Lula donne la priorité au multilatéralisme, et aux nouveaux marchés, à l'approche des élections d'octobre.
Source : Responsible Statecraft, Andre Pagliarini
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Lorsque les Brésiliens voteront pour élire leur président en octobre, le multilatéralisme sera probablement au cœur des enjeux. Le président Luiz Inácio Lula da Silva insiste depuis longtemps sur la nécessité de diversifier et d'approfondir les relations diplomatiques et commerciales de la plus grande nation d'Amérique latine avec le reste du monde.
Son adversaire le plus probable, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, soutiendra que le Brésil appartient exclusivement au camp de Washington.
Le clan Bolsonaro critique depuis longtemps l'adhésion indéfectible de Lula aux BRICS, par exemple, ainsi que ses tentatives visant à faire entrer le Brésil dans les grands débats géopolitiques, ce qu'il juge inutilement provocateur envers l'administration Trump, avec laquelle la famille entretient des liens étroits. La question de savoir s'il faut s'aligner sur les États-Unis, comme l'a fait l'Argentine, voisine du Brésil, sous la présidence de Javier Milei, ou miser davantage sur une politique étrangère résolument indépendante, sera soumise aux électeurs en octobre prochain.
Signe révélateur de ses priorités, Lula a choisi de ne pas assister à la réunion inaugurale du Conseil de Paix du président Donald Trump à Washington. Il a décliné l'invitation de Trump à y participer et a préféré se rendre en Inde pour assister au sommet sur l'impact de l'IA. Il était accompagné d'une importante délégation d'officiels, de législateurs et de chefs d'entreprise déterminés à signer divers nouveaux partenariats et accords commerciaux avec le pays le plus peuplé du monde.
Au regard de ses relations commerciales florissantes avec les États-Unis et la Chine, le Brésil a relativement peu développé ses échanges avec l'Inde. L'approfondissement des liens commerciaux avec ce pays constitue une nouvelle garantie pour le gouvernement brésilien, désireux de diversifier ses marchés à l'exportation dans un contexte de compétition géopolitique croissante.
Lula et ses conseillers défendent depuis longtemps la nécessité de cette approche, mais la guerre commerciale lancée par Trump contre le Brésil l'été dernier lui a sans aucun doute donné un nouvel élan. En s'opposant aux exigences de Trump, qui demandait au gouvernement brésilien d'abandonner toutes les charges retenues contre Jair Bolsonaro, actuellement condamné à une longue peine de prison pour son rôle dans la tentative de renversement des élections de 2022, Lula a bénéficié d'un regain de popularité dans son pays. Cela a placé ses adversaires politiques au Brésil dans la position délicate de devoir soit défendre la souveraineté brésilienne, s'alignant ainsi implicitement avec Lula, soit critiquer le gouvernement américain, au risque de s'aliéner Trump.
Lula ne manquera certainement pas de rappeler cette dynamique aux électeurs à l'approche des élections d'octobre. Trump a finalement cédé et ouvert une ligne de communication directe avec Lula. Les deux hommes se sont depuis rencontrés en personne et, comme l'avait prédit au moins un analyste dès le début, ils semblent s'entendre à merveille. Lula devrait se rendre à la Maison Blanche le mois prochain.
Mais le Brésil reste sur ses gardes. Ainsi, dans une récente interview, le principal conseiller en politique étrangère de Lula est allé jusqu'à affirmer que dans un monde de plus en plus incertain, le Brésil devait augmenter ses dépenses militaires, qui représentent actuellement environ 1 % du PIB. Lula proposera aux électeurs un Brésil plus puissant, plus déterminé et plus indépendant.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre son voyage en Inde et son désintérêt pour le Conseil de Paix de Trump. Le ministère brésilien des Affaires étrangères considérerait les relations avec l'Inde, autre membre fondateur du groupe BRICS, comme plus importantes que jamais et souhaiterait les renforcer dans une optique multilatéraliste. À New Delhi, Lula a réitéré son appel en faveur d'une reconfiguration du Conseil de sécurité des Nations unies, avec notamment l'attribution de sièges permanents au Brésil et à l'Inde.
S'exprimant lors du Sommet sur l'impact de l'IA aux côtés du Premier ministre indien Narendra Modi et du président français Emmanuel Macron, Lula a vivement critiqué le modèle économique des grandes plateformes technologiques, affirmant que leur rentabilité "dépend de l'exploitation des données personnelles, de la violation du droit à la vie privée et de la monétisation de contenus accrocheurs qui amplifient la radicalisation politique." Il a également appelé à la mise en place de normes mondiales en matière de gouvernance de l'intelligence artificielle, de règles et d'institutions capables de préserver l'intégrité démocratique et les droits humains.
