
Conte philosophique et satirique à l'usage des âmes candides qui contemplent l'Amérique avec les yeux de Chimène
Avertissement de l'éditeur
Cher lecteur,
Ce qui suit est le récit véridique (ou à peu près) d'un philosophe européen naïf, nommé Candide-Optimiste, qui entreprit un voyage dans le Nouveau Monde pour y contempler le fonctionnement de la plus ancienne démocratie moderne.
Hélas ! ses illusions y furent aussi froissées que les feuilles d'automne sous les bottes des armées de la liberté. Puisse ce récit lui servir de leçon, et à vous, lecteur, de divertissement utile.
L'Éditeur parfois impertinent Isaac Bickerstaff
*
Chapitre premier
Où le héros découvre un pays où tout le monde parle de liberté et où quelques-uns la monnayent fort bien.
Mon nom est Candide-Optimiste, et je suis né dans une petite ville de Westphalie, du moins à ce que l'on m'a dit, car mes parents ayant été emportés par une fièvre maligne, je fus élevé par un oncle qui me répétait sans cesse :
"Mon neveu, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, surtout en Amérique, où la liberté éclaire les nations".
Ayant atteint l'âge de raison (ce qui est discutable), je résolus d'aller voir par moi-même cette terre promise. Je traversai l'océan sur un vaisseau qui transportait, outre des marchandises, un grand nombre de missionnaires de la démocratie, tous fort contents de vendre des Bibles et des armes aux peuples lointains.
Dès mon débarquement à New-York, je fus frappé par l'immensité des édifices et la petitesse des âmes. On me conduisit dans une cité nommée Washington, où siège le grand conseil de la nation. Là, je fus présenté à un homme vénérable qui portait le titre de "Sénateur". Il me dit, en posant la main sur un livre épais :
"Mon fils, ici nous avons séparé les pouvoirs comme on sépare le bon grain de l'ivraie. Les affaires de l'État sont pures comme l'eau de roche". Je le crus, car j'étais jeune.
Mais le soir même, dans une auberge fréquentée par des gens de robe, j'entendis un avocat chuchoter à son voisin : "Le contrat pour les camions en Floride est signé. Gothams empochera deux mille dollars par convoi humanitaire, et le peuple paiera, comme toujours". Je ne compris pas bien, mais je notai le nom : Gothams. Il sonnait comme une cité de ténèbres.
Chapitre deuxième
Comment la guerre contre un pays lointain devint la vache à lait d'une poignée de bergers.
Je poursuivis mon chemin vers le sud, attiré par les récits de palmiers et de fortunes rapides. J'arrivai en une contrée nommée Floride, où réside un homme puissant que l'on appelle "le Prince de Mar-A-Lago".
On disait de lui qu'il avait bâti sa fortune sur le sable et les dettes, mais qu'il gouvernait désormais le pays avec la sagesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Dans son palais, je fus témoin d'une scène étrange. Des hommes en habits sombres discutaient autour d'une carte représentant un pays lointain nommé Perse (ou Iran, je ne sais plus). L'un d'eux, que l'on nommait Feinberg, disait :
"Voyez, mes amis, si nous bombardons ce site nucléaire, l'entreprise de mon cousin, qui fabrique des missiles hypersoniques, verra ses actions monter de trente pour cent. Et comme je siège au conseil de la Défense, je pourrai faciliter les commandes".
Un autre, nommé Wright, approuvait :
"Et moi, comme je contrôle l'énergie, je ferai en sorte que le pétrole monte à cent vingt dollars le baril. Ma société de fracturation hydraulique pourra doubler ses forages". Tous riaient, et le Prince leur servait des cocktails aux couleurs du drapeau.
Je m'étonnai : "Mais, messieurs, si vous faites la guerre pour enrichir vos amis, que deviendra la paix ?"
Ils me regardèrent comme on regarde un moustique, et le Prince me dit :
"Mon cher Européen, la paix, c'est ce que nous vendons aux autres. Nous, nous achetons la guerre".
Je sortis, effaré. Un vieux serviteur me prit à part :
"Ne vous étonnez pas, monsieur. Ici, c'est ainsi depuis toujours. Rappelez-vous l'Irak, où le vice-président Cheney fit si bien fructifier les affaires de Halliburton. Ce n'est qu'une coutume locale".
Chapitre troisième
Où l'on apprend que les droits de douane sont une invention merveilleuse pour enrichir les ministres.
Je quittai la Floride le cœur serré et me rendis dans une grande ville de commerce, nommée New-York. Là, je voulus rencontrer un illustre personnage, le secrétaire au Commerce, un certain Lutnick. On m'indiqua qu'il résidait dans une tour de verre et d'acier, au sommet de laquelle il contemplait les allées et venues des navires chargés de marchandises.
Par une fenêtre ouverte, j'entendis une conversation téléphonique :
"Mon fils, achète toutes les créances des importateurs qui ont payé des droits de douane.
