02/03/2026 mondialisation.ca  8min #306440

Coopération ou intervention ? Comment la Cia aggrave la crise des cartels au Mexique

Par  Uriel Araujo

À la lumière des dernières informations concernant le soutien des services de renseignement américains au Mexique, on peut se demander si la soi-disant "guerre contre la drogue" n'est pas en train de se transformer discrètement en quelque chose de bien plus dangereux. La  CIA (ainsi que le FBI et même l'ICE) aurait  fourni des renseignements qui ont directement permis de mener des opérations meurtrières contre les cartels mexicains, notamment contre le baron de la drogue El Mencho (Nemesio Oseguera Cervantes), le chef récemment assassiné du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG).

On sait en effet que la CIA mène depuis des années des opérations secrètes sur le territoire mexicain, mais l'assassinat d'El Mencho  avec l'aide de la CIA marque clairement une nouvelle étape. Le cartel a riposté contre les forces mexicaines, transformant Jalisco et d'autres États mexicains en  zone de guerre.

Jusqu'à présent, Washington insiste sur le fait que ses actions au Mexique voisin ne sont qu'une "aide" s'inscrivant dans le cadre de la coopération bilatérale. Quoi qu'il en soit, même si l'on prend ces déclarations au pied de la lettre, cela marque un changement qualitatif. Le partage de renseignements de ce type implique inévitablement une plus grande pénétration, davantage de moyens sur le terrain et un recours croissant à des méthodes secrètes. Il faut donc s'attendre à une escalade.

On se souviendra que ce n'est pas la première fois que la CIA s'implante dans le milieu criminel latino-américain sous le prétexte d'objectifs stratégiques supérieurs. Cependant, cela ne se passe pas toujours selon un scénario clair opposant les "bons" aux "méchants". Pendant la guerre froide, les services de renseignement américains ont notoirement joué sur les deux tableaux sur le continent, tolérant voire facilitant (et s'impliquant dans) le trafic de drogue lorsque cela servait leurs priorités géopolitiques et autres intérêts.

L'affaire Iran-Contra reste l'exemple le plus tristement célèbre, où les objectifs anticommunistes au Nicaragua ont manifestement pris le pas sur la lutte contre le trafic de drogue. Les enquêtes menées par le Congrès ont par la suite révélé "des preuves substantielles de trafic de drogue" liées aux réseaux Contra connus des autorités américaines.

Le Mexique n'a pas échappé à cette logique. Des rapports et des témoignages affirment depuis longtemps que les trafiquants liés à  Miguel Ángel Félix Gallardo, l'un des fondateurs du cartel de Guadalajara, ont été protégés afin de préserver le soutien logistique aux opérations des Contras. L'associé de Félix Gallardo, le baron de la drogue hondurien  Juan Ramón Matta Ballesteros, dirigeait  SETCO, une compagnie aérienne  payée par le département d'État américain pour  approvisionner les Contras malgré ses liens notoires avec le trafic de cocaïne. Les autorités de la Drug Enforcement Agency (DEA) ont par la suite accusé la CIA d'avoir fait obstruction aux enquêtes afin d'éviter de perturber ces mêmes réseaux.

L'enlèvement et le meurtre en 1985 de l'agent de la DEA  Enrique "Kiki" Camarena ont encore davantage mis en évidence ce chevauchement trouble. Des témoins et des enquêtes médiatiques ultérieures ont suggéré que Camarena était tombé par hasard sur des routes de trafic liées à la CIA, les profits de la drogue étant prétendument détournés vers des guerres secrètes. Comme on pouvait s'y attendre, la CIA a nié toute implication directe, mais a admis avoir "connaissance" du trafic lié aux Contras.

