
Par Marie Schwab
"En tant que Palestiniens, nous sommes tenus de rendre des comptes trois fois par jour. Mais qui va forcer Israël à rendre des comptes ?", interroge Mustafa Barghouti.
Ce ne sont pas des colons, ils volent juste la terre des Palestiniens. Ce ne sont pas des criminels en série, ils brûlent juste des enfants vifs dans leur tente. Ils ne violent pas les Conventions de Genève, ils ont juste largué 200 000 tonnes de bombes sur une population civile captive. Ils n'imposent pas la famine à une société composée pour moitié d'enfants, ils bloquent juste l'entrée de denrées qui pourraient être détournées à des fins militaires. Ils ne terrorisent pas les familles, ils ne les chassent pas de leur lit, de leur verger, de leur village, ils visitent juste leur future propriété avec des barres à mine. Ils ne visent pas les enfants à la tête, ils ne laissent pas les adolescents se vider de leur sang à leurs pieds, ils ne ciblent pas délibérément les médecins, les secouristes, les journalistes : ils se défendent. Continuons à relayer leur propagande, à leur donner une couverture morale et politique, à les armer et à les soutenir.
Israël viole le droit international. Mais ce sont les Etats tiers qui l'assassinent.
Nous assistons à Gaza au premier génocide mondialisé. A l'annihilation d'un peuple, seul devant une armée dotée d'un Etat soutenu par les Etats-Unis et tout l'Occident.
En Europe, les armes utilisées sont : propagande, minimisations, enfumage, sabordage de l'État de droit. Les Etats louvoient avec habileté entre déni, justification et ponctuels "mots très durs" dont la mollesse est comprise à juste titre comme des encouragements par l'occupant. Chaque regard détourné, chaque silence, chaque mensonge répété, chaque munition livrée, chaque contrat commercial ou culturel signé avec Israël sont autant d'actes de complicité.
Que soutiennent donc les dirigeants de ce monde avec autant de passion en prenant fait et cause pour Israël ? Que défendent-ils donc aux côtés de cet Etat d'apartheid suprémaciste, fasciste et génocidaire ? (1)
La loi israélienne ne prévaut pas sur le droit international, n'en déplaise, et la loi martiale de l'occupant n'a aucune légitimité dans les Territoires occupés.
Le problème n'est ni technique ni juridique, il est politique
Mois après mois, les Etats tiers ont choisi d'ignorer avec superbe les différents avis de la plus haute Cour du monde, la CIJ, les plaçant depuis janvier 2024 dans l'obligation juridique de tout mettre en œuvre pour stopper Israël dans son intention génocidaire ; ils ont choisi d'ignorer le mandat d'arrêt international émis par la CPI en novembre 2024 à l'encontre du premier ministre israélien ; choisi d'ignorer l'avis de la CIJ de juillet 2024 les intimant de cesser tout soutien à l'occupation et à la colonisation illégales ; choisi d'ignorer la résolution votée en septembre 2024 par l'Assemblée générale des Nations Unies donnant un an à l'occupant pour démanteler les colonies et se retirer. (2)
Les affaires se poursuivent, le soutien continue, rendant les Etats coupables de complicité de génocide, crime sanctionné par la Convention pour la prévention du crime de génocide. Peu importe. Le but : faire gagner du temps à Israël pour consolider l'État d'apartheid unique. L'accord est tacite : tant que l'occupant camoufle l'annexion de la Cisjordanie en un tour de passe-passe bureaucratique, les dirigeants occidentaux regardent ailleurs, jusqu'au jour où il suffira de dire : "nous avons atteint le point de non-retour, c'est ballot, la présence israélienne est telle que tout retrait est devenu impossible." Or il n'y a pas de point de non-retour. Le jour où les alliés occidentaux d'Israël en auront la volonté politique, le démantèlement se fera.
La question palestinienne n'est pas un problème technique, pas plus que juridique. Le droit est on ne peut plus clair, et il est prononcé. Le problème est politique.
A Gaza, l'occupant viole l'accord de cessez-le-feu jour après jour. On entend : "Oh, mais ce sont des combattants, des terroristes, il est normal qu'Israël les élimine." Or un cessez-le-feu ne se conclut pas avec l'enfant de 8 ans qui fait la queue pour remplir son jerricane d'eau. Mais entre combattants. Assassiner les combattants avec lesquels on a conclut un cessez-le-feu, c'est rompre l'accord.