Nous allons les rembourser à trois cents pour cent de profit. J'ai fait annuler ces droits par la Cour suprême, comme prévu".
Je demeurai interdit. Ainsi, ce ministre imposait des taxes, savait qu'elles seraient annulées, et son propre fils rachetait les créances à bas prix pour empocher la différence ? Cela me parut plus ingénieux qu'un automate de Vaucanson.
Je tentai d'interroger un passant :
"N'est-ce pas malhonnête ?" Il haussa les épaules : "C'est la vie, monsieur. Ici, on appelle cela le free market. La liberté, comprenez-vous".
Je commençais à comprendre que la liberté avait plusieurs sens, comme Janus avait plusieurs visages.
Chapitre quatrième
Du merveilleux conseil de la paix, où l'on reconstruit ce que l'on a détruit, et avec quel argent !
Mon périple me conduisit ensuite dans le désert, au bord d'une mer sans eau, où l'on m'avait dit que se tenait le grand "Conseil de la paix".
Je m'attendais à voir des sages en robe blanche discutant de traités. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver une assemblée de magnats de l'immobilier, de banquiers et de princes du pétrole !
Le gendre du Prince, un jeune homme nommé Jared, présidait la séance.
Il montrait des maquettes d'hôtels de luxe, d'îles artificielles en forme de palmiers, de tours de verre étincelantes.
"Voici, disait-il, ce que nous construirons dans les territoires dévastés par notre dernière intervention humanitaire. Le fonds souverain de Riyad a déjà promis deux milliards. En échange, nous leur avons vendu une entreprise de jeux vidéo, et j'ai personnellement touché vingt-cinq millions de frais de gestion".
Un vieux cheikh opinait du turban. Je murmurai à mon voisin :
"Mais sur quelles ruines bâtirez-vous ces merveilles ?"
Il me répondit :
"Sur celles que nous avons faites, pardi ! C'est bien plus économique : la main-d'œuvre est abondante et les terrains sont déjà dégagés".
Je pensai à cette maxime antique : "Ils sèment la mort et récoltent l'or".
Mais on m'assura que c'était là le progrès, et que les peuples béniraient leurs bienfaiteurs.
Chapitre cinquième
Où le héros rencontre l'ombre de Jefferson et apprend une terrible vérité.
Désespéré par tant de cynisme, je me retirai dans une bibliothèque poussiéreuse, à Charlottesville, non loin de la maison qu'habita jadis un certain Thomas Jefferson.
Là, je méditais sur les paradoxes de ce pays quand une ombre se matérialisa devant moi.
C'était lui, en perruque poudrée et culotte de soie.
"Jeune homme, dit-il, je vois que vous vous tourmentez. Sachez que j'ai écrit que tous les hommes naissent égaux, mais que j'ai possédé six cents esclaves. J'ai rêvé d'une république vertueuse, mais j'ai vu naître les factions que Madison redoutait. J'ai bâti des institutions pour contenir les appétits, mais les appétits ont grandi plus vite que les institutions".
Je lui demandai : "Père fondateur, que dois-je penser de cette comédie ?"
Il sourit tristement :
"Pensez que l'Amérique est une expérience toujours recommencée, toujours trahie, mais toujours possible. Mes successeurs ont appris à tourner les garde-fous, à confondre intérêt public et profit privé. Mais n'oubliez pas : le peuple peut, un jour, secouer l'arbre de la liberté. Il l'a fait pour les droits civiques, il peut le faire contre les nouveaux rois de Mar-A-Lago".
"Et comment ?" demandai-je.
Il disparut en murmurant :
"En lisant des livres comme celui-ci, en se méfiant des princes, et en n'oubliant jamais que la vigilance est le prix de la liberté".
Conclusion
Où Candide-Optimiste renonce à son optimisme, mais pas à l'espoir.
Je quittai l'Amérique le cœur lourd, mais l'esprit éclairé.
J'avais vu que la démocratie pouvait être un théâtre où les acteurs changent de costume mais pas de rôle.
J'avais compris que les guerres, les sanctions, les reconstructions étaient souvent des opérations financières déguisées.
J'avais rencontré des hommes d'État qui ressemblaient à des banquiers, et des banquiers qui gouvernaient comme des princes.
Pourtant, l'ombre de Jefferson m'avait laissé une lueur :
l'Amérique, disait-il, est aussi le pays où des citoyens se lèvent, où des journalistes fouillent, où des juges parfois résistent. Peut-être qu'un jour, les peuples se lasseront d'être les dindons de la farce.
En attendant, je suis retourné dans ma Westphalie, et quand on me demande ce que j'ai vu, je réponds :
"J'ai vu le pays le plus libre du monde, où l'on peut s'enrichir en ruinant les autres, et où l'on appelle cela le patriotisme".
Et je termine par cette moralité (car nous laissons le moralisme et la moraline aux jeanfoutres et autres pâles toqués) :
Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pour ceux qui tiennent les rênes.