04/03/2026 reseauinternational.net  14min #306599

Le vampire de l'Empire

par Laurent Guyénot

Nietzsche écrit dans L'Antéchrist §58 :

"Ce qui existait aere perennius, l'Empire romain, la plus grandiose forme d'organisation, sous des conditions difficiles, qui ait jamais été atteinte, tellement grandiose que, comparé à elle, tout ce qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi n'a été que dilettantisme, chose imparfaite et gâchée, - ces saints anarchistes se sont fait une"piété"de détruire"le monde"c'est-à-dire l'Empire romain, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus pierre sur pierre, - jusqu'à ce que les Germains mêmes et d'autres lourdauds aient pu s'en rendre maître Le chrétien et l'anarchiste sont décadents tous deux, tous deux incapables d'agir autrement que d'une façon dissolvante, veni­meuse, étiolante, partout ils épuisent le sang, ils ont tous deux, par ins­tinct, une haine à mort contre tout ce qui existe, tout ce qui est grand, tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet de l'avenir à la vie Le christianisme a été le vampire de l'Empire romain".

Nietzsche a peut-être emprunté la métaphore du vampire à Ernest Renan, qui l'avait utilisée quelques années plus tôt : "Durant le IIIe siècle, le christianisme suce comme un vampire la société antique, soutire toutes ses forces et amène cet énervement général contre lequel luttent vainement les empereurs patriotes. (...) L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuise la société civile, la saigne, y fait le vide". 1

L'idée que le christianisme vidait la société romaine de son énergie et de son estime de soi avait déjà été avancée par Celse au IIe siècle, puis au début du Ve siècle par les païens romains auxquels Augustin répondit dans le premier livre de sa Cité de Dieu. Cette idée est devenue taboue jusqu'à la nouvelle liberté d'expression de la Renaissance, lorsque Machiavel l'a exprimée à nouveau, avec la réserve qui s'imposait, dans ses Discours sur Tite-Live (II,2) : le christianisme, écrivait-il, avait érodé l'amour des Romains pour la Liberté (il n'entendait pas par-là la liberté individuelle, mais l'indépendance nationale) : "Notre religion glorifiait davantage les hommes humbles et contemplatifs que les hommes d'action. Elle a ensuite placé le bien suprême dans l'humilité, la soumission et le mépris des choses humaines", alors que la religion des anciens "le plaçait dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les autres choses aptes à rendre les hommes forts".

Puis vint le siècle des Lumières, lorsque Voltaire déclara, dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756) : "Le christianisme ouvrait le ciel, mais il perdait l'empire". Puis vint Edward Gibbon et sa monumentale Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain (1819) :

"Cette indifférence indolente ou même criminelle pour le bien public exposait [les chrétiens] au mépris et aux reproches des païens. On demandait aux partisans de la nouvelle secte quel serait le destin de l'empire, assailli par les Barbares, si tous les sujets adoptaient des sentiments si pusillanimes. À cette question insultante les apologistes du christianisme répondaient en mots obscurs et équivoques. Tranquilles dans l'attente qu'avant la conversion totale du genre humain, la guerre, le gouvernement, l'Empire romain, le monde lui-même, ne seraient plus, ils ne voulaient pas révéler aux idolâtres cette cause secrète de leur sécurité". 2

Plus récemment, l'argument a été avancé par le savant français Louis Rougier, un élève de Renan, dans un essai passionné sur Celse publié en 1925 :

"Les chrétiens certes ne furent pas des factieux conspirant en vue de fonder un royaume à part ici-bas. (...) Mais ils constituèrent par leur détachement de la chose publique un parti de déserteurs. La patrie et les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique, selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de Dieu (Stom. IV,4)."Pour nous, écrira Tertullien, rien n'est si étranger que la république... il faut vivre, dit-on, pour la patrie, pour l'Empire, pour les siens. C'était l'opinion de jadis. Personne ne naît pour autrui, puisqu'on meurt pour soi seul"(Apol. XXXVIII,3). Proclamer qu'une seule chose est nécessaire, celle d'assurer son salut personnel, est un principe individualiste, antisocial au premier chef, qui transforme l'optique du monde et l'économie de la société. Il y a plus. Le chrétien doit souhaiter, appeler de ses vœux la fin du siècle, la grande catastrophe où sombrera l'Urbs et l'Empire, pour faire place à"une Jérusalem d'en haut, faite par Dieu et venue du ciel". Plus vite sonnera l'heure de la chute de Rome, plus le chrétien devra s'estimer heureux."Nous devons désirer l'avènement prochain de notre règne et non le prolongement de notre esclavage, écrit encore Tertullien. Seigneur, que ton règne advienne le plus tôt possible ! Tel est le vœu des chrétiens, telle est la confusion des Gentils, tel est le triomphe des anges. C'est pour ton règne que nous souffrons, c'est pour ton règne que nous prions"(De Corona 13). Les désastres publics n'affectent en rien les chrétiens, ils y voient une confirmation des prophéties qui condamnent le monde à périr par les Barbares et par le feu. La Cité de Dieu, formée de la communion des fidèles et des élus, ravit l'homme à sa patrie terrestre, dont il cesse d'épouser les passions et les intérêts.

