17/03/2026 chroniquepalestine.com  8min #308032

La fermeture de Rafah laisse les malades de Gaza bloqués et privés de soins


Alma, la fille de Lama Abu Reida - Photo : Maram Humaid / Al Jazeera

Par  Maram Humaid

Des milliers de personnes risquent de voir leur état de santé s'aggraver après la fermeture d'un point de passage stratégique qui a stoppé toute évacuation médicale pour les familles en attente d'un traitement à l'étranger.

Gaza, bande de Gaza - Le 28 février, Lama Abu Rheida n'était plus qu'à quelques heures de ce qui, l'espérait-elle, allait changer le destin de sa petite fille malade, Alma.

La famille avait enfin été informée que la petite fille - âgée de moins de cinq mois et incapable de respirer sans appareil à oxygène - pouvait bénéficier d'une évacuation médicale.

Le petit sac de voyage était prêt, les documents médicaux en règle, et Abu Rheida était prête à partir. Il ne restait plus qu'à franchir le poste-frontière de Rafah, entre Gaza et l'Égypte, puis à se rendre en Jordanie, où Alma pourrait subir une intervention chirurgicale qui ne pouvait être pratiquée dans la bande de Gaza.

Mais la veille du départ prévu le 1er mars, Israël a fermé les points de passage de Gaza "jusqu'à nouvel ordre", invoquant des "raisons de sécurité". Cette décision a coïncidé avec le lancement d'une attaque militaire conjointe avec les États-Unis contre l'Iran - et a anéanti les espoirs d'Abu Rheida.

"Ils m'ont dit que le point de passage  avait été fermé, sans aucun avertissement, à cause de la guerre avec l'Iran", raconte la mère d'une voix brisée par l'émotion.

Alma, qui souffre d'un kyste pulmonaire, est hospitalisée depuis plus de trois mois à l'hôpital Nasser de Khan Younis, dans le sud de Gaza, où sa mère reste à ses côtés jour et nuit.

"Elle ne peut absolument pas se passer d'oxygène", explique Abu Rheida. "Sans cela, elle s'épuise extrêmement rapidement."

"Je ne sais pas ce qui pourrait arriver"

Le point de passage de Rafah, principale porte d'accès de Gaza vers le monde extérieur, a été fermé pendant de longues périodes au cours de la guerre génocidaire menée par Israël contre les Palestiniens de la bande de Gaza, qui a débuté en octobre 2023.

Le 1er février, Israël a annoncé une réouverture partielle dans le cadre d'une phase d'essai faisant suite à un supposé " cessez-le-feu" avec le groupe palestinien Hamas. Cela a permis une certaine circulation conformément aux dispositions de l'accord, notamment pour les cas médicaux.

Mais seuls quelques patients ont pu partir, et des milliers d'autres sont restés sur des listes d'attente, jusqu'à la fermeture du 28 février, qui a mis fin au transfert des blessés à l'étranger ainsi qu'aux évacuations médicales de patients comme Alma.

Les médecins avaient expliqué à sa famille que la seule option pour Alma, qui avait déjà été admise trois fois en soins intensifs en l'espace d'un mois, était de subir une intervention chirurgicale à l'étranger pour retirer le kyste de son poumon.

Bien qu'elle ne soit pas particulièrement risquée, une telle opération ne peut être pratiquée à Gaza en raison des ressources médicales limitées.

"La vie de ma fille dépend d'une seule opération, et après cela, elle pourrait mener une vie tout à fait normale", déclare Abu Rheida.

"Si son départ est encore retardé... je ne sais pas ce qui pourrait arriver. Son état n'est pas rassurant du tout", ajoute-t-elle, désespérée.

Dimanche, les autorités israéliennes d'occupation ont déclaré que le point de passage de Rafah devrait rouvrir mercredi pour permettre une "circulation limitée des personnes" dans les deux sens.

"Le bouclage a tué mes enfants"

Ce qu'Abu Rheida redoute le plus, Hadeel Zorob l'a déjà vécu.

Le fils de Mme Zorob, Sohaib, âgé de six ans, est décédé le 1er mars 2025, tandis que sa fille de huit ans, Lana, s'est éteinte le 18 février dernier. Les deux enfants souffraient d'une maladie génétique rare entraînant une détérioration progressive des fonctions corporelles.

Ils attendaient tous deux une autorisation médicale pour se rendre à l'étranger afin d'y être soignés, mais cela n'est jamais arrivé.


p>Sohaib, le petit garçon décédé de Hadeel Zorob - Photo : avec l'aimable autorisation de Hadeel Zorob

"J'ai vu mes enfants mourir lentement sous mes yeux, l'un après l'autre, sans pouvoir rien faire", raconte Zorob, 32 ans, en fondant en larmes.

Lana n'était qu'à quelques jours de son départ lorsqu'elle est décédée.

"Le voyage de ma fille avait été prévu à peu près à la même période où le point de passage a ensuite été fermé, mais elle est morte avant cela", explique Zorob.

"Lorsque la nouvelle de la fermeture du point de passage est tombée, mon chagrin pour ma fille m'a envahie à nouveau, car j'ai alors pensé aux nombreux enfants qui subiront le même sort."