Même après l'initiative Mérida de 2008, lorsque des milliards de dollars d'aide américaine ont été versés au Mexique pour financer des opérations de lutte contre le trafic de drogue, l'application de  la loi était inégale et plutôt sélective, certains cartels bénéficiant indirectement de fuites d'informations ou d'accords avec des informateurs. Une enquête menée en 2014 a  révélé que les agences américaines avaient en fait contribué à l'essor du cartel de Sinaloa en se concentrant sur ses rivaux. Le schéma est bien connu : les gains tactiques à court terme faussent le paysage criminel, alimentant ainsi de nouvelles vagues de violence et renforçant finalement le pouvoir de différents acteurs.

Au vu de ces antécédents, la trajectoire actuelle est alarmante. Le président américain Donald Trump a déjà brouillé la frontière entre la lutte contre le trafic de drogue et la lutte contre le terrorisme en désignant les cartels comme des organisations terroristes. Ce changement sémantique est important, car il ouvre la voie à des frappes de drones, des raids des forces spéciales et des actions secrètes empreintes de déni. Les médias  font désormais état d'une posture plus "agressive" en matière de renseignement au Mexique, et le spectre d'une nouvelle escalade continue de planer.

Il est clair que le potentiel perturbateur est énorme. Les cartels ne sont pas des cibles passives : ils sont lourdement armés, profondément ancrés dans les économies locales et capables de riposter de manière asymétrique. L'intensification des activités de la CIA risque de monter les groupes les uns contre les autres, intentionnellement ou non, reproduisant ainsi les schémas anciens. La violence pourrait donc s'intensifier au lieu de diminuer, et de nouvelles victimes civiles sont à prévoir. Cela pourrait à son tour générer un retour en force du nationalisme au Mexique, sapant la coopération et renforçant le sentiment anti-américain.

Pendant ce temps, Washington apparaît comme dangereusement débordé. Ce samedi, les États-Unis ont mené une frappe conjointe avec Israël contre l'Iran, tandis que Trump évoque l'idée d'une  "prise de contrôle amicale" de Cuba. De plus, des informations persistantes font état d'activités secrètes des États-Unis au Venezuela, après l'enlèvement du président Maduro, sous le même prétexte de "guerre contre la drogue".  Des tensions persistent également avec l'Europe au sujet du Groenland, après les déclarations de Trump sur le  déploiement d'actifs américains dans cette région, notamment un navire-hôpital, ce qui constitue une provocation manifeste.

C'est le néo-monroeisme qui se heurte au bon vieux néoconservatisme interventionniste israélien au Moyen-Orient : un mélange suffisamment explosif pour saper davantage le discours MAGA prônant la retenue et l'"America First".

Le Mexique n'est toutefois pas un théâtre lointain. Il partage une frontière de 3 200 km avec les États-Unis et est profondément intégré sur les plans économique et social. Toute campagne secrète soutenue dans ce pays devrait avoir des répercussions vers le nord, intensifiant encore davantage la militarisation de la frontière, la corruption et la propagation de la violence. La demande de drogue aux États-Unis reste en tout état de cause suffisamment élevée pour s'adapter rapidement aux chocs liés à la répression, en changeant de substances et d'itinéraires. Dans ces conditions, même une campagne "réussie" pourrait simplement déplacer le problème.

La soi-disant guerre contre la drogue a toujours été présentée comme une croisade morale. L'histoire montre qu'elle sert également de couverture commode à des jeux de renseignement qui privilégient des intérêts géopolitiques, voire obscurs. Comme auparavant, ce ne sont probablement pas les stratèges de Washington qui en paieront les conséquences, mais les civils des deux côtés de la frontière.

Uriel Araujo

Article original en anglais :  Cooperation or Intervention ? How CIA deepens Mexico's cartel crisis, InfoBrics, le 2 mars 2026.

Traduit par  Mondialisation.ca

Image en vedette via InfoBrics

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Uriel Araujo est un chercheur spécialisé dans les conflits internationaux et ethniques. Il contribue régulièrement à Global Research et  Mondialisation.ca.

La source originale de cet article est InfoBrics

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