Or, les réalités politiques, dont les chrétiens se désintéressent comme des choses étrangères qui n'importent pas au salut, c'est au temps de Marc-Aurèle, après quarante ans de paix romaine, sur les bords du Rhin et sur les rives du Danube, la formidable pression des Barbares qui percent jusqu'à Aquilée, cependant qu'en Orient les frontières fléchissent sous la poussée des Parthes. Un devoir s'impose à tous les esprits clairvoyants, celui de contenir les Barbares dont la menace grandit chaque jour. Il ne s'agit pas seulement, en cela, d'assurer la sécurité matérielle de l'Empire, mais de préserver d'un irréparable désastre le patrimoine le plus précieux de l'humanité. (...) Autour des grands empereurs du IIème siècle, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Septime-Sévère, comme, plus tard, autour de Dioclétien, tous les intellectuels, tous les patriciens se groupent pour conjurer le péril commun. Marc-Aurèle, qui n'aimait rien tant que les entretiens philosophiques et la méditation intérieure, donne au monde un exemple de grandeur sans pareille. Souffrant, trompé, désabusé, revenu de toutes les vanités de ce monde, n'obéissant qu'à l'idée de faire son métier d'empereur, par un prodige de vertu civique il fait face à tout, passant les dernières années de son règne sur les bords glacés du Danube ou du Gran, à combattre victorieusement les Quades et les Marcomans, ne se reposant des travaux de la guerre que pour écrire, sous sa tente, au long des tristes nuits d'hiver, ce livres des Pensées, où, sans une plainte, il remercie les dieux de lui avoir donné des parents si accomplis, des maîtres si excellents, une épouse si affectueuse et où il fait chaque soir son examen de conscience philosophique.

Pour parer au danger que courait la civilisation, l'Empire avait besoin du dévouement actif de tous les citoyens, de magistrats et de soldats, et non d'idéalistes"au-dessus de la mêlée". Or, qui répondent les chrétiens, selon Tertullien, à l'appel pressant de l'empereur, à l'heure où l'on enrôlait dans l'armée des Barbares, des esclaves et des brigands ?"Les secours que nous apportons à l'État lorsque c'est nécessaire, sont des secours divins, étant munis de toutes les armes de Dieu... Plus on est pieux, plus on vient en aide par des prières à son souverain ; et c'est appui est bien plus efficace que celui des soldats qui vont à la guerre et tuent le plus d'ennemis possibles. N'est-il pas juste que, lorsque les autres hommes prennent les armes, les chrétiens ne les prennent que comme ministres et serviteurs de Dieu ? Lorsque nous prières mettent en fuite les démons qui allument les guerres et excitent à la violation des traités, nous rendons de bien plus grands services aux princes que les troupes qui semblent faire la guerre pour eux"(De Orat. 5). (...)

La vérité est que la carence des chrétiens instituait une immense grève dans tout l'Empire, ce qui, aux yeux d'un patriote éclairé, était plus qu'une abstention, une trahison. Celse n'avait pas tort qui discernait dans le christianisme un ferment de dissolution de l'Empire et voyait dans l'éventualité de son triomphe le signal des grandes invasions et le naufrage de la civilisation :"Si tout le monde vous imitait, l'empereur resterait bientôt seul et abandonné, de sorte que tout l'Empire tomberait aux mains des Barbares féroces et sauvages et que le culte de votre religion, comme la gloire de la vraie sagesse, disparaîtrait de la terre⇒. 3

Comme nous le voyons, la thèse selon laquelle les Romains ont d'abord été vaincus par les chrétiens, avant de l'être par les barbares, n'a jamais manqué de partisans. Pourtant, si l'argument est d'ordre psychologique - la perte de motivation à se battre pour l'Empire -, il reste discutable et peu concluant. Il se heurte également à l'objection que la moitié orientale de l'Empire a survécu à la moitié occidentale pendant un millénaire, bien qu'elle ait été plus profondément christianisée.

