19/03/2026 journal-neo.su  11min #308250

L'illusion de la souveraineté: L'indépendance jamais concrétisée en Afrique et dans les Carpates. Partie 1

 Tamer Mansour,

En 1960, année de l'Afrique selon les historiens, dix-sept pays africains ont hissé de nouveaux drapeaux, adopté de nouvelles constitutions et envoyé des délégués aux Nations Unies. Le monde a réagi positivement à l'avènement officiel d'une nouvelle ère d'"indépendance". Mais était-ce suffisant?

Une question d'une simplicité trompeuse, et peut-être politiquement dangereuse, est au cœur de l'un des débats les plus profonds et non résolus de notre époque. Pour la plupart des pays du Sud, l'indépendance formelle vis-à-vis du pouvoir colonial ne s'est pas traduite par une indépendance économique, technologique ou stratégique réelle.

Dans son ouvrage monumental de 2025, *After Nations*, qui retrace l'essor et le déclin du système des États-nations, le philosophe Rana Dasgupta observe que le droit international lui-même a été construit non comme une architecture neutre d'ordre, mais comme un mécanisme de légitimation et de perpétuation des rapports de force établis durant l'empire européen. Les conséquences pour les États postcoloniaux sont graves: ils ont hérité d'un système juridique et financier mondial conçu, par essence, pour les maintenir sous domination.

La véritable signification de la souveraineté

Le traité de Westphalie (1648) a marqué la première définition juridique de la notion d'État-nation souverain, unissant deux principes: la fin de la guerre de Trente Ans en Europe et l'établissement du principe selon lequel le souverain d'un État possède une autorité pleine et entière sur son territoire.

Ce traité a constitué le fondement du fonctionnement de la politique mondiale pendant trois siècles, non sans de nombreux conflits et violences.

Pour le monde colonial, le système westphalien n'a été invoqué que de manière sélective.

Tandis que les empires européens affirmaient leur souveraineté sur leurs propres territoires, ils la niaient simultanément aux populations autochtones réduites en esclavage par ces mêmes empires. La décolonisation, au milieu du XXe siècle, a certes conféré une souveraineté formelle aux nouveaux pays, mais le système international existant a été et demeure conçu pour favoriser principalement l'Occident. La souveraineté réelle, par opposition à sa version cérémonielle, requiert plusieurs capacités interdépendantes. Un État véritablement souverain doit pouvoir contrôler sa politique monétaire et son système financier; développer son tissu industriel selon ses propres conditions; accéder aux technologies et les déployer de manière compétitive; empêcher les acteurs extérieurs de s'approprier ses ressources naturelles; et mener sa politique étrangère et intérieure sans veto de puissances extérieures. À l'aune de ces critères, la plupart des États du Sud sont, au mieux, partiellement souverains.

"Le système des États-nations est devenu un mécanisme de transfert de ressources des régions pauvres vers les régions riches. Le droit international, loin d'être neutre, perpétue les rapports de force institués durant l'empire européen et empêche activement les nations de s'élever dans la hiérarchie économique." - Rana Dasgupta, dans son ouvrage "After Nations" (2025).

Le psychiatre et penseur révolutionnaire martiniquais-algérien Frantz Fanon l'avait compris un demi-siècle avant que cette idée ne devienne une analyse courante. Alors que des drapeaux africains flottaient partout en Afrique en 1961, Fanon écrivait Les Damnés de la Terre et affirmait clairement que l'obtention d'une indépendance formelle sans transformation de l'économie en une nouvelle économie ne suffisait pas. La bourgeoisie nationale s'emparerait certes de la coquille bureaucratique de la structure administrative de l'État colonial, mais le caractère extractif de cette structure persisterait.

"L'impérialisme laisse derrière lui des germes de pourriture qu'il nous faut déceler cliniquement et extirper de notre terre, mais aussi de nos esprits." - Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre (1961).

Cet avertissement n'était pas qu'une simple rhétorique. Il s'agissait d'un diagnostic structurel: l'indépendance politique, sans souveraineté économique, engendre une classe de gestionnaires locaux administrant un système conçu de l'étranger au profit de l'étranger.

