13/03/2026 investigaction.net  11min #307570

La guerre permanente, ou comment on nous vole notre avenir

Corse

AFP

Il y a des chiffres qui donnent le vertige. Pas des chiffres abstraits, pas des chiffres qui appartiennent aux économistes ou aux technocrates, mais des chiffres qui parlent directement à celui qui n'arrive pas à payer ses soins dentaires, à la mère qui apprend que le service de pédiatrie de son hôpital de proximité va fermer, à l'enseignant qui achète sur ses propres deniers les fournitures que l'État ne fournit plus. Des chiffres qui racontent une arnaque historique, d'une ampleur si colossale qu'elle en devient presque invisible.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont fait de la guerre une industrie permanente. Pas une guerre qui finit et qui laisse place à la reconstruction, à la diplomatie, à la paix. Une guerre qui se prolonge, qui mute, qui trouve toujours une nouvelle justification, un nouvel ennemi, une nouvelle région du monde à déstabiliser. Les chiffres compilés par les chercheurs de l'Université Brown sont là pour en témoigner : depuis les seuls attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont engagé et sont obligés de dépenser la somme de  8 000 milliards de dollars pour financer leurs guerres. Huit mille milliards. Ce n'est pas un budget, c'est un gouffre. Et ce gouffre a été financé entièrement par la dette, sans aucune augmentation d'impôts, contrairement à toutes les guerres précédentes de l'histoire américaine. La facture a été refilée aux enfants, aux petits-enfants, aux générations futures qui n'avaient pas encore la possibilité de voter ni de protester.

Mais si l'on remonte un peu plus loin dans l'histoire, si l'on additionne le coût de la Guerre froide depuis 1948 jusqu'à la chute du mur en 1991, les historiens estiment ce total à 13 100 milliards de dollars supplémentaires en dollars constants de 1996. Ajoutez la Corée, le Vietnam, le premier Golfe, les interventions en Amérique latine, en Afrique, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen. Ajoutez les 14 000 milliards de dollars dépensés par le Pentagone depuis 2001, dont entre un tiers et la moitié ont atterri dans les poches de sociétés privées d'armement. Entre 2020 et 2024 seulement, cinq firmes d'armement, Lockheed Martin, RTX, Boeing, General Dynamics et Northrop Grumman, ont raflé à elles seules  2 400 milliards de dollars de contrats militaires. Deux mille quatre cents milliards. Pour cinq entreprises. Sur cinq ans.

On parle ici de l'argent public de citoyens qui n'arrivent pas à se soigner.

Car voilà le paradoxe obscène qui se cache derrière ces montagnes de dollars. Les États-Unis, première puissance militaire de l'histoire de l'humanité, pays qui dépense plus en armement que les dix nations suivantes réunies, ce même pays se classe désormais  49e mondial en termes d'espérance de vie, et les projections de l'Institut pour les métriques de santé de l'Université de Washington prévoient qu'il tombera à la 66e place d'ici 2050. La 66e place mondiale pour l'espérance de vie. Des pays comme le Costa Rica ou le Portugal font mieux.  Le rapport Mirror Mirror 2024 du Commonwealth Fund est sans appel : sur les critères d'équité en santé, d'accès aux soins et de résultats pour les patients, les États-Unis arrivent derniers parmi les pays développés comparables. Morts prématurées, mortalité infantile, overdoses, violences : les Américains vivent moins longtemps et en moins bonne santé que leurs équivalents européens, japonais ou coréens. La revue américaine de santé publique résume la situation en une formule lapidaire : "les États-Unis sont parmi les nations les plus riches du monde, mais ils sont loin d'être les plus en bonne santé." Ce n'est pas un accident. C'est le résultat direct de décennies de choix budgétaires, d'une infrastructure de santé publique sous-financée, fragmentée, incapable de couvrir universellement une population entière. Pendant que les porte-avions sillonnaient le Golfe Persique, les hôpitaux ruraux américains fermaient un à un.

