
Par Ramzy Baroud, le 13 mars 2026
Imaginons une Palestine libérée. Prenons le temps de concevoir comment la justice pour le peuple palestinien redéfinirait non seulement la région, mais aussi, en définitive, le monde entier.
Cette réflexion ne porte pas sur une "solution politique" au sens restrictif et bureaucratique du terme. De telles solutions ne requièrent aucun génie particulier : la véritable justice ne pourra advenir que lorsque le peuple palestinien se verra reconnaître l'ensemble de ses droits et de ses aspirations politiques.
Cependant, une telle justice ne pourra émerger tant qu'Israël ne jurera que par son idéologie sioniste, un régime fondé sur la suprématie raciale et l'éradication systématique de la population arabe palestinienne indigène. Une fois les mécanismes de cette idéologie démantelés, les mécanismes politiques précis passeront au second plan. Comme le suggère l'histoire, l'avenir s'orienterait vers une coexistence plutôt que d'entretenir la ségrégation ethnique actuelle.
Pour certains, discuter aujourd'hui d'une Palestine libérée peut sembler quelque peu éloigné de la guerre qui ravage aujourd'hui la région. Cette guerre, si elle n'est pas définitivement enrayée, continuera de dévaster les peuples du Moyen-Orient, entraînant une militarisation accrue, des dépenses militaires colossales et d'interminables cycles de violence. C'est pourtant le débat le plus crucial de notre temps.
Dans son documentaire fondateur, le regretté journaliste et cinéaste australien John Pilger a résumé la place centrale de la Palestine au Moyen-Orient en ces mots prémonitoires :
"Une injustice historique a été commise à l'encontre du peuple palestinien, et tant que l'occupation illégale et brutale d'Israël ne prendra pas fin, il n'y aura de paix pour personne - y compris les Israéliens".
Ce ne sont pas des paroles en l'air, mais une vérité historique indéniable. La Palestine demeure l'épicentre de tous les conflits persistants et toutes les guerres au Moyen-Orient. Pour Israël, l'occupation constitue le pivot de ses incursions militaires au-delà des frontières. Pour les voisins et alliés de la Palestine, elle symbolise la plaie béante d'une région historiquement marquée par une continuité politique, culturelle, linguistique et religieuse.
Même lorsque la Palestine semblait reléguée à la périphérie de la diplomatie régionale, Israël a toujours veillé à rappeler à ses voisins que ses ambitions ne se bornent pas aux seuls Palestiniens. Que ce soit en Palestine historique ou dans le Shatat (la diaspora), le projet sioniste a toujours affiché des ambitions plus larges.
Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a récemment confirmé cette volonté expansionniste en déclarant être engagé dans une "mission historique et spirituelle" visant à concrétiser la vision d'un "Grand Israël". En affichant ouvertement une carte englobant le territoire palestinien et menaçant la souveraineté des États arabes voisins, il a clairement indiqué que l'effacement de la Palestine n'est que la première étape d'un projet colonial bien plus vaste.
La guerre actuelle confirme ce rôle central. Ses origines, le discours politique subséquent et les visions contradictoires d'une réalité "post-guerre" ramènent la Palestine au centre de la scène mondiale. Aborder la question de la Palestine comme un sujet en marge, comme le font certains, est une grave erreur historique. Aborder l'avenir du Moyen-Orient sans placer la Palestine au centre est tout aussi illusoire.
Voilà pourquoi nous devons plus que jamais mettre l'accent sur le débat palestinien.
"Quand la lutte palestinienne aboutira à une issue juste, les ondes de choc positives transformeront la région. Ce n'est qu'alors que nous pourrons passer d'un état de guerre perpétuelle à un avenir ancré dans une véritable libération collective".
Pour autant, inutile d'espérer un catalogue de solutions politiques abstraites. Nous savons déjà, instinctivement, à quoi ressemble la justice pour les Palestiniens. La liberté d'exister, d'être reconnu à égalité, d'accéder à la souveraineté, de demander des comptes et du respect - rien de tout cela ne nécessite de longues digressions sur le droit international ou humanitaire. Ce sont des droits naturels ancrés en nous, individuellement et collectivement, aussi sûrement que le sang court dans nos veines.
Les Palestiniens et autres victimes de l'agression israélienne ne sont pas responsables du refus d'Israël et de ses complices de respecter le droit international ou d'adhérer à tout principe humanitaire universel. Le coût moral et juridique de cette situation doit être intégralement supporté par ceux qui ont trop longtemps abusé, bafoué et sabordé l'ordre juridique international.
Aujourd'hui, les Palestiniens, comme les peuples du Liban, de Syrie et d'autres nations de la région, agissent exactement comme toute nation opprimée se doit d'agir, en faisant preuve d'une détermination inébranlable. Ce sumud est la clé, plus que jamais. L'issue finale de ce conflit ne dépendra pas du nombre de victimes ou de l'ampleur des destructions, mais de la résilience du peuple palestinien. L'histoire, patiente, nous enseigne que si les peuples légitimes tiennent bon, ils finissent par l'emporter.
Richard Falk, ancien rapporteur spécial de l'ONU pour les droits de l'homme en Palestine et éminent juriste, qualifie ce phénomène de victoire dans la "guerre de légitimité", une guerre qui ne mobilise pas les avions de chasse, mais plutôt la clarté morale de ceux qui refusent de disparaître.
Si la justice prévaut en Palestine, elle prévaudra inévitablement au Liban, en Syrie et au-delà. Le stéréotype éculé du Moyen-Orient déchiré par la guerre disparaîtra enfin. Une paix juste apportera bien plus que l'absence de guerre : des opportunités, la reconstruction, un essor régional collectif, et surtout, le retour de l'espoir.
Loin d'être un vœu désespéré murmuré en des temps sombres, cet espoir est une réalité à portée de main. Et la seule issue envisageable.
Traduit par Spirit of Free Speech