Nations qui ont conquis des drapeaux, mais pas la liberté

République démocratique du Congo: Le pays pauvre le plus riche du monde

La RDC offre un exemple frappant du décalage entre souveraineté théorique et souveraineté réelle. Elle possède certaines des plus importantes concentrations de ressources naturelles au monde, avec des ressources minérales estimées à 24 000 milliards de dollars, dont 70 % des réserves mondiales de coltan, ainsi que d'importantes quantités de cobalt (utilisé pour la fabrication de batteries de véhicules électriques), de cuivre, d'or, de diamants et d'uranium.

Les combats pour le contrôle de ces ressources minières se déroulent actuellement dans le cadre d'opérations armées. Début 2025, le groupe rebelle M23, soutenu par le gouvernement rwandais, a pris le contrôle de Goma, dans l'est du Congo. On estime qu'entre trois et quatre mille soldats rwandais combattent actuellement aux côtés du M23. La mine de Rubaya, riche en coltan (concession minière de Bibatama), est actuellement contrôlée par le M23. L'ONU estime que les rebelles y font passer clandestinement chaque mois entre 150 et 200 tonnes de minerai de tantale vers le Rwanda, en vue de leur exportation.

En janvier 2026, un glissement de terrain survenu à la mine a fait plus de 200 victimes. Les minéraux qui alimentent les smartphones du monde entier sont extraits dans des conditions si dangereuses qu'elles tuent les mineurs, tandis que les profits tirés de ces ressources sont généralement exportés.

L'administration Trump a négocié un accord de paix en décembre 2025, que le président congolais Tshisekedi a presque immédiatement accusé le Rwanda de violer. Selon les analystes, le volet économique de l'accord visait à garantir aux États-Unis un accès privilégié aux minéraux clés. Cela fait craindre que l'objectif principal des États-Unis ne soit pas d'instaurer la paix pour les civils congolais, mais plutôt de garantir la pérennité de leur relation d'exploitation des ressources.

Les causes de ce désastre ne sont pas imputables aux seules erreurs du peuple congolais, mais résultent d'actions extérieures spécifiques, conçues pour le provoquer. Le règne personnel du roi Léopold II de Belgique sur l'État indépendant du Congo, de 1885 à 1908, a marqué le début d'un programme d'expropriation massive des citoyens congolais, les privant de leurs terres et de leurs ressources (on estime à 10 millions le nombre de morts). Ce traitement des Congolais comme dépossédés de leurs terres s'est poursuivi durant la période coloniale belge.

Lors de l'indépendance de la Belgique en 1960, on comptait moins de 30 diplômés universitaires congolais capables de diriger un pays moderne. Patrice Lumumba, premier Premier ministre démocratiquement élu du Congo, a menacé d'utiliser les ressources de son pays à son profit et à celui du peuple congolais. Ainsi, sept mois après avoir obtenu l'indépendance de la Belgique, il fut renversé par les gouvernements belge et américain, avec l'aide de la CIA et de leurs services de renseignement, torturé et exécuté.

Zimbabwe: Le prix de la résistance

La voie empruntée par le Zimbabwe depuis 1980 offre un exemple alternatif, mais tout aussi révélateur, de la manière dont un État postcolonial a tenté, sans succès, de corriger les injustices de la redistribution coloniale des terres et des richesses. L'accélération de la réforme agraire, amorcée au début des années 2000 par le gouvernement de Mugabe et incluant l'expropriation des exploitations agricoles commerciales appartenant à des Blancs en vue de leur redistribution aux Zimbabwéens noirs sans terre, a immédiatement suscité une réaction sous la forme de sanctions ciblées. Ces sanctions ont gelé de facto tous les avoirs de l'État, exclu le Zimbabwe des marchés financiers internationaux et lui ont interdit l'accès aux prêts du FMI et de la Banque mondiale.

Que l'on approuve ou non la mise en œuvre de la réforme agraire, ces sanctions visaient précisément à punir un gouvernement pour sa tentative de réparer les injustices coloniales. L'hyperinflation qui s'en est suivie a atteint un pic de 89,7 sextillions de pour cent en novembre 2008, conséquence d'une mauvaise gestion économique, aggravée par l'imposition de sanctions économiques internationales contre le Zimbabwe. Cet exemple illustre comment un système financier, en apparence neutre, peut servir d'instrument de contrôle politique.

