06/03/2026 reseauinternational.net  6min #306834

 Epstein Files, le procureur général adjoint : « les images de mort, d'abus physiques et de blessures sont exclues des publications »

War Crimes don't Hide sex Crimes : Les crimes de guerre ne cachent pas les crimes sexuels

par Amal Djebbar

Le pouvoir protège souvent ses crimes par le bruit des autres crimes. L'histoire politique regorge de scandales où des abus sexuels ont été dissimulés derrière des affaires plus vastes, plus spectaculaires, plus "stratégiques". Les crimes de guerre, les intrigues d'État et les rivalités géopolitiques occupent l'espace public et relèguent au second plan des violences qui, parce qu'elles touchent à l'intime et à la honte, deviennent plus faciles à étouffer. L'affaire Epstein révèle ce mécanisme troublant : dans les sphères du pouvoir, les scandales ne se concurrencent pas seulement - ils se recouvrent parfois.

Le film Les Hommes d'influence met en scène une mécanique bien connue des stratèges de la communication politique : fabriquer une guerre médiatique pour détourner l'attention d'un scandale sexuel impliquant un président. Dans cette fiction, des spin doctors orchestrent une crise internationale imaginaire afin que l'opinion publique se concentre sur la sécurité nationale plutôt que sur la conduite privée du chef de l'État. L'idée centrale du film est glaçante : dans l'écosystème médiatique moderne, un scandale peut en effacer un autre, à condition d'être plus spectaculaire.

Cette logique n'est pas seulement un ressort dramatique. Elle éclaire aussi la manière dont certains scandales bien réels ont été traités - ou, plus précisément, neutralisés dans le flot de l'actualité. L'affaire Epstein constitue un exemple saisissant de cette zone grise où se croisent pouvoir, influence et silence institutionnel.

Jeffrey Epstein n'était pas seulement un financier controversé. Il évoluait dans un réseau dense de relations politiques, économiques et mondaines. Autour de lui gravitaient des personnalités influentes, des responsables politiques, des chefs d'entreprise, des intellectuels et des figures médiatiques. Pendant des années, les accusations d'exploitation sexuelle visant des mineures ont circulé, parfois documentées, mais souvent minimisées. Malgré ces signaux d'alerte, Epstein a continué à fréquenter les cercles les plus puissants du monde.

Ce qui frappe dans cette affaire n'est pas seulement la gravité des accusations, mais la durée pendant laquelle elles ont pu être ignorées ou relativisées. Comme dans Les Hommes d'influence, l'espace médiatique et politique semblait constamment occupé par d'autres urgences : crises économiques, guerres, rivalités diplomatiques, conflits internes. Dans ce tumulte permanent, un scandale sexuel - même majeur - pouvait passer au second plan.

Peut-on aller jusqu'à affirmer qu'une guerre réelle pourrait être déclenchée pour dissimuler un scandale sexuel ? L'histoire montre que les crises internationales peuvent parfois coïncider avec des moments de fragilité politique interne. L'affaire impliquant Bill Clinton et Monica Lewinsky, par exemple, a souvent été analysée à travers le prisme de cette tension entre scandale privé et décisions géopolitiques. Sans établir de causalité simpliste, cet épisode rappelle combien l'attention publique peut être déplacée lorsque l'agenda politique et médiatique se réorganise autour d'enjeux stratégiques.

Dans un monde saturé d'informations, les scandales entrent en concurrence. Ceux qui touchent aux intérêts stratégiques des États ou aux équilibres internationaux captent naturellement la lumière médiatique. Les crimes plus intimes, même lorsqu'ils impliquent des abus graves, risquent alors de se dissoudre dans l'ombre.

Le parallèle entre le film et l'affaire Epstein met également en lumière un autre mécanisme : la protection informelle que procure l'appartenance aux réseaux de pouvoir. Dans Les Hommes d'influence, les stratèges manipulent l'information avec une efficacité redoutable parce qu'ils maîtrisent les circuits médiatiques et politiques. Dans l'affaire Epstein, la question centrale demeure celle des silences : comment un individu accusé à plusieurs reprises a-t-il pu continuer à circuler librement parmi les élites pendant si longtemps ? Et comment expliquer que tant de personnes gravitant dans son entourage n'aient jamais été réellement inquiétées, alors que les victimes, elles, ont dû se battre pendant des années pour être entendues ?

La réponse tient en partie à la structure même du pouvoir contemporain. Les grandes élites politiques, financières et culturelles forment souvent des réseaux imbriqués. Dans ces espaces fermés, la réputation collective est un capital précieux. Lorsqu'un scandale menace cet équilibre, la tentation peut exister de minimiser l'affaire, de la traiter comme un problème marginal ou privé. Le scandale devient alors une anomalie à contenir plutôt qu'une vérité à exposer.

Ce phénomène n'est pas nouveau. Pendant des décennies, les scandales sexuels impliquant des figures puissantes ont été relativisés, dissimulés ou requalifiés. Ce qui change aujourd'hui, c'est la tension entre cette culture du secret et la transparence imposée par l'écosystème médiatique contemporain. Les réseaux sociaux, les enquêtes journalistiques indépendantes et les mobilisations citoyennes rendent de plus en plus difficile le maintien du silence.

Mais l'affaire Epstein rappelle que le silence n'est pas seulement une absence de parole. Il peut être produit activement par le déplacement de l'attention. Lorsqu'une société est absorbée par des crises majeures - guerres, menaces terroristes, catastrophes économiques - l'attention collective se concentre naturellement sur ce qui apparaît comme vital ou urgent. Les médias hiérarchisent l'information, les gouvernements orientent le récit politique, et l'opinion publique se focalise sur les dangers immédiats. Dans ce contexte, certains scandales ne disparaissent pas réellement : ils deviennent périphériques. Ils continuent d'exister, mais à la marge du débat public. Peu à peu, ils glissent hors du champ de vision collectif, non parce qu'ils sont totalement dissimulés, mais parce que l'espace mental disponible pour les traiter s'est rétréci.

C'est précisément ce que suggère le titre : les crimes de guerre ne cachent pas les crimes sexuels. Ils peuvent temporairement détourner le regard, saturer l'espace médiatique, créer un écran de fumée. Mais ils ne les effacent pas. Les violences demeurent, les victimes existent, et la vérité finit souvent par refaire surface.

Le film Les Hommes d'influence agit ainsi comme un miroir critique. Il met en lumière les logiques de pouvoir qui rendent certains scandales possibles. Il montre comment l'attention collective peut être orientée, comment les crises peuvent être hiérarchisées et comment l'urgence peut parfois servir d'alibi.

Aujourd'hui, la lucidité consiste à refuser cette hiérarchie implicite des crimes. Les enjeux géopolitiques, aussi graves, soient-ils, ne doivent jamais devenir des paravents derrière lesquels disparaissent d'autres formes de violence.

Car, au fond, la leçon est simple : les crimes spectaculaires ne rendent pas les autres moins réels. Ils ne font que retarder le moment où ils devront être regardés en face.

Seen in Boston  pic.twitter.com/UYkFKyealY

- Molly Ploofkins (@Mollyploofkins)  March 3, 2026

 Amal Djebbar

Illustration : Alexandre Cabanel, l'Ange déchu, 1847.

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Commentaire

newsnet 2026-03-06 #15426

au contraire ça les confirme