Jeudi dernier, Lula a rencontré Macron en marge du sommet pour la paix et la sécurité mondiales ainsi que pour le renforcement de la coopération. Macron a profité de l'occasion pour inviter Lula à participer au prochain sommet du G7, prévu en juin en France, marquant ainsi la volonté constante de Paris de tenir le Brésil pour un partenaire fiable dans les grandes délibérations internationales. Bien que cela n'ait pas été rapporté, Lula a très probablement également fait pression sur Macron au sujet de l'accord commercial bloqué entre l'Union européenne et le Mercosur, qui, s'il était conclu, créerait le plus grand marché commun au monde.
La France, qui compte un puissant lobby agricole inquiet de la concurrence des exportateurs sud-américains, a été le principal opposant à cet accord, qui constitue une priorité stratégique pour le Brésil depuis plus d'une décennie.
Après l'Inde, Lula s'est rendu en Corée du Sud, où il a rencontré le président Lee Jae Myung et signé 10 protocoles d'accord couvrant le commerce, les minéraux critiques, les technologies numériques, l'agriculture, la santé et la coopération en matière de sécurité. Les deux parties ont également adopté un plan d'action quadriennal concernant des secteurs allant de la défense et de l'espace jusqu'à la sécurité alimentaire, et ont convenu de reprendre les négociations quant à un accord commercial entre la Corée du Sud et le Mercosur.
Lula a profité de cette visite pour attirer les investissements sud-coréens dans le secteur des terres rares et du nickel au Brésil et pour développer l'accès des produits agricoles et des exportations à forte valeur ajoutée brésiliens aux marchés étrangers. Il a achevé son voyage par une escale surprise à Abu Dhabi afin de donner un nouvel élan à l'accord commercial entre le Mercosur et les Émirats arabes unis, et renforcer la coopération dans une multitude d'autres domaines. Au total, ce voyage vient renforcer ce que Lula affirme depuis longtemps, à savoir qu'une politique étrangère dynamique et autonome peut apporter des avantages économiques et stratégiques plus tangibles qu'un alignement automatique sur un seul pays.
Telle est la proposition qu'il soumettra aux électeurs plus tard au cours de cette année. Il ne s'agit pas d'une rupture avec les États-Unis, ni d'un alignement idéalisé avec un autre bloc, mais d'un multilatéralisme pragmatique conçu pour maximiser l'autonomie. Il convient bien sûr de mentionner que Modi et l'Inde représentent des camps idéologiquement opposés. Lula est un homme d'État chevronné de gauche, tandis que son homologue indien est notoirement un nationaliste de droite. Pourtant, tous deux ont eu à cœur de montrer qu'ils entretenaient d'excellentes relations de travail. Les adversaires de Lula diront que sa position œcuménique sur la scène internationale, aussi à l'aise à Moscou et à Pékin qu'il l'est à Washington, si ce n'est davantage, risque de créer des tensions inutiles avec les États-Unis.
Lula, quant à lui, opposera probablement que la souveraineté au XXIe siècle repose sur la collaboration avec tous les acteurs afin de pouvoir mener l'initiative.
L'accord le plus médiatisé conclu lors du voyage de Lula en Inde a été un nouvel engagement relatif aux terres rares, composants essentiels des véhicules électriques, des panneaux solaires, des moteurs à réaction et des appareils électroniques de pointe. À mesure que la concurrence géopolitique s'intensifie et que les chaînes d'approvisionnement deviennent plus tendues, ces minerais ont acquis une importance stratégique bien supérieure à leur valeur commerciale.
Selon Roberto Goulart Menezes, spécialiste des relations internationales à l'université de Brasilia, l'urgence d'exploiter les terres rares et les minéraux critiques du Brésil s'est accentuée lors du bras de fer avec l'administration Trump l'été dernier. En mettant en avant les terres rares dans ses négociations avec l'Inde, le Brésil renforce son influence dans un climat géopolitique de plus en plus tendu.
Son voyage en Asie n'est donc pas sans rapport avec les intérêts fondamentaux du Brésil. Il s'agit d'un test. Si Lula parvient à transformer la diplomatie en flux commerciaux durables et en coopération technologique, il aura la preuve tangible qu'une politique étrangère indépendante apporte des résultats concrets. Ce qui est révélateur, c'est que le président brésilien a jugé que cela valait mieux que d'écouter Guns N' Roses en compagnie du Conseil de Paix de Trump à Washington.
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André Pagliarini est professeur assistant d'histoire et d'études internationales à l'université d'État de Louisiane, membre du Washington Brazil Office et membre non résident du Quincy Institute for Responsible Statecraft.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses associés.
Source : Responsible Statecraft, Andre Pagliarini, 25-02-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