Afrique du Sud: La démocratie sans décolonisation économique

La transition négociée de l'apartheid à la démocratie en 1994 a constitué un triomphe politique en Afrique du Sud. Pourtant, l'ordre économique de l'apartheid a été maintenu en grande partie. Trente ans plus tard, l'Afrique du Sud demeure l'une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Moins de 8% de la population sud-africaine est blanche; pourtant, elle possède 80 % des terres privées et 77 % des actions cotées à la Bourse de Johannesburg. Le taux de chômage national dépasse les 32 %, tandis que le chômage des jeunes avoisine les 60 %.

En janvier 2025, le président Cyril Ramaphosa a promulgué la loi sur l'expropriation, autorisant la saisie de terre sans indemnisation dans certaines circonstances, dans une tentative modeste de corriger les spoliations héritées de l'apartheid. La réaction de l'administration Trump a été immédiate: un décret accusant l'Afrique du Sud de discrimination raciale envers les agriculteurs blancs, suivi du gel de l'aide américaine. La version de Trump a été condamnée par les Sud-Africains, toutes origines confondues, y compris par les fermiers blancs eux-mêmes, comme une grotesque inversion de l'histoire. Elle illustrait aussi de façon flagrante la question de la souveraineté: un pays tentant de légiférer pour réparer son passé colonial, et une puissance étrangère le menaçant de sanctions économiques pour cela.

Argentine: La dette comme instrument colonial

L'Argentine offre un cas d'école d'érosion de la souveraineté par le biais de la servitude pour dettes. En avril2025, le FMI a approuvé son 23e prêt à l'Argentine depuis1958: un financement de 20milliards de dollars pour le gouvernement du président Javier Milei, assorti de conditions exigeant la libéralisation du taux de change et la levée du contrôle des capitaux. En octobre2025, le peso s'était tellement déprécié que le Trésor américain est intervenu directement, achetant des pesos argentins et accordant un swap de devises supplémentaire de 20milliards de dollars pour éviter l'effondrement. L'Argentine est désormais le plus gros débiteur du FMI.

Cette situation illustre presque parfaitement le piège de la souveraineté. Ha-Joon Chang, en réaction aux propositions antérieures de Milei visant à abolir la banque centrale argentine et à adopter purement et simplement le dollar américain, qualifia le plan d'"insensé" et avertit qu'il transformerait l'Argentine en colonie américaine. Milei n'a pas pleinement mis en œuvre la dollarisation, mais le résultat concret est à peine perceptible: un pays dont le peso s'échange dans une fourchette fixée par le FMI, dont la banque centrale agit sous la supervision de Washington et dont les richesses issues du lithium et du soja continuent de s'exporter selon des modalités qui reproduisent les arrangements coloniaux décrits par Walter Rodney il y a cinquante ans.

Roumanie: La périphérie européenne

Après la chute du communisme en 1989, la Roumanie disposait d'une base industrielle importante, de ressources naturelles considérables et d'une main-d'œuvre qualifiée et technique lors de sa transition démocratique. Durant la période où elle participait à un programme d'ajustement structurel mené par le FMI et la Banque mondiale, elle a privatisé ses dernières entreprises publiques à des prix relativement bas (souvent à des capitaux étrangers). Les investisseurs étrangers qui les ont acquises ont procédé à un pillage important de leurs actifs, et des centaines de milliers d'emplois liés à ces entreprises ont été perdus suite à la fermeture des activités des sociétés étrangères en Roumanie.

Aujourd'hui, on estime qu'entre 4 et 5 millions de Roumains, soit environ un quart de la population en âge de travailler, ont quitté le pays depuis 1989. La Roumanie exporte simultanément sa jeunesse qualifiée et importe des produits finis fabriqués grâce à leur travail à l'étranger. Cette situation ressemble bien plus à la périphérie extractive des pays du Sud qu'à l'idéal d'égalité de l'intégration européenne, démontrant ainsi que les mécanismes de dépendance opèrent au sein des alliances des pays du Nord, et pas seulement selon le clivage Nord-Sud traditionnel. Ces cinq exemples, allant du bassin minéralisé d'Afrique centrale aux plaines de soja du Cône Sud en passant par les Carpates européennes, partagent une même condition sous-jacente: la souveraineté formelle a été accordée, mais la souveraineté réelle a été refusée ou discrètement démantelée.

À suivre dans la deuxième partie: "Anatomie de la résistance: Chine, Russie et le prix de la souveraineté réelle"

Tamer Mansour, écrivain et chercheur indépendant égyptien

Suivez les nouveaux articles sur  la chaîne Telegram

 journal-neo.su