Zorob explique que ses enfants pouvaient encore se déplacer et jouer relativement normalement au début de leur maladie.

Avant l'attaque lancée par Israël contre Gaza, les deux enfants recevaient un traitement hospitalier spécialisé, ce qui avait permis de stabiliser leur état dans une certaine mesure. Mais à mesure que les attaques israéliennes s'intensifiaient, leur état s'est progressivement aggravé jusqu'à atteindre un stade mettant leur vie en danger.

L' effondrement du système de santé de Gaza a laissé la famille dans l'incapacité d'accéder aux médicaments dont elle dépendait.

"Nous avons même essayé de faire venir les médicaments depuis la Cisjordanie, et j'ai sollicité la Croix-Rouge et l'Organisation mondiale de la santé, mais rien n'y a fait", raconte Zorob.

Pendant la guerre, elle et sa famille ont dû quitter leur maison pour s'installer dans une tente dans la région d'al-Mawasi. Ces nouvelles conditions de déplacement forcé ont rendu la prise en charge des enfants bien plus difficile.

"Tous deux étaient alités... en couches, et leur glycémie devait être surveillée régulièrement. Nous devions leur donner des liquides et surveiller leur alimentation... tout cela dans une tente dépourvue du strict nécessaire."

Zorob dit qu'elle a l'impression de "devenir folle" quand elle pense que ses enfants auraient pu survivre et aller mieux s'ils avaient pu se faire soigner à l'étranger.

"La fermeture des points de passage a tué mes enfants !", ajoute-t-elle, la voix pleine de douleur. "Le monde n'accorde aucune valeur à nos vies ni à celles de nos enfants... c'est devenu quelque chose de normal."

Zorob dit qu'elle essaie de rester forte pour son troisième enfant, Layan, âgée de quatre ans, malgré la douleur qui la consumme.

"Tout ce que je veux, c'est que ce qui est arrivé à mes enfants n'arrive à aucune autre mère... que le point de passage soit rouvert et que les enfants et les malades soient autorisés à voyager."

"Est-ce trop demander ?"

Selon le ministère de la Santé de Gaza, plus de 20 000 patients et blessés attendent de pouvoir se rendre à l'étranger pour y recevoir des soins médicaux.

Parmi eux figurent environ 4000 patients atteints d'un cancer qui ont besoin de soins spécialisés indisponibles à Gaza, ainsi qu'environ 4500 enfants.

Les listes comprennent également environ 440 cas "vitaux" nécessitant une intervention urgente et près de 6000 blessés qui ont besoin de soins hospitaliers continus en dehors de Gaza.

L'Association  Al-Dameer pour les droits de l'homme a qualifié la fermeture du point de passage de Rafah de forme de punition collective à l'encontre des civils de Gaza, avertissant qu'elle "condamne davantage de patients à mort" et aggrave la crise humanitaire à Gaza.

Pour Amal al-Talouli, la fermeture du point de passage de Rafah a été un nouveau coup dur dans son combat contre le cancer.

Cette femme de 43 ans est atteinte d'un cancer du sein depuis environ cinq ans. Bien qu'elle ait suivi un traitement avant la guerre, la maladie est réapparue et s'est propagée à d'autres parties de son corps, notamment à la colonne vertébrale.


Amal al-Talouli, 43 ans, est atteinte d'un cancer du sein depuis cinq ans - Photo : Maram Humaid / Al Jazeera

"Loué soit Dieu, nous acceptons notre sort", déclare cette mère de deux enfants. "Mais pourquoi nos souffrances devraient-elles s'aggraver parce qu'on nous empêche de nous déplacer et que les points de passage sont fermés ?"

Amal al-Talouli vit actuellement chez des proches après avoir perdu sa maison dans la zone du projet de Beit Lahiya, au nord de Gaza, pendant la guerre.

Le déplacement n'a pas été un choix facile en raison de son état de santé, explique-t-elle. La situation est aggravée par une grave pénurie de médicaments et de personnel médical spécialisé - une réalité que connaissent également d'autres patients atteints de cancer à Gaza.

"Il y a une pénurie de tout", explique Mme Al-Talouli. "J'ai développé de l'ostéoporose et un épanchement oculaire à cause de la chimiothérapie. La chimio nécessite une bonne alimentation, mais la malnutrition et la famine ont rendu les choses bien plus difficiles."

Al-Talouli affirme que la fermeture des points de passage a aggravé la situation.

"[Cela] nous affecte énormément. Aucun médicament n'entre, et aucun traitement essentiel n'arrive", explique al-Talouli, dont le nom figurait sur une liste d'attente pour se rendre hors de Gaza afin de se faire soigner.

Elle souligne que les malades du cancer à Gaza ont un besoin urgent d'aide.

"Tout ce que je souhaite aujourd'hui, c'est que le point de passage rouvre afin que j'aie une chance de me rétablir et de reprendre le cours de ma vie auprès de mes enfants", dit-elle. "Est-ce trop demander ?"

16 mars 2026 -  Al-Jazeera - Traduction :  Chronique de Palestine

* Maram Humaid est journaliste et traductrice à Gaza. Elle couvre les histoires humaines, la vie sous le blocus, les évènements dans la jeunesse et les dernières nouvelles.Ses comptes Twitter/X : @maramgaza et  Instagram.

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