Aperçu de  la performance du système de santé : Les États-Unis se classent derniers au classement général. Les trois pays les plus performants en 2024 sont l'Australie, les Pays-Bas et le Royaume-Uni (Rapport Mirror Mirror 2024 du Commonwealth Fund)

C'est précisément ce qu'avait en tête le président chinois Xi Jinping lorsqu'il répète, depuis des années, que "l'Est s'élève et l'Ouest décline." Ce n'est pas de la propagande. C'est une analyse froide d'un modèle économique qui s'est choisi la guerre plutôt que l'humain, la domination militaire plutôt que la prospérité sociale. La Chine, qui n'a pas envahi un pays depuis des décennies, a construit des infrastructures, des universités, des hôpitaux, une classe moyenne. Les États-Unis ont construit des drones, des bombes guidées et  des bases militaires dans 80 pays.

Alors arrive la guerre en Iran. Le 28 février 2026, à 2h30 du matin heure de Washington, Trump annonce sur sa plateforme Truth Social que "les forces armées américaines ont commencé des opérations de combat majeures en Iran." Une semaine de frappes a déjà coûté des milliards de dollars selon les estimations préliminaires du Pentagone. Le Brent a bondi de plus de 16% depuis le début des hostilités, franchissant la barre des 85 dollars le baril. Le gaz européen a pris 40% en quelques jours. Les ménages français, corses compris, vont payer à la pompe et sur leurs factures de gaz la guerre que personne ne leur a demandé de vouloir.

Localisation des  bases militaires américaines dans le Monde

Les justifications officielles sont connues d'avance : le nucléaire iranien, la sécurité régionale, le changement de régime, la défense de la démocratie. On les a entendues en Irak en 2003, en Libye en 2011, en Syrie à partir de 2015. Mais la vérité géopolitique, que les analystes les moins timides commencent à formuler clairement, est d'une brutalité toute simple : l'Iran possède l es troisièmes réserves prouvées de pétrole au monde, avec environ 200 milliards de barils, et les plus grandes réserves de gaz naturel de la planète. L'Iran est le verrou qui contrôle, via le détroit d'Ormuz, le passage de 20% du pétrole consommé mondialement chaque jour, et de 20% du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. Comme l'a écrit une analyse publiée dans Le Grand Continent il y a quelques jours, en contrôlant ce passage, les États-Unis empêchent la Chine de le contrôler à leur place. L'Iran exporte entre 1,1 et 1,5 million de barils par jour, dont près de 90% vers la Chine, principal acheteur, en dehors du circuit dollar. C'est un affront géopolitique et économique que Washington ne pouvait pas laisser prospérer indéfiniment. L'objectif réel de cette guerre n'est pas la paix au Moyen-Orient. C'est le contrôle des ressources énergétiques dans un contexte de rivalité globale avec Pékin. Le reste, comme toujours, est du storytelling.

Et la Corse dans ce tableau ? Elle n'est pas spectatrice lointaine. Elle est terrain.

La base aérienne 126 de Ventiseri-Solenzara, posée sur la côte orientale de l'île comme un poignard planté dans la Méditerranée, est l'une des plaques tournantes militaires les plus stratégiques de tout le flanc sud de l'OTAN. Ce n'est pas une interprétation ni un raccourci polémique : c'est la formulation même des plus hauts responsables de l'État français. Emmanuel Macron, lors de son discours à l'Alboru en 2018, a décrit la Corse comme "un poste avancé de la France en Méditerranée."  Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur, a été encore plus direct en 2022 : "La Corse est notre porte-avion pour la Méditerranée."  Le commandant de la base navale d'Aspretto avait lui-même utilisé l'expression "bastion avancé de la France en Méditerranée." Les mots sont choisis. La fonction est assumée. La Corse est une base opérationnelle au service d'une politique militaire dont elle n'est pas l'auteure.