Ce que l'on peut toutefois affirmer sur la base des faits historiques, c'est que la chute de l'Empire occidental a été principalement la conséquence des guerres civiles des IVe et Ve siècles, qui étaient, dans une large mesure, des guerres religieuses menées par les empereurs christianisateurs contre la résistance païenne. Depuis que j'ai défendu cette théorie dans  un précédent article, j'ai découvert que Peter Brown, l'historien le plus réputé de l'Antiquité tardive, a beaucoup insisté sur les ravages causés par les guerres civiles dans son ouvrage The Rise of Western Christendom :

"À maintes reprises, neuf fois en 83 ans (de 312 à 395), les soldats romains ont massacré leurs collègues dans des guerres civiles meurtrières. Les empereurs pleuraient (ou, du moins, s'assuraient que tout le monde croyait qu'ils pleuraient) en voyant les piles de cadavres romains qui jonchaient le champ de bataille après ces combats. Comme l'a montré Brent Shaw [dans Sacred Violence], les véritables"champs de la mort"du IVe siècle ne se trouvaient pas le long des frontières. Ils se trouvaient dans le nord de l'Italie et dans les Balkans, où des batailles sanglantes opposaient régulièrement des empereurs rivaux.

Au Ve siècle, la guerre civile s'est étendue pour inclure une"guerre par procuration"menée par des groupes barbares. Des études minutieuses de la chronologie et de la logistique des guerres civiles du début du Ve siècle ont montré que toutes les avancées majeures des barbares faisaient partie de manœuvres directement liées aux guerres civiles, ou du moins avaient été rendues possibles par la distraction causée par ces guerres. Loin de se précipiter tête baissée depuis les forêts d'Allemagne vers le cœur de la Méditerranée, la plupart des barbares y ont été pour ainsi dire"importés"par des usurpateurs romains rivaux, d'abord vers le sud-ouest de la Gaule, puis à travers les Pyrénées vers l'Espagne. Ce ne sont pas les invasions barbares en elles-mêmes qui ont changé le visage de l'Europe. C'est la synergie entre les groupes barbares, la longue pratique romaine de la guerre civile et l'opportunisme avec lequel les Romains locaux ont exploité à leurs propres fins les barbares et les conditions de la guerre civile". 4

Selon Brown, l'afflux massif de guerriers barbares dans l'Empire était une conséquence, et non une cause, des guerres civiles.

"Les empereurs avaient toujours besoin de troupes pour mener les guerres civiles acharnées qui ont marqué les IIIe et IVe siècles. Ce besoin de soldats pour combattre dans les guerres civiles a entraîné les Germains de l'autre côté de la frontière dans des guerres où, à intervalles réguliers, les Romains s'entre-tuaient, dans des affrontements meurtriers entre armées professionnelles, en nombre bien plus important que ce qu'ils auraient jamais pu imaginer tuer ou être tués en combattant les"barbares"". 5

J'ai également découvert un argument supplémentaire en faveur de la thèse selon lequel les guerres civiles du IVe siècle étaient des guerres religieuses, depuis la toute première menée par Constantin contre Maxence. Les historiens modernes ignorent généralement le facteur religieux dans cette guerre, car ils pensent que Constantin n'avait pas encore fait son coming-out chrétien et que Maxence n'était pas un persécuteur des chrétiens. Mais en 312, lorsque Constantin et Licinius s'allièrent, Maxence s'allia à Maximin Daza, un autre membre de la tétrarchie, qui était un traditionaliste convaincu, c'est-à-dire un "païen", et publia un rescrit contre les chrétiens qui, déclarait-il, "avec leurs croyances ignorantes et futiles, en sont venus à affliger presque le monde entier avec leurs pratiques honteuses" 6. Maximinus rassembla une armée de 70 000 hommes, mais six mois après la défaite de Maxence au pont Milvius, il subit une défaite écrasante lors de la bataille de Tzirallum face à l'armée de Licinius. Un peu plus d'un mois plus tard, Licinius et Constantin, victorieux, cosignèrent l'édit de Milan qui légalisait le christianisme.

Si, comme je crois l'avoir montré, les guerres civiles des IVe et Ve siècles étaient avant tout des guerres de religion liées à la christianisation, alors on peut dire que c'est la christianisation qui a provoqué l'effondrement structurel de l'Empire et les brèches qui ont permis aux barbares d'envahir le territoire. La christianisation n'a pas rendu les Romains trop faibles pour se battre, mais les a amenés à se battre pour Dieu plutôt que pour Rome. Plutôt que de se battre pour la cité des hommes, les empereurs chrétiens ont commencé à se battre de manière de plus en plus obsessionnelle pour la cité de Dieu, détournant les légions des frontières pour les opposer aux ennemis de la "Vérité" à l'intérieur, mobilisant même les barbares contre les Romains dans le processus.

