14/03/2026 reseauinternational.net  4min #307711

Asphyxie

par Amal Djebbar

On me dit de plus en plus souvent, presque comme une confidence honteuse, presque comme un aveu de désertion : "j'ai envie de partir de ce pays".
Ce ne sont pas des marginaux, ni des aventuriers. Ce sont des jeunes, des moins jeunes, des gens ordinaires. Des gens d'ici.

Et je connais les zozos du coin. Je les vois, je leur parle, je sais comment ils pensent. Alors je peux vous dire une chose : pour qu'ils commencent à prononcer cette phrase à voix haute, c'est que l'idée a déjà fait son nid dans leur tête. Ici, on ne parle pas de partir sur un coup de tête. On y pense longtemps, parce qu'on aime pas être loin des siens. Mais quand ça sort, c'est que quelque chose s'est fissuré.

Il y a d'abord cette jeune femme, une trentaine d'années, mariée, des enfants. Une vie normale, en apparence. Le genre de personne qui croyait encore il y a peu qu'il suffisait de travailler, de faire sa vie tranquillement. Et puis voilà qu'elle se surprend à dire qu'elle regarde ailleurs. Qu'elle cherche un havre de paix, loin d'ici. Ce ne sont pas des paroles en l'air : ce sont des calculs, des recherches, des discussions le soir à table. Quand une mère de famille commence à envisager l'exil, c'est que le thermomètre social est sérieusement cassé.

Et puis il y a les jeunes. Ceux qui sont nés ici, qui ont grandi ici, qui étaient censés construire leur avenir ici. Je les croise, je discute avec eux. Ils ne rêvent pas tous de fortunes exotiques ou de plages lointaines. Non. Ils veulent simplement respirer.

Un jeune couple de la génération Z est parti passer un week-end aux Pays-Bas. Rien d'extraordinaire : un petit voyage, histoire de changer d'air. Ils sont revenus avec quelque chose de plus lourd dans les valises que des souvenirs touristiques : l'envie de s'y installer. L'un d'eux me l'a dit très simplement : là-bas, il s'est senti à l'aise. Chez lui. L'environnement lui plaisait, l'ambiance, les perspectives. Une sensation étrange quand on réalise que ce sentiment de normalité, on ne l'éprouve plus chez soi.

Et puis il y a cet autre jeune. Un parcours cabossé depuis le bac. Les promesses d'orientation, les formations qui s'enchaînent, les portes qui se ferment. Je vous épargne les détails bureaucratiques : les dossiers, les rendez-vous, les attentes interminables. Sa formation vient d'être arrêtée faute de budget. Fin de l'histoire. Rideau. Alors lui aussi regarde ailleurs. Pas par romantisme. Par fatigue.

Cela commence à faire beaucoup pour une si petite bourgade habituellement si casanière.

Beaucoup trop de gens qui commencent à envisager l'exil comme une solution rationnelle. Pas une aventure, pas une lubie : une issue.

Pendant ce temps-là, les enfants des notables et des gros agriculteurs n'ont pas attendu ce moment de lucidité collective. Eux sont déjà partis depuis longtemps. Installés ailleurs, parfois depuis des années. Certains ont même changé de nationalité. Quand les élites locales prennent discrètement la sortie de secours, il serait peut-être temps que quelqu'un regarde l'incendie.

Oui, une nouvelle vague déferle en France. Elle ne fait pas de bruit, elle ne manifeste pas, elle ne casse rien. Elle part.

C'est la vague silencieuse de ceux qui veulent quitter un pays devenu étouffant. Étouffant par ses règles absurdes, ses labyrinthes administratifs, ses normes qui se multiplient comme des mauvaises herbes. Étouffant par une inflation qui grignote les salaires pendant que les discours officiels nous expliquent doctement que tout est sous contrôle.

Et surtout, étouffant par cette obsession nationale : empêcher les gens de jouir du fruit de leur travail.

On travaille plus, on gagne moins. On entreprend, on est soupçonné. On réussit, on est taxé. On respire, et bientôt, on recevra la facture. Tout est prélevé, ponctionné, réglementé. L'énergie, le logement, les déplacements, les salaires : chaque domaine devient un terrain de chasse fiscal.

À ce rythme-là, il ne restera bientôt plus qu'une seule liberté : celle de payer.

On confisque tout. Le temps, l'argent, l'initiative. Même l'air que l'on respire commence à ressembler à un produit tarifé. Et un jour, si la logique va jusqu'au bout, il faudra probablement payer pour avoir le droit d'aller travailler.

Alors certains commencent à regarder la sortie.

Pas parce qu'ils n'aiment plus leur pays. Mais parce que leur pays, lui, semble avoir cessé de les aimer.

 Amal Djebbar

Illustration : Kim Jeong-hui, Paysage d'hiver, 1844. Le titre de l'œuvre fait écho à un passage des Entretiens de Confucius : "C'est seulement lorsque vient le froid de l'hiver que l'on voit que le pin et le cyprès sont les derniers à perdre leurs feuilles". Dans la tradition lettrée d'Asie de l'Est, ces arbres symbolisent la constance et la fidélité dans l'adversité.

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