20/03/2026 legrandsoir.info  5min #308314

L'Afrique du nord : le front de débordement de l'échec américain au Levant

Mustapha STAMBOULI

Alors que l'hégémonie américaine vacille sous les coups de boutoir de l'axe Iran-Chine-Russie au Levant, Washington opère une manœuvre de la dernière chance : le transfert du chaos moyen-oriental vers l'Afrique du Nord. En mettant la main sur le Maroc pour en faire son ultime verrou atlantique, l'empire américain tente d'endiguer l'expansion économique chinoise sur le continent. Mais cette stratégie du pire, portée par un unilatéralisme radical, pourrait bien être le chant du cygne d'une doctrine Trumpiste à bout de souffle, marquant la fin d'une ère de diktats géopolitiques.

Introduction

Alors que les regards sont braqués sur les décombres des stratégies occidentales au Proche-Orient, une manœuvre de grande envergure se dessine : le transfert de la conflictualité vers l'Afrique du Nord. Face à l'émergence d'un axe Iran-Chine-Russie désormais indéboulonnable, les États-Unis tentent une "revanche stratégique" au Maghreb, au risque de transformer la région en un brasier géopolitique.

I. Le Syndrome du Levant : L'Aveu d'Impuissance

L'histoire retiendra que les États-Unis et leur allié israélien ont échoué à briser la résilience de l'Iran. Téhéran, loin d'être isolé, est devenu le pivot d'une intégration eurasiatique profonde. En bénéficiant du parapluie technologique de la Russie et du poumon financier de la Chine, l'Iran a neutralisé les velléités de changement de régime et imposé une nouvelle réalité sur le terrain.

Cet échec humiliant au Moyen-Orient crée un vide que Washington tente désespérément de combler ailleurs. L'Afrique du Nord est l'élue : c'est ici que l'empire blessé cherche son "lot de consolation" et son nouveau verrou.

II. Le Maroc : De l'Alliance à la "Mainmise" Stratégique

Dans cette logique de repli, le Maroc n'est plus traité comme un simple partenaire, mais comme un bastion captif. En échange d'une reconnaissance diplomatique sur le Sahara, Washington a verrouillé le Royaume dans une architecture sécuritaire totale.

• L'Endiguement de l'Est : En armant massivement le Maroc (HIMARS, drones, renseignement), les États-Unis ne visent pas seulement la stabilité locale. Ils créent une barrière physique contre l'influence de l'Algérie, partenaire historique de Moscou, et bloquent l'accès de la Chine aux ports de l'Atlantique.
• La Guerre Froide des Phosphates : Le contrôle indirect des ressources marocaines est une réponse directe à la domination sino-russe sur les intrants agricoles mondiaux. C'est une guerre pour la sécurité alimentaire mondiale qui se joue sur le sol maghrébin.

III. La Stratégie du Chaos par Contagion

Le point le plus critique de cette analyse est la "contagion provoquée". Puisque la Chine consolide méthodiquement ses partenariats économiques (infrastructures, 5G, Route de la Soie) en Afrique du Nord, la seule carte qui reste à Washington est celle du désordre.

Si les États-Unis ne peuvent plus garantir la prospérité, ils peuvent exporter l'instabilité. En laissant le chaos moyen-oriental déborder sur le Maghreb et le Sahel, ils créent un environnement de "haut risque" qui rend les investissements chinois à long terme intenables. C'est la politique de la terre brûlée géopolitique : saboter le terrain pour que l'adversaire ne puisse pas s'y installer.

IV. Une Faute Stratégique Majeure ?

Vouloir transformer l'Afrique du Nord en un nouveau front de guerre froide est un pari extrêmement dangereux. En forçant des pays comme le Maroc à une alliance exclusive et en pressurisant les autres pour qu'ils tournent le dos à Pékin et Moscou, Washington prend le risque de fracturer définitivement l'unité régionale.

Cette tentative de freiner l'histoire pourrait produire l'effet inverse : accélérer la solidarité des pays du "Sud Global" autour de l'axe Iran-Chine-Russie, laissant l'Occident isolé dans sa forteresse maghrébine.

La fin de la "dictature" stratégique et l'éveil du Sud Global

L'acharnement américain en Afrique du Nord, symbolisé par une alliance quasi-organique avec le Maroc, ne doit pas être lu comme un signe de puissance, mais comme une réaction de survie. En tentant de transformer le Maghreb en zone de collision pour freiner la Chine et punir les alliés de la Russie, Washington joue sa dernière carte. Cependant, cette politique de la pression maximale et du "chaos exporté" se heurte aujourd'hui à une réalité multipolaire irréversible.

Cette dynamique porte en elle les germes de sa propre chute. La "dictature stratégique" de l'ère Trump - caractérisée par le mépris des équilibres régionaux, les transactions transactionnelles (Accords d'Abraham) et l'intimidation économique - arrive à son point de rupture. L'échec cuisant face à l'Iran a prouvé que la force brute et les sanctions ne suffisent plus à plier l'échine des puissances émergentes soutenues par Pékin et Moscou.

À terme, cette faute stratégique majeure en Afrique du Nord précipitera la fin du logiciel trumpiste. En aliénant les nations qui refusent de choisir un camp et en s'enfermant dans un tête-à-tête exclusif avec des partenaires satellites, les États-Unis s'isolent du "Sud Global". La fin de cette "dictature" diplomatique semble inéluctable : elle laissera place à un monde où l'Afrique du Nord ne sera plus l'arrière-cour d'un empire en déclin, mais un carrefour souverain au sein d'un bloc eurasiatique et africain intégré. Le rideau tombe sur l'unilatéralisme ; l'avenir du Maghreb s'écrira désormais loin des diktats de Washington.

L'Impératif de la Raison : Un Appel au Dialogue Maghrébin

Face à ce scénario de "terre brûlée" orchestré par des puissances lointaines, une responsabilité historique pèse aujourd'hui sur les épaules du Roi Mohammed VI et du Président Abdelmadjid Tebboune. Au-delà des calculs tactiques et des alliances de circonstance, le Maroc et l'Algérie partagent un destin commun que ni la géographie ni l'histoire ne peuvent effacer.

Laisser l'Afrique du Nord devenir le terrain de jeu d'une confrontation entre Washington, Pékin et Moscou serait une faute tragique dont les peuples de la région paieraient le prix fort pour des générations. Il est impératif que les deux dirigeants transcendent leurs différends bilatéraux pour bâtir un front de stabilité souverain. En refusant d'être les instruments d'une guerre par procuration ("proxy war") et en privilégiant une résolution diplomatique de leurs contentieux, ils peuvent transformer le Maghreb de "poudrière" en un pôle de puissance autonome, capable de traiter d'égal à égal avec l'Est comme avec l'Ouest. La paix au Maghreb n'est pas seulement une nécessité régionale, c'est l'unique rempart contre l'effondrement programmé par ceux qui ne voient dans cette terre qu'un pion sur un échiquier mondial.

Mustapha STAMBOULI

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