Les faits confirment cette réalité. En 1993, des avions décollaient de Solenzara pour frapper la Bosnie. En 1999, pour le Kosovo. En 2011, 48 heures seulement après le vote de la résolution de l'ONU sur la Libye, des bombardiers quittaient la piste corse pour l'Afrique du Nord. La base accueille en permanence 950 personnels en temps normal, peut recevoir jusqu'à 55 appareils, dispose d'un dépôt de munitions et de trois dépôts de carburant assurant trois mois d'autonomie. Elle est aujourd'hui en train d'intégrer des drones Reaper, ces appareils de surveillance longue durée capables de voler plus de 24 heures d'affilée et d'assurer un suivi permanent de zones sensibles. Le colonel qui commande la base a déclaré publiquement, le 5 mars 2026, que Solenzara se tient prête à  servir de base avancée si le conflit en Iran nécessite son utilisation. Des Mirage 2000 s'entraînent actuellement au tir aérien sur fond de tensions croissantes au Moyen-Orient. L'île brûle chaque été davantage, ses jeunes partent, ses hôpitaux manquent de moyens, et pendant ce temps la piste de la base sera rénovée entre 2027 et 2028 pour accueillir de nouveaux avions ravitailleurs, grâce aux 334 millions d'euros annoncés par le ministre des Armées Sébastien Lecornu  lors de sa visite en avril 2024, soit 70% d'une enveloppe globale de 334 millions destinés aux infrastructures militaires corses sur sept ans.

Il y a là quelque chose de profondément révoltant. Ces millions iront renforcer un outil de guerre dont le peuple corse n'a jamais voté ni l'existence, ni l'usage, ni les missions. Ces millions n'iront pas vers l'hôpital de Bastia saturé en été, vers les déserts médicaux du centre de l'île, vers la prévention des incendies qui détruisent chaque année des milliers d'hectares de forêt.

Une base qui accueille les entraînements OTAN pourrait demain devenir, si un État ennemi décide de riposter contre les positions atlantistes en Méditerranée centrale, une cible. La base britannique d'Akrotiri, à Chypre, a déjà été frappée par un drone iranien dans les premiers jours du conflit actuel. La Corse est à peu près à la même distance de l'Iran que Chypre. Ces questions ne sont pas abstraites. Elles sont d'une actualité brûlante.

Pendant toute  la période de régulation, il faudra d'abord avoir obtenu un avis médical du Samu, en appelant le 15, avant de pouvoir se rendre aux urgences de Bastia.

Le vrai débat, celui qu'on n'a jamais eu collectivement, est celui des priorités. Pas de gauche contre droite, pas de pro ni d'anti-OTAN au sens de querelle de chapelles, mais une interrogation fondamentale sur à qui appartient ce territoire, et au service de qui il est mis. Quand on nous explique qu'il n'y a pas d'argent pour les services publics, que les retraites doivent être réformées, que les hôpitaux doivent se rationaliser, que l'école manque de moyens, il faut avoir le courage de regarder où cet argent va. Il va, entre autres, financer la guerre la plus coûteuse de l'histoire humaine en termes cumulés. Il va financer des opérations militaires dont l'objectif réel est la mainmise sur des ressources naturelles situées à des milliers de kilomètres d'ici, au profit d'intérêts géostratégiques qui dépassent, et de très loin, les préoccupations de quiconque vit ici et tente de faire soigner ses enfants, de chauffer son appartement ou de trouver un médecin généraliste.

Les chercheurs de Brown ont établi un chiffre particulièrement éclairant : chaque million de dollars dépensé en défense produit en moyenne cinq emplois aux États-Unis.  Ce même million, investi en éducation, en produit treize. Presque trois fois plus. On pourrait appliquer le même raisonnement à n'importe quel domaine de l'investissement social. La guerre est, économiquement, le pire investissement possible pour un peuple. Le meilleur, en revanche, pour les quelques entreprises qui la fabriquent.

L'Histoire jugera cette époque avec la même stupéfaction que nous jugeons aujourd'hui certaines absurdités du passé. Comment des sociétés aussi techniquement avancées ont-elles pu consacrer des dizaines de milliers de milliards de dollars à détruire, à dominer, à contrôler les ressources d'autrui, pendant que leurs propres populations voyaient leur espérance de vie décliner, leurs hôpitaux fermer, leurs enfants s'appauvrir ? La réponse est simple, même si elle est difficile à entendre : parce que ceux qui décident des guerres ne sont pas ceux qui les paient, ni ceux qui meurent dans les ruines.

Et pendant ce temps, à Solenzara, les Mirages s'entraînent au tir. Personne n'a demandé son avis au peuple qui vit de l'autre côté de la piste.


Chasseurs Mirage 2000 lors d'un exercice militaire des forces aériennes "Serpentex" avec la participation de 12 nations, dont 10 de l'OTAN, le 17 mars 2016 sur la base aérienne militaire de Solenzara (AFP)

Source :  Corse

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