité et des restrictions permanentes
  • enrichissement zéro, seul le réacteur de recherche de Téhéran étant autorisé à rester en place
  • allègement minimal des sanctions dès le départ, puis un allègement supplémentaire uniquement après une mise en conformité totale.

Ces exigences étaient clairement formulées pour entraver, plutôt que faciliter, toute solution diplomatique. Elles reflètent une stratégie fondée sur la présomption viscérale de la faiblesse de l'Iran qui, face à la démonstration de force militaire américaine, allait certainement céder et capituler. Cette hypothèse a toujours été présomptueuse. Elle s'est avérée manifestement fausse, car, comme on pouvait s'y attendre, Téhéran a rejeté les exigences américaines :

  • [L'Iran] a insisté sur la reconnaissance de son droit (en vertu du TNP) d'enrichir de l'uranium à des fins civiles
  • Il a rejeté l'"enrichissement zéro"
  • Il a refusé de transférer l'uranium enrichi iranien hors de son territoire
  • Il a insisté pour que tout accord inclue à la fois la reconnaissance de son droit à l'enrichissement et une levée significative des sanctions. L'Iran rejette l'idée de restrictions indéfinies qui lui seraient imposées.

À la fin des pourparlers, l'ambiance était  résolument optimiste. Le négociateur en chef iranien, le ministre des Affaires étrangères Araghchi, a déclaré :

"La session d'aujourd'hui a été la meilleure à ce jour. Nous avons clairement présenté nos exigences".

La partie iranienne voulait montrer clairement à son public national et international qu'elle avait (au moins) négocié de bonne foi.

Cependant, selon des informations provenant des États-Unis, la décision d'attaquer  avait déjà été prise par Netanyahu et Trump lors du sommet de Mar-a-Lago, le 29 décembre 2025.

Les dirigeants iraniens ont bien compris que les raisonnables concessions de l'Iran, lors des négociations, n'auraient pas donné à Trump la "victoire" politique rapide tant convoitée. D'autant que l'Iran a insisté sur l'aspect non négociable de la défense antimissile.

Tout en plaçant le programme nucléaire iranien au centre des négociations, le secrétaire d'État américain Rubio a néanmoins souligné, avant ce (dernier) cycle de négociations, que du point de vue de Washington, la menace des missiles balistiques iraniens était "un élément fondamental qui ne pouvait être ignoré".

Cette affirmation improbable de Rubio correspond toutefois aux informations publiées dans la presse hébraïque israélienne selon lesquelles, après la rencontre entre Netanyahu et Trump en décembre 2025, c'est Netanyahu  qui a exigé que les États-Unis frappent les capacités balistiques de l'Iran et que la destruction de son arsenal de missiles soit prioritaire par rapport aux attaques contre les installations nucléaires iraniennes.

Le même article (israélien) indiquait que Trump avait accepté l'exigence péremptoire de Netanyahu.

Dans l'ensemble, Trump est resté catégorique : quelle que soit l'issue du bras de fer avec l'Iran - qu'elle soit obtenue par la capitulation de l'Iran ou par la force militaire -, il devait personnellement sortir de la confrontation en apparaissant "fort", avec à son actif une "réalisation" historique.

Une guerre en quête de justification

Ainsi, avec la fin de la diplomatie, le conflit est passé du domaine du calcul stratégique réaliste à celui du conditionnement psychologique. Il s'agit donc maintenant de savoir comment caractériser une guerre sans justification claire à un public américain  de plus en plus sceptique. Et comment déclencher au mieux une guerre de manière à fournir à Trump un avantage psychologique certain à l'approche des élections de mi-mandat.

D'où les affirmations absurdes de Trump selon lesquelles l'Iran se serait efforcé de produire des missiles balistiques intercontinentaux pour attaquer le continent américain. Grâce ce type d'argument psychologique, Trump ne sauvait pas seulement Israël, mais aussi l'Amérique.

Ces considérations psychologiques ont contraint une équipe Trump divisée à s'éloigner de plus en plus de la réalité, cherchant désespérément un casus belli plausible pour justifier une frappe militaire contre l'Iran. Contrairement à ce qu'affirme Rubio, l'Iran ne menace pas les États-Unis de ses missiles balistiques intercontinentaux. L'Iran ne représente aucune menace pour les États-Unis et ne possède pas d'armes nucléaires.

Ne vous y trompez pas,  observe Will Schryver :

"Il s'agit d'une guerre choisie par les États-Unis. Cette guerre - et ses conséquences - appartiennent aux États-Unis. C'est la guerre de Trump. Cette guerre a été déclenchée le 3 janvier 2020, sur ordre direct de Donald Trump".

Mais pour l'équipe Trump, admettre ouvertement qu'une frappe contre l'Iran vise à consolider l'hégémonie d'Israël au Moyen-Orient est un argument peu acceptable pour vanter "une autre grande guerre au Moyen-Orient" à un électorat américain hostile aux pertes humaines et de plus en plus sceptique quant à la priorité accordée par Trump aux intérêts israéliens.

Le dilemme posé par l'absence de justification de la guerre est devenu si aigu que les responsables américains ont convenu qu'Israël devait  frapper en premier pour rendre une guerre contre l'Iran "politiquement acceptable" pour l'opinion publique américaine.