Mais l'Occident choisit de faire bloc derrière Israël pour forcer la résistance palestinienne au désarmement, comme si les armes de la résistance étaient l'alpha et l'omega de l'oppression coloniale. (3)
Casser la résistance pour briser la société
"La question de la légitimité de la résistance armée palestinienne est une diversion de la question centrale : qu'est-ce qui pousse les Palestiniens à résister ?", pointe Ramzy Baroud. "Vous ne pouvez pas blâmer les Palestiniens parce qu'ils n'acceptent pas d'être des gentilles victimes. Ceux qui attendent des Palestiniens de Gaza qu'ils soient des gentilles victimes n'ont rien compris à Gaza."
Résister, c'est refuser de subir, c'est être acteur, c'est reprendre le contrôle. Comme l' expose le chercheur Abdaljawad Omar, les armes sont le symbole d'un processus de libération : "Les armes n'ont pas seulement une fonction matérielle. Elles sont une déclaration d'existence politique, la revendication d'une organisation de la résistance, le refus de la vulnérabilité permanente. Elles symbolisent non seulement la capacité de résister à l'occupation mais aussi la détermination à rester en tant que Palestiniens sur la terre palestinienne, une présence qui défie l'ordre colonial."
La conscience collective palestinienne s'est tissée sur le canevas de la résistance. Et c'est l'espoir qui va de pair avec la résistance que l'occupant cherche à briser. Casser la résistance pour briser la société. Les bombes n'ont pas suffi, le blocus n'a pas suffi, la destruction minutieuse de toute l'infrastructure permettant à un groupe de faire société n'a pas suffi, l'infiltration de la société par des milices mafieuses n'a pas suffi, la famine n'a pas suffi, le ciblage massif des enfants n'a pas suffi. Rien n'a réussi à transformer cette société bâtie sur l'entraide en un groupe avide, égoïste, entièrement préoccupé par sa survie, incapable de s'organiser, de penser, d'éduquer ses enfants.
Ce vieil homme reconstruit sa maison avec de la boue et des matériaux récupérés là où s'élevait la maison qui abritait ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants : "Nos oliviers étaient ici bien avant l'occupation. Nous avons vécu toute notre vie ici, et nous vivrons et élèverons nos enfants sur cette terre et leur transmettrons l'amour de cette terre."
En décembre 2023, l'occupant a tenté d'effacer mille ans d'histoire et de culture en bombardant la Grande Mosquée d'Omar. Mais les jeunes, pierre après pierre, ont déblayé les gravats. Et si aujourd'hui, l'appel à la prière ne retentit plus depuis des minarets historiques mais depuis des abris faits de bois et de bâches, et si la prière de tarawih ne résonne plus entre les arcs de pierre, elle prend les étoiles à témoin que les Palestiniens n'ont pas renoncé.
Parce que, comme le formule Jehad Abusalim, auteur et analyste, "Gaza n'est pas qu'un lieu. C'est une société, un ordre social. (...) Ce que nous avons perdu ne se résume pas à des structures physiques. Il s'agit de la société. () Cet endroit ne peut pas être vidé et passé au bulldozer sans conséquences, sans à aucun moment prendre en considération ce que cette terre signifiait pour le peuple qui en a été dépossédé."
La violence coloniale au-delà des bombes et des raids
La violence coloniale est multiple, et va bien au-delà des bombes, des tanks et des raids. Elle est omniprésente et s'immisce dans chaque aspect de la vie. Echapper physiquement à la violence coloniale ne signifie pas échapper à la violence coloniale. Les effets de l'oppression coloniale sont dévastateurs dans ses multiples formes : humiliation, harcèlement, peur, incertitude, incapacité à planifier, même un trajet simple.
Depuis un siècle, "une violence psychologique brutale se transmet de génération en génération, constitutive de notre traumatisme collectif", analyse la réalisatrice Cherien Dabis.
