
par Mounir Kilani
La guerre en Ukraine s'enlise. Le Moyen-Orient s'embrase. L'Europe vacille sous le choc énergétique.
Dans ce contexte, la réflexion de Sergueï Karaganov ne se limite plus à une provocation intellectuelle. C'est une option stratégique formulée avec une brutalité lucide : restaurer la peur nucléaire pour imposer un rapport de force.
Ce qui était impensable devient progressivement pensable.
Karaganov l'a dit sans détour : Poutine est trop patient avec l'Europe.
L'Iran offre aujourd'hui une occasion historique : celle d'appliquer une doctrine nucléaire sans attendre.
Dans l'interview accordée à Tucker Carlson mi-janvier 2026, Sergueï Karaganov, président honoraire du Conseil russe de politique étrangère et de défense et ancien conseiller de Poutine et d'Eltsine, n'a pas hésité à critiquer ouvertement la ligne du Kremlin.
"Je critique mon gouvernement d'être trop prudent et trop patient avec eux", a-t-il déclaré.
Il a ajouté que si les Européens continuaient à soutenir la guerre en Ukraine en sacrifiant des millions d'Ukrainiens, "la patience et la retenue russes s'épuiseraient" et qu'il faudrait alors "les punir sévèrement - de préférence de manière limitée".
Karaganov est allé plus loin :
"Si la Russie s'approche un jour d'une défaite (même fantasmagorique), cela signifierait que la Russie utiliserait maintenant des armes nucléaires, et l'Europe serait finie physiquement."
Il a désigné l'Allemagne et le Royaume-Uni comme cibles prioritaires, qualifiant les élites européennes d'"intellectuellement incapables" et accusant l'Europe de ne comprendre que "la peur physique".
Selon lui, l'une des missions de la Russie est de "ramener l'Europe à la raison", idéalement par la seule menace nucléaire - mais sans exclure un usage limité si nécessaire.
Ces propos s'inscrivent dans une réflexion de longue date.
Dès juin 2023, dans son essai provocateur "Une décision difficile mais nécessaire" publié dans Russia in Global Affairs, Karaganov plaidait pour abaisser le seuil d'emploi des armes nucléaires afin de restaurer une dissuasion crédible et d'éviter une escalade incontrôlée vers une guerre mondiale.
Plus récemment, dans des travaux collectifs, notamment avec Dimitri Trenin, il défend le passage d'une posture de dissuasion défensive à une stratégie d'intimidation offensive : les armes nucléaires ne doivent plus seulement protéger - elles doivent contraindre.
Le conflit en cours au Moyen-Orient fournit aujourd'hui la démonstration concrète de cette fenêtre stratégique.
Depuis le 28 février 2026, les frappes américano-israéliennes sur l'Iran (incluant l'assassinat du Guide suprême Khamenei) ont ouvert un second front majeur.
Téhéran a riposté avec des missiles sur Tel-Aviv et des attaques sur les infrastructures gazières du Qatar, endommageant gravement le complexe de Ras Laffan, premier hub mondial de GNL.
Le détroit d'Ormuz est de facto perturbé.
Résultat : le benchmark européen TTF a bondi de plus de 60 % en quelques semaines, atteignant des pics proches de 70 €/MWh ; le Brent a dépassé les 115-119 dollars le baril avant de se stabiliser autour de 110-115 dollars.
L'Europe, déjà fragilisée par la guerre en Ukraine, fait face à une nouvelle crise énergétique structurelle qui touche particulièrement l'Allemagne, l'Italie et l'Europe de l'Est.
Cette situation correspond exactement au scénario décrit par Karaganov :
un Occident distrait, saturé militairement, économiquement affaibli.
Washington est contraint de gérer deux théâtres à la fois.
L'OTAN est sous tension.
L'Europe paie le prix direct de son alignement.
Mais une autre lecture, plus troublante, s'impose progressivement.