Dans un article publié la semaine dernière dans le journal hébreu  Ma'ariv, Anna Barsky a fait valoir que la suggestion d'une attaque israélienne initiale

"passe de l'ironie à l'effroi". Elle décrit en effet "un scénario où Israël prendrait l'initiative d'une action destinée avant tout à produire une prise de conscience aux États-Unis".

Initialement, Trump pensait que le déploiement de forces américaines suffirait à intimider l'Iran, le poussant ainsi à capituler. Witkoff  l'a clairement affirmé sur Fox News : Trump était perplexe et frustré face au mutisme de l'Iran face à un tel déploiement de forces américaines à proximité de son territoire.

Mais surtout, Trump, champion des déclarations grandiloquentes et les promesses de "prouesses militaires américaines exceptionnelles", était déconcerté par les fuites révélant que, malgré le déploiement de renforts, les États-Unis n'avaient pas la  capacité militaire de mener des frappes aériennes intensives sur l'Iran pendant plus de quatre à cinq jours, ou des frappes de moindre intensité pendant une semaine. Trump a ensuite contredit ses généraux.

Les généraux de Trump lui ont présenté une  situation bien plus complexe : ils refusaient de garantir un changement de régime, la durée de l'opération étant incertaine, et toute prédiction quant à la réponse de Téhéran ou aux implications régionales s'avérait impossible.

Malgré ces avertissements, Trump a probablement imaginé (ou espéré) une guerre meurtrière de quelques jours, à l'issue de laquelle il pourrait revendiquer une "victoire" sur les décombres, puis espérer négocier un cessez-le-feu, avec les médias titrant une nouvelle "paix Trump".

Bien sûr, les guerres impliquent toujours plusieurs parties. L'Iran avait averti qu'en cas d'attaque, une guerre totale éclaterait non seulement en Iran, mais dans toute la région. Dès le premier jour de la guerre, l'Iran a tenu parole en attaquant les bases militaires américaines à travers le golfe Persique :  les bases militaires américaines sont  en feu et se consument sous les yeux de tous. Les grandes compagnies pétrolières viennent de suspendre leurs expéditions via le détroit d'Ormuz.

Trump - mais plus précisément Netanyahu - a déclenché une guerre sur plusieurs fronts, où des attaques contre Israël proviennent de toutes parts (Iran, Yémen, Irak, etc.). On s'attend désormais à une confrontation longue plutôt qu'à une guerre éclair.

Trump est piégé dans un cas de "zugzwang".  Il est contraint d'agir contre l'Iran, mais ce faisant, il aggrave sa propre situation.  Selon certaines sources,

"de nombreux membres du Pentagone estiment que les États-Unis risquent de connaître une catastrophe généralisée s'ils s'engagent à outrance dans un conflit à grande échelle avec l'Iran".

Pourtant, la pression idéologique en faveur d'une frappe émanant du camp de Netanyahu et de ses principaux soutiens aux États-Unis s'est avérée irrésistible. Ces derniers considèrent une frappe américaine comme  "une occasion unique" de redessiner la carte géostratégique et de  refondre l'Iran en un allié pro-occidental d'Israël dans une nouvelle coalition en guerre contre le "radicalisme islamique".

De tels fantasmes ne doivent pas être écartés à la légère. Ils sont profondément ancrés dans la culture et diverses croyances eschatologiques.

La planification logistique de guerre a sa propre dynamique : une fois le "ressort" du déploiement militaire enclenché, il faut déployer des efforts considérables pour relâcher la pression. Au début de la Première Guerre mondiale, il s'est avéré impossible pour les dirigeants européens d'inverser le processus de déploiement, simplement en raison des limites inhérentes au système ferroviaire. Il faut déployer des énergies considérables pour mettre fin à une guerre de grande ampleur.

En déclenchant un tel affrontement mondial existentiel, Trump ne pourra pas, à la manière du roi Canut, "ordonner" à la marée de refluer. Il a déclenché des événements qui influenceront notre avenir géopolitique mondial. L'avenir de la Chine, de la Russie et de l'Iran en sera affecté, quoi qu'il arrive.

L'ordre économique est également en jeu. La solution de Trump à la crise de la dette repose en grande partie sur sa guerre commerciale. La viabilité des droits de douane imposés par Trump pour réduire ses obligations en matière de dette dépend de l'hégémonie du dollar. Et l'hégémonie du dollar repose en grande partie sur le maintien du mythe de l'invulnérabilité militaire exceptionnelle des États-Unis.

Mais l'Iran a véritablement mis Trump au pied du mur. Il est désormais confronté à  des choix humiliants : soit il opte pour un retrait prématuré, en présentant un cessez-le-feu comme une victoire, comme lors de la guerre des 12 jours, soit, si la guerre devait se prolonger, il devra admettre que l'armée américaine n'est qu'un tigre de papier, avec des répercussions prévisibles sur les marchés de la dette.

Trump soutient certes inconditionnellement Israël, mais il est à deux doigts de faire sombrer sa présidence.

Mais peut-être n'avait-il pas le choix.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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