21/03/2026 euro-synergies.hautetfort.com  5min #308480

 Adieu à Umberto Bossi, l'homme qui a bouleversé la politique italienne

Pour Umberto Bossi, le dernier « barbare »

Pour Umberto Bossi, le dernier "barbare"

Vittorio Macioce

Source:  destra.it

Le regard n'a jamais changé, cette façon de voir les choses de travers, un peu de biais, mais seulement pour voir plus loin, de ressentir à fleur de peau ce que les autres ne pouvaient même pas imaginer. Sa capacité n'était pas de croire à l'impossible, trop sceptique pour se laisser aller, mais de faire en sorte que les autres s'enthousiasment pour ce qu'il racontait. Ce regard n'a pas changé même dans ces dernières années, quand il semblait perdu et distant, un chef de meute abandonné par son peuple et difficilement reconnu, trop grand pour être oublié et tellement encombrant qu'il fallait le poser sur un autel alors qu'il était encore vivant. Umberto Bossi n'est plus là maintenant, et le vide se fera sentir, pas seulement au Nord. Il est parti à 84 ans, là où finalement il devait mourir, sans trop de bruit, en province, à l'hôpital de Varèse. Bossi n'était pas un prédateur pesant. Il avait quelque chose du renard, du flair et des dents acérées, et une odeur de sauvage que jamais aucun salon romain n'a su apprivoiser. Cheveux en nid de cigogne, veste verte, cravate dénouée, la puissance d'une voix rauque qui saisissait le micro comme un chanteur de rock, car il l'avait été: chanteur, sous le nom de scène Donato, avec des 45 tours de boogie-woogie.

Avant de devenir le Senatùr, Umberto avait été ouvrier textile, étudiant en médecine sans jamais être diplômé, brièvement inscrit au PCI de Verghera, organisateur d'une manifestation contre Pinochet dont personne à Cassano Magnago n'avait rien à faire. Sa première épouse l'a quitté quand elle a découvert le plus grotesque de ses bluff : chaque matin il sortait de la maison avec sa serviette, embrassait sa femme en disant : "Ciao, chérie, je vais à l'hôpital". Mais il n'était pas médecin. Il n'était même pas diplômé.

Cet homme sans titre ni emploi, avec la réputation d'être entretenu, avait cependant compris ce qu'aucun professeur ni éditorialiste ne voyait : la fin d'une époque. La tempête approchait et dans l'Italie stagnante de la Première République, avec une Démocratie chrétienne qui semblait immortelle mais déjà en putréfaction, il y avait un troupeau sans berger. Le peuple du "Nort", avec le t, et du "laoro", sans le v. Celui qui levait le rideau métallique à l'aube, et dont la rancœur comprimée s'exprimait dans les bars, les autobus, les files d'attente. Il fallait l'atteindre et lui dire six mots : et puis zut, sommes-nous les seuls à travailler ?

L'étincelle fut une affiche sur le fédéralisme et une rencontre fortuite, en janvier 1979, dans un laboratoire de pathologie chirurgicale où il faisait semblant d'étudier, avec un membre de l'Union Valdôtaine. Voilà tout. Ce fut comme une conversion. Il se passionna pour le dialecte, écrivit des poésies, entra dans la minorité autonomiste. Le 12 avril 1984, dans l'étude de la notaire Bellorini à Varèse, il fonda la Ligue Autonomiste Lombarde avec sa seconde épouse Manuela Marrone, d'origine sicilienne, son beau-frère, un représentant de commerce et un dentiste présent juste pour faire le nombre. Frais de notaire : cent deux mille lires. Personne, à Verghera di Samarate, n'aurait cru que cet acte changerait la politique italienne. La parole de Bossi courait d'usine en usine, de bar en bar, d'un indépendant à l'autre. Il n'avait pas besoin des journaux, qui l'ignorèrent longtemps. Le bar était son théâtre. Il arrivait vers deux heures du matin, spaghettis nature et Coca-Cola, puis il jouait au baby-foot jusqu'à l'aube. Mais il y eut aussi de la matière. Gianfranco Miglio, politologue raffiné, comprit que le fédéralisme n'était pas du folklore et se plaça à ses côtés. Leur collaboration dura jusqu'à une violente dispute, après quoi Bossi relégua le professeur illustre à une "petite flatulence dans l'espace".

Le vrai génie du Senatùr fut autre : inventer à partir de rien une Terre promise. La Padanie, notion inconnue de tout historien ou géographe, naquit avec son drapeau au Soleil des Alpes, son Parlement, sa toponymie, son équipe nationale de football, sa météo, ses cercles d'échecs, ses oursons padans et même le projet d'un cirque. C'était le spectacle de la politique avant que la politique ne devienne un spectacle. La fiole avec l'eau du Pô prélevée au Mont Viso, la chaîne humaine, les serments de Pontida, les chemises vertes qu'on découvrit plus tard "made in China". Berlusconi, inventeur du centre-droit, l'amena au gouvernement, mais le grand Umberto se sentait plus malin. Il comprit que le Cavalier pouvait lui acheter son parti sous le nez, s'accorda avec D'Alema et Buttiglione et le fit tomber. "Rome la voleuse", "Berluscaz", le doigt d'honneur, "La Lega ce l'a duro". Drôle, agressif, bonimenteur, artiste du déguisement, impitoyable comme leader, doux comme homme, spectacle en marcel quand il fallait s'opposer à Berlusconi en Sardaigne (mais au fond ils s'aimaient bien). Un peu sincère, un peu dans la pose, un animal politique qui a créé un imaginaire, le leader de la question septentrionale.

Puis vint l'AVC, en 2004, et le Senatùr ne fut plus jamais le même. Le dernier souvenir avant l'ombre est un duo frénétique avec Mino Reitano à l'after-festival de Sanremo : le chanteur entonnait "Italiaaaa" et lui, écarlate, l'enlaçait en répondant "Padaniaaa". Après, ce fut l'ombre. Le scandale des fonds, la tentative de succession dynastique avec son fils, le "Trota", qui échoua rapidement, et enfin Salvini qui lui prit le parti pour en faire quelque chose que Bossi aurait eu du mal à reconnaître.

Le dernier barbare était déjà devenu une relique, le fondateur exposé à Pontida comme on expose une relique sacrée. L'homme venu de Verghera a laissé une trace indélébile. Il a anticipé des langages et des modes d'expression, sans en avoir conscience, ou sans s'en soucier, qui ont rongé le XXe siècle, changé les mots et les tons de la politique, marquant la fin des partis tels qu'on les connaissait. Belle ou laide, bonne ou mauvaise, la Ligue existait. C'était une idée.

Vittorio Macioce, Il Giornale, 20 mars 2026

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