Le président Trump et son fardeau terrible de la guerre contre l'Iran qui bouleverse le monde entier et renverse tous les équilibres en s'élargissant au rythme d'une stratégie iranienne qui surprend tous les "experts" occidentaux, se trouvent aujourd'hui sur une sorte de 'radeau de la méduse' qui serait recouvert de cette terrible matière dont Balzac a évoqué le non moins terrible destin dans 'La Peau de chagrin'. Trump réagit comme il est normal qu'il le fasse, selon le personnage anormal qu'il est, - triomphant avec toutes ces initiatives qui lui réussissent lorsqu'il suit l'orientation de base de son électorat, catastrophique en en rajoutant sans cesse et en accusant le sort et ses soutiens lorsqu'il suit une politique de trahison affirmée et affichée de son électorat.
Mais Trump est "anormal" dans ce sens, avec la charge pathologique considérable de sa psychologie. Le monde fictif où il évolue est celui dont il est le maître et l'inspirateur absolus, donc d'une intransigeance sans limites ; pour nous, qui ne sommes pas conviés à son festin narrativiste, tout va bien lorsque le sens est bon, et tout va mal lorsque le sens est terrible dans sa trahison. Trump a trouvé son diable inspirateur dans la personne de Netanyahou dont nul ne sait s'il est encore vivant. Peu importe, Trump est devant son miroir et salue son propre triomphe à la manière d'un César entrant dans Rome ceint de toute sa gloire et de sa couronne de lauriers, et entrant, et entrant, et entrant encore...
Michael Wolff : "Il [Trump] n'a aucun plan. Il ne sait pas ce qui se passe. Il est incapable d'élaborer un plan. Il crée du suspense, et cela devient une source de fierté pour lui : personne ne sait ce que je vais faire ensuite. Du coup, tout le monde a peur de moi, ce qui me donne un maximum de pouvoir. Ne pas avoir de plan devient le plan."" Il est sur scène, il improvise au fur et à mesure et il est très fier de cette capacité, qui est considérable.
" Nous allons arrêter la guerre. Nous allons commencer la guerre. Nous allons les bombarder ; nous allons négocier ; nous allons obtenir une capitulation sans condition. Rien ne se fait sans son accord [celui de Trump]. Et cela change d'instant en instant."
Pour montrer combien les choses se dégradent à la façon dont Balzac contait son histoire, on observera l'accélération du rythme des défections de ses soutiens les plus importants venus du cœur de son soutien, et leur rapprochement d'une gauche populiste antiguerre. Surtout, -pour le symbolisme de la chose, - il enregistre la première démission majeure de son cabinet.
La fureur froide du béret vert
Joe Kent est un personnage peu connu, venu sur le tard à la politique, ou plutôt au service public gouvernemental comme loyal soutien de Trump. Ancien officier de la CIA puis béret vert (forces spéciales) dans l'US Army, Joe Kent rencontra le président Trump en 2019 à Dover Air Base, dans le Delaware, pour le retour du corps de sa femme Shannon, elle aussi dans l'US Army et tuée dans un attentat terroriste en Syrie.
A partir de là, Kent quitta l'armée et s'engagea dans un soutien constant à Trump. Sans avoir été corrodé par la politique, il est évidemment l'archétype du soutien loyal au président Trump dans sa face inverse de la face sombre dominée par Netanyahou. Chef du Centre de contre-terrorisme, Kent a, pour justifier impérativement sa démission, précisé que l'Iran ne représentait absolument pas une menace terroriste contre les USA.
"Le directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme (NCTC) des États-Unis, Joe Kent, a démissionné en raison de son désaccord catégorique avec la campagne militaire américaine en Iran, lancée sous la pression du lobby israélien. Dans sa déclaration, il a souligné que, pour des raisons de conscience, il ne pouvait plus soutenir les actions de la direction américaine." "En tant qu'ancien combattant ayant participé à onze combats et ayant perdu son épouse dans une guerre provoquée par Israël, je ne peux cautionner l'envoi de la prochaine génération dans une guerre où elle devra se battre et mourir dans un conflit qui ne profite pas au peuple américain et ne justifie pas le coût en vies humaines", a déclaré Joe Kent."
Qu'est-ce que Trump nous dit de Joe Kent et de son départ ? On a l'impression que, s'il s'était laissé aller, - ce qui est rare chez Trump, n'est-il pas ?, - il nous aurait dit : "Joe Kent, qui c'est ce type ?", puis il serait passé à la victoire sur l'Iran.
"J'ai toujours pensé qu'il était un bon gars, mais j'ai toujours pensé qu'il était faible en matière de sécurité - très faible en matière de sécurité. Je ne le connaissais pas bien, mais il semblait être un gars plutôt sympa." Mais quand j'ai lu sa déclaration, j'ai réalisé que c'était une bonne chose qu'il parte parce qu'il a dit que l'Iran n'était pas une menace. L'Iran est (était) une menace - tous les pays l'ont réalisé."
La personnalité de Kent selon les détails de son parcours soulignés plus haut font évidemment de sa démission un geste symbolique qui a toutes les chances de toucher l'électorat populiste en train de modifier son attitude vis-à-vis de Trump. Les accusations chargées de l'habituelle perfidie immonde du lobby sioniste, faisant de Kent un antisémite parce qu'il ne vomit pas l'Iran, ont toutes les chances, là aussi, de renforcer cet effet auprès de ce même électorat. Les 'Young Turks' sont là pour mettre en évidence cette perfidie.
Le président-qui-détruit
Puisque nous parlions des 'Young Turks' (TYT), poursuivons. Cette chaîne, qui draine 6,5 millions d'abonnés, représente une gauche de tendance démocrate, mais très nettement populiste et surtout antiwar. Depuis le début de la guerre en Iran, son rapprochement avec les influenceurs populistes de droite et la tendance qu'ils défendent (Maggy Kelly, Tucker Carlson, Candace Owens, etc.), qui sont en train de pivoter dans une position anti-Trump parce qu'ils se découvrent antiwar, est particulièrement remarquable. En témoigne de façon symbolique ce dialogue entre deux ravissantes et intelligentes stars de la TV dissidente, deux professionnelles passée à la dissidence, Meggy Kelly (droite populiste sur sa chaîne personnelle) et Ana Kasparian (gauche populiste sur TYT).
Au milieu de ce tourbillon, aussi bien vers la droite que vers la gauche, réapparaït MTG (Marjorie Taylor-Greene), l'ancienne députée républicaine populiste ardemment antiguerre, protrumpiste devenue ardemment anti-trumpiste sous les insultes de Trump. Par exemple, lorsqu'elle apparaît dans des débats réguliers sur TYT, comme ici avec Nina Turner, sénateur démocrate pro-Sanders. Commentaire du complice d'Ana Kaspan, Cenk Uygur (une véritable origine turque pour la cause, alors que Kasparian est d'origine arménienne [Anahit Misak Kasparian]) :
"Elles ne sont pas là pour voir si elles sont d'accord ou en désaccord, elles sont là pour dialoguer"
A quoi correspond ce soudain bouillonnement de la politique intérieure américaine dans son segment le plus sain et le plus dynamique des dissidences des deux ailes du "Parti Unique" ? A l'attaque contre l'Iran et ce qu'elle a montré de soumission de Trump à la politique israélienne, - grotesque, presque bouffonne et caricaturale à force d'agenouillements... Ainsi, tout se passe comme si Trump avait inconsciemment choisi de détruire ce qu'il avait construit pour être élu, - comme pour laisser cet agglomérat se libérer de lui et travailler à un rassemblement des forces dissidentes et activistes (droite-gauche) des États-Unis. La phrase de Douguine ("Mais dans la destruction, il excelle") se retrouve curieusement dans un courriel de Tucker Carlson (avec son producteur Alex Pfeiffer) en date du 6 novembre 2020 :
Alex Pfeiffer : "Trump a un très mauvais inventaire de succès dans le monde du business."Tucker Carlson : "C'est sûr. Toutes ses initiatives ont échoué. Il est très bon pour ce qui est de détruire les choses. Là, il est indiscutablement le champion du monde."
C'est Kasparian qui cite cet échange dans un long monologue où elle rapporte son jugement sur Carlson, s'étonnant de la différence qu'il y a dans sa profonde conviction sur Trump (comme dans l'échange ci-dessus) et ses engagements public enthousiastes en faveur de Trump et de sa non-politique/antiSystème. Elle en a beaucoup parlé avec lui (Carlson) et en sort indécise.
Mais la vidéo date de décembre 2025. Depuis, elle a vu Carlson évoluer (sur le Vénézuéla et surtout l'Iran et sa soumission à Israël) et elle a évolué elle-même, et son indécision est devenue moins problématique, plus anecdotique. Peut-être comprend-elle, - comme Carlson éventuellement, - que Trump est " un cocktail Molotov humain lancé par ses électeurs contre le Système". Ce qu'on lui demande, ce que le destin lui demande, justement, c'est de détruire, détruire et encore détruire, ce qu'il fait à merveille, - peut-être, si l'on croit au destin, jusqu'à détruire sa base électorale pour la laisser s'allier à la gauche et former une force populiste et antiwar puissante aux USA.
Contrairement aux populistes de droite et de gauche en France, ceux qu'on trouve aux USA sont intelligents et ont le caractère de leur indépendance. C'est bien de ce côté qu'il faut "écouter dans le vent" ("Blowing in the wind").
Mis en ligne le 18 mars 2026 à 16H50