Certains événements récents, perçus sur le moment comme isolés ou atypiques, prennent aujourd'hui une signification différente. L'attaque de drones visant le Kremlin, certaines opérations audacieuses ayant ciblé des infrastructures sensibles liées à des capacités stratégiques, ou encore l'apparition de nouveaux systèmes comme le missile Oreshnik, ont d'abord été interprétés comme des actions ponctuelles, presque symboliques.
Pourtant, à la lumière de la séquence actuelle, ces épisodes peuvent être relus autrement. Non plus comme des anomalies, mais comme des signaux.
Test des défenses.
Test des réactions.
Test, surtout, des seuils réels de tolérance.
Ce qui apparaissait comme une succession d'initiatives dispersées pourrait bien relever d'une logique plus cohérente : celle d'une exploration progressive des lignes rouges.
À mesure que ces seuils sont approchés - voire franchis - sans réponse décisive, une question s'impose : que reste-t-il réellement d'une ligne rouge qui n'est jamais appliquée ?
Ce raisonnement ne relève pas d'une singularité russe ni d'une dérive idéologique isolée.
Il s'inscrit dans une constante des systèmes de puissance confrontés à un déclin relatif ou à un encerclement perçu.
Lorsque la dissuasion classique perd de sa crédibilité, la tentation apparaît de réintroduire un choc stratégique pour restaurer la peur et rétablir une hiérarchie claire.
Ce mécanisme est connu : certains parlent d'"escalade pour désescalader", d'autres d'"usage coercitif du seuil nucléaire".
Les mots varient.
La logique, elle, ne change pas.
Karaganov ne fait ici que formuler explicitement ce que d'autres préfèrent laisser implicite.
Pour comprendre pleinement cette logique, il faut préciser ce que signifie une "menace nucléaire crédible et limitée".
Il ne s'agit pas d'un anéantissement généralisé.
Il s'agit d'une escalade contrôlée, calibrée, pensée pour produire un choc psychologique décisif - sans déclencher une guerre nucléaire totale.
Concrètement, cela implique la possibilité de frappes nucléaires démonstratives - des "frappes de dégrisement" - sur des cibles militaires, des infrastructures critiques ou des sites stratégiques en Europe, notamment en Allemagne ou au Royaume-Uni.
Ces frappes utiliseraient des ogives de puissance modérée, de l'ordre de 30 à 40 kilotonnes (environ une à deux fois Hiroshima), après une montée progressive : avertissements, pressions conventionnelles, puis franchissement sélectif du seuil nucléaire.
L'objectif n'est pas la destruction totale.
L'objectif est la peur.
Karaganov l'exprime sans ambiguïté : les élites européennes ne comprendraient que "la peur physique".
Une telle frappe démontrerait que la Russie est prête à utiliser l'arme nucléaire de manière sélective, contraignant l'Occident à reculer sans que les États-Unis aient à risquer leurs propres centres urbains.
La crédibilité est ici centrale.
Elle repose sur l'évolution de la doctrine nucléaire russe - élargie en 2024 - et sur l'existence de capacités opérationnelles adaptées.
Sans crédibilité, la dissuasion n'existe pas.
Elle n'est qu'un mot.
Pourtant, la stratégie russe en Ukraine reste marquée par la prudence que dénonce Karaganov depuis des années :
progression mesurée,
lignes rouges implicites,
absence d'ultimatum clair.
Cette retenue transforme une victoire possible en guerre d'usure.
Elle étire le temps.
Elle épuise les ressources.
Elle redonne de l'air à l'adversaire.
L'Iran, lui, agit autrement.
Frappes directes.
Cibles stratégiques.
Escalade assumée.
Téhéran ne cherche pas à éviter le risque.
Il l'utilise.
Il agit comme un acteur qui a intégré une réalité simple :
une escalade maîtrisée peut produire un avantage immédiat.
Moscou, en comparaison, semble confirmer le diagnostic de Karaganov :
une prudence qui glisse vers la faiblesse.
Dès lors, la question devient inévitable :
pourquoi différer l'ultimatum ?
Les conditions sont réunies :
Europe fragilisée,
États-Unis engagés sur plusieurs fronts,
OTAN sous contrainte.
Dans ce contexