07/03/2026 reseauinternational.net  8min #306947

La guerre du temps

Pourquoi l'Iran continue de se battre - et pourquoi Washington pourrait avoir commis une erreur stratégique

par Laala Bechetoula

•  L'illusion de la victoire rapide
Les guerres commencent souvent par une certitude.
Les empires appellent généralement cette certitude la confiance.
La guerre déclenchée le 28 février 2026, lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées contre l'Iran, semble avoir été construite précisément sur cette conviction.

•  La phase initiale devait être décisive
En quelques heures :
le guide suprême iranien Ali Khamenei a été assassiné ;
des installations militaires majeures ont été visées dans tout le pays ;
des frappes massives ont été menées contre des infrastructures stratégiques.

À Washington comme à Tel-Aviv, beaucoup estimaient qu'une telle opération de décapitation pourrait provoquer un effondrement rapide du système iranien.
Pourtant, plusieurs jours plus tard, l'État iranien demeure opérationnel. Son commandement militaire fonctionne toujours, et ses forces de missiles restent capables de mener des frappes de représailles dans toute la région.
Ce seul fait suggère que le conflit en cours pourrait ne pas suivre le calendrier imaginé par ses architectes.
Il pourrait évoluer vers quelque chose de bien plus complexe.
Une guerre qui ne serait pas décidée par la vitesse - mais par le temps.

•  L'erreur stratégique de la vitesse
L'histoire militaire moderne révèle une erreur récurrente chez les puissances dominantes : confondre supériorité militaire et rapidité politique.
Ce schéma s'est déjà répété à plusieurs reprises.
Les États-Unis sont entrés :
au Vietnam, en pensant que la puissance militaire stabiliserait rapidement l'Asie du Sud-Est ;
en Irak en 2003, en s'attendant à ce que la chute du régime transforme rapidement la région ;
en Afghanistan, en supposant qu'une intervention limitée pourrait démanteler durablement les réseaux insurgés.

Dans chacun de ces cas, la phase militaire initiale a été victorieuse.
Mais les objectifs politiques se sont révélés beaucoup plus difficiles à atteindre.
Le politologue John J. Mearsheimer met précisément en garde contre ce biais stratégique :
"Les grandes puissances surestiment souvent la facilité avec laquelle la force militaire peut transformer les systèmes politiques étrangers". ~ John J. Mearsheimer, "The Great Delusion", Yale University Press, 2018.

L'Iran représente un défi encore plus complexe.
Car ses structures politiques et militaires ont été façonnées précisément en prévision de pressions extérieures.

*

La culture stratégique iranienne : survivre, c'est vaincre

Pour comprendre la réponse iranienne à cette guerre, il faut revenir au traumatisme fondateur de l'État iranien contemporain : la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Pendant huit ans, l'Iran a subi :
des bombardements massifs ;
un isolement économique international ;
l'utilisation d'armes chimiques par les forces irakiennes.
Malgré ces pressions extrêmes, l'État iranien a survécu.
De cette expérience est née une doctrine qui continue de structurer la pensée stratégique iranienne :
l'endurance est en elle-même une victoire.
Contrairement aux puissances expansionnistes qui définissent la réussite par la conquête territoriale, l'Iran définit la victoire comme la survie de l'État sous pression.
Cette logique modifie profondément l'équation stratégique.
L'Iran n'a pas nécessairement besoin de vaincre militairement les États-Unis.
Il lui suffit d'éviter l'effondrement.
Comme l'explique l'historien stratégique Lawrence Freedman :
"L'acteur le plus faible ne cherche généralement pas la victoire sur le champ de bataille ; il cherche à prolonger le conflit jusqu'à ce que les coûts politiques deviennent insoutenables pour l'adversaire". ~ Lawrence Freedman, "Strategy : A History", Oxford University Press, 2013.
Ce principe semble être au cœur de l'approche iranienne.

•  L'architecture de la résilience
L'Iran a traduit cette philosophie en architecture institutionnelle.
Le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) a développé ce que les analystes appellent la doctrine de "défense mosaïque".
Dans ce système, le pays est divisé en zones opérationnelles décentralisées capables de fonctionner de manière autonome même si le commandement central est perturbé.
Chaque région dispose :
de structures de commandement indépendantes ;
de capacités balistiques ;
de plans opérationnels pré-autorisés.

L'objectif stratégique est clair :
la neutralisation du leadership national ne doit pas paralyser l'ensemble du système militaire.
La succession politique rapide après la mort de Khamenei illustre précisément cette résilience.
Loin de s'effondrer, l'État iranien a absorbé le choc et poursuivi son fonctionnement.

•  La guerre comme duel de volontés
Carl von Clausewitz décrivait la guerre comme "un duel de volontés".
Dans les conflits asymétriques, l'endurance politique devient souvent plus décisive que la supériorité technologique.
La réponse iranienne semble refléter cette logique.
Plutôt que de chercher une escalade immédiate et décisive, Téhéran semble avoir adopté une stratégie de pression distribuée.
Des frappes de missiles et de drones ont visé plusieurs points de la région sans provoquer une confrontation frontale unique.
L'objectif paraît être la transformation progressive du conflit en guerre d'attrition.
L'ancien commandant américain David Petraeus rappelait devant le Congrès :
"On ne peut pas tuer ou capturer suffisamment d'ennemis pour mettre fin à un mouvement de résistance".

Même si l'Iran est un État et non une insurrection, la logique reste pertinente.
La résilience politique peut limiter considérablement l'efficacité de la supériorité militaire.

•  L'économie de l'attrition
Les guerres ne se jouent pas seulement avec des armes.

Elles se jouent aussi avec les budgets, les chaînes d'approvisionnement et l'endurance économique.

L'asymétrie de coûts entre les systèmes iraniens et occidentaux est frappante.

Les drones Shahed coûtent quelques milliers de dollars.

Les missiles utilisés pour les intercepter peuvent coûter entre un et quatre millions de dollars.

Cette disproportion transforme le conflit en équation d'attrition.

Une puissance technologiquement supérieure doit dépenser beaucoup plus de ressources pour neutraliser des systèmes beaucoup moins coûteux.
À long terme, de telles asymétries peuvent modifier l'équilibre stratégique.

•  Le facteur Hormuz - une onde de choc mondiale
Au cœur de l'équation stratégique se trouve un corridor maritime étroit mais essentiel :
le détroit d'Hormuz.
Près de 20 millions de barils de pétrole par jour transitent par ce passage, soit environ un cinquième du commerce pétrolier mondial.

Toute perturbation sérieuse se répercute immédiatement sur l'économie mondiale.
Dès les premiers jours du conflit :
les prix du pétrole ont fortement augmenté ;
les coûts d'assurance des pétroliers ont grimpé ;
les marchés du gaz naturel liquéfié se sont tendus.
Mais l'importance réelle d'Hormuz dépasse la simple question énergétique.
Elle concerne la vulnérabilité systémique de l'économie mondiale.
Le détroit relie les réserves énergétiques du Golfe aux grandes économies industrielles d'Asie.
La Chine, l'Inde, le Japon et la Corée du Sud absorbent la majorité du pétrole qui y transite.

Pour le Japon, près de 90% des importations énergétiques dépendent de routes maritimes liées à ce passage.
Une perturbation prolongée ne resterait donc pas une crise régionale.
Elle deviendrait rapidement un choc économique mondial.
Inflation énergétique, ralentissement industriel et instabilité financière pourraient se propager dans toute l'économie globale.
Dans ce cas, la guerre ne serait plus simplement militaire.

Elle deviendrait une crise systémique de l'ordre économique international.

•  Le dilemme stratégique asiatique
Les pays les plus dépendants de l'énergie du Golfe ne sont pas ceux qui combattent dans cette guerre.
Ce sont des puissances asiatiques.
La Chine, l'Inde, le Japon et la Corée du Sud dépendent fortement de ces flux énergétiques.
Pour ces économies, une perturbation prolongée d'Hormuz représenterait un choc majeur.
Une question géopolitique devient donc centrale :
combien de temps ces puissances accepteront-elles de supporter les coûts économiques d'un conflit auquel elles ne participent pas directement ?

Leur position pourrait devenir l'un des facteurs déterminants de l'évolution du conflit.

•  La fragilité des alliances
Les coalitions militaires fonctionnent tant que les coûts restent supportables.
Mais elles commencent à se fissurer lorsque la charge devient inégale.
Les chocs énergétiques, les perturbations économiques et l'incertitude stratégique prolongée mettent désormais à l'épreuve la cohésion de l'alliance confrontée à l'Iran.

Plus la guerre dure, plus le risque de divisions politiques augmente.
L'ancien commandant de l'OTAN Stanley McChrystal résumait cette dynamique :

"Les guerres modernes ne sont presque jamais décidées uniquement par la puissance de feu. Elles le sont par la légitimité, l'endurance et la perception".

Ces facteurs deviennent progressivement centraux dans l'évolution du conflit.

•  Évaluation finale - une guerre du temps
Les architectes de cette guerre pariaient sur la vitesse.
Mais l'issue pourrait finalement dépendre du temps.
La stratégie iranienne semble fondée sur l'endurance.
Les États-Unis doivent maintenir une volonté politique lointaine.
Les marchés mondiaux absorbent les chocs économiques.

Les alliances subissent des pressions croissantes.
Les études stratégiques confirment l'importance de ce facteur.
Le politologue Ivan Arreguín-Toft a montré que dans les conflits asymétriques prolongés, les acteurs les plus faibles finissent souvent par l'emporter.
Autrement dit, le temps lui-même peut devenir une arme décisive.
Si ce conflit se transforme en guerre longue, le champ décisif ne se limitera plus au ciel iranien ou aux eaux du Golfe.

Il s'étendra à la résilience des économies, à la patience des sociétés et à la solidité des alliances.

Et l'histoire montre que les guerres façonnées par ces dynamiques finissent rarement là où elles ont commencé.
Les États-Unis sont entrés dans cette guerre en pensant qu'elle serait décidée par les missiles.
L'Iran y est entré en pensant qu'elle serait décidée par le temps.
Et l'histoire suggère que le temps est souvent l'arme la plus dangereuse.

 Laala Bechetoula

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