Les guerres de religion, inconnues dans le monde païen, sont programmées dans le patrimoine génétique du christianisme, car elles sont l'essence même du Dieu jaloux. Avoir un Fils a pu adoucir le caractère du Dieu biblique à certains égards, mais n'a pas atténué sa jalousie, bien au contraire. C'est pourquoi, dès que les chrétiens ont été à court d'ennemis païens, ils ont tourné leur colère les uns contre les autres, dans des guerres civiles entre chrétiens de confessions différentes (comme je l'ai déjà évoqué  ici). Cela a culminé au VIe siècle, lorsque le fanatique Justinien a ravagé l'Italie et provoqué l'effondrement réel de l'ordre romain en Occident, comme le soutiennent aujourd'hui les nouveaux historiens (et comme je l'ai évoqué  ici). La raison pour laquelle Justinien est généralement considéré comme le restaurateur de l'unité de l'Empire, plutôt que comme son destructeur, est simplement que l'histoire est écrite par le vainqueur. L'unité de l'Église, que Constantin avait tenté (sans succès) de réaliser pour le bien de l'Empire, était devenue une fin en soi, au détriment de l'Empire et de la civilisation romaine. L'Église a tué l'Empire.

Le jour où le préfet de Rome, Gregorius Anicius, devint le pape Grégoire Ier (590-604), marque le début de la papauté en tant que "fantôme de l'Empire romain défunt, couronné sur sa tombe", selon les mots de Thomas Hobbes (Leviathan, chapitre 47). Sous le successeur de Grégoire, Honorius (625-638), le Sénat fut transformé en église, la résidence impériale du Latran devint le siège de la papauté et tous les bâtiments impériaux devinrent la propriété de l'Église 7. C'est ainsi que commença ce que les historiens de la Renaissance appelleront le medium ævum, notre "Moyen Âge". Au cours de cette période, la papauté s'accrocha fermement au manteau impérial qu'elle avait ramassé, tout en empêchant son concurrent, l'Empire romain germanique, de réaliser l'unification politique de l'Europe, conduisant ainsi à la fragmentation de l'Europe en États-nations constamment en guerre les uns contre les autres. C'est ce que j'ai appelé  La Malédiction papale.

Le christianisme est loué pour être le fondement de la civilisation occidentale, bien que je ne comprenne pas ce que la civilisation occidentale lui doit en termes de sciences, de philosophie, d'art et de tradition politique (lire mon article " Le génie helléno-romain de la Renaissance"). On m'objecte souvent : "Et les cathédrales ?" Je réponds : Voulez-vous parler des cathédrales construites par les moines et les docteurs en théologie, ou bien celles construites par les confréries de francs-maçons ? Récemment, quelqu'un m'a parlé du chant grégorien ; le chant grégorien est le mieux que l'on puisse faire quand on interdit les instruments et la polyphonie dans les églises. La scolastique ? L'expérience intellectuelle la plus stérile qui soit, comme l'a soutenu Louis Rougier dans l'un de ses livres.

Non, vraiment, le leg le plus important du christianisme à la civilisation européenne, ce sont les guerres de religion.

 Laurent Guyénot

source :  Kosmotheos

  1. Ernest Renan, Marc-Aurèle et la fin du monde antique (Histoire des origines du christianisme, livre VII), 4ème éd., Calmann Lévy, 1882, p. 589-90.
  2. Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1819),  tome I, chapitre XV.
  3. Louis Rougier, Celse contre les Chrétiens, 1925, Le Labyrinthe, 1997, pp. 96-99.
  4. Peter Brown, The Rise of Western Christendom: Triumph and Diversity, A.D. 200-1000, préface à l'édition révisée du dixième anniversaire, Wiley-Blackwell, 2013, p. XXXIII.
  5. Brown, The Rise of Western Christendom, op. cit., p. 49.
  6. Richard Gordon, "The Roman Imperial Cult and the Question of Power", dans J.A. North et S.R.F. Price, The Religious History of the Roman Empire: Pagans, Jews, and Christians, Oxford UP, 2011, pp. 37-70 (p. 50).
  7. Richard Krautheimer, Rome: Profile of a City, 321-1308, Princeton UP, 1980, pp. 71-72.

 reseauinternational.net