En Cisjordanie, la violence coloniale prend la forme de blocs de béton sur la route. D'un mur de huit mètres. D'un soldat à peine pubère qui humilie un père devant ses enfants. D'une colonie, barre de béton stérile perchée sur chaque colline. Du tasrih, permis nécessaire pour chaque déplacement. De l'interdiction militaire, du jour au lendemain, d'aller jouer dans le parc du centre de la ville. D'engins construisant des routes qui transforment un verger en zone militaire. De ruches qui meurent en plein soleil dans le véhicule coincé au check-point.
A Gaza, c'est un père dont l'enfant de 3 ans rend son dernier souffle dans ses bras, faute d'autorisation pour aller le faire soigner en Egypte. C'est la certitude d'avoir dressé sa tente sur des corps enfouis. C'est l'impuissance à protéger ses enfants. Ce sont deux millions de Palestiniens acculés sur 40 % de la Bande de Gaza, qui couvre elle-même à peine plus de 1 % de la Palestine historique. C'est ne pas pouvoir promettre à ses enfants des lendemains meilleurs. Ne pas pouvoir cultiver son carré de terre, car l'occupant interdit l'entrée de semences. Devoir jeter de la nourriture car il n'y a pas de frigo. C'est une mère qui cherche désespérément son enfant : "Nous ne savons pas s'ils sont prisonniers ou si les Israéliens les ont tués ou s'ils gardent leur corps. Pourquoi nous laisser dans un tel état de confusion ?", se lamente Hanaa, dont le fils cadet, Omar, 18 ans, a disparu. "Nous ne savons pas ce qui leur est arrivé. Mon fils était dans la fine fleur de l'âge, comme une fleur, quand il a disparu. Pourquoi nous laisser dans l'incertitude ?"
"La grande préoccupation des Israéliens, c'est comment enlever un autocollant de leur voiture", expose la juriste Diana Buttu le 26 février. "Alors que notre préoccupation, c'est comment sortir les corps de sous les décombres, que faire avec les charniers, comment réaliser les opérations chirurgicales nécessaires aux milliers d'enfants amputés, comment prendre soin des orphelins, comment reconstruire les hôpitaux, les écoles, comment traduire les soldats de l'occupation en justice, comment nous assurer qu'Israël ne pourra pas reprendre le génocide de grande ampleur ?"
Notes :
- (1) En Allemagne, les étrangers désireux d'obtenir la nationalité allemande sont sommés de reconnaître l'État d'Israël : Antizionismus verhindert die Einbürgerung, Süddeutsche Zeitung, 19.12.2024
- Aux Etats-Unis, brûler le drapeau américain s'inscrit dans la liberté d'opinion, mais brûler le drapeau israélien est un délit : The Israeli flag just became the only national flag illegal to burn in the United States. Israel-Palestine news, 18.8.2025
- En France, le projet de loi Yadan annule purement et simplement la liberté d'expression.
- (2) Ces différents jalons juridiques, outre qu'ils imposent des obligations d'agir aux Etats, leur offrent aussi l'opportunité de s'affranchir de leur indéfectible soutien au peuple victime de l'Holocauste en leur permettant de considérer Israël comme auteur de génocide à Gaza et de crimes contre l'humanité en Cisjordanie.
- (3) Les Palestiniens ont déposé les armes par le passé. En 1948, les villages choisissant de se rendre sont rasés au même titre que ceux qui refusent. En août 1982, les combattants palestiniens quittent le Liban dans le cadre d'un accord de cessez-le-feu. Deux semaines plus tard, les milices phalangistes alliées des sionistes massacrent par milliers les Palestiniens désarmés dans les camps de Sabra et Chatila - femmes, enfants, vieillards. En 1993, l'OLP renonce à la lutte armée et en quelques années, le nombre de colons en Cisjordanie double. Mahmoud Abbas - qui accepte que son peuple vive sous la botte israélienne et répète qu'il n'a aucun désir de retourner dans son village natal de Safad, d'où il a été expulsé en 1948 par la force - ne peut quitter la Cisjordanie, ni même sa ville, sans un permis délivré par un officier subalterne israélien.
1er mars 2026 - Transmis par l'auteure.
* Marie Schwab milite au Collectif Palestine 12 (Aveyron). Ses textes, lus à l'occasion des rassemblements hebdomadaires dans la ville de Millau, sont "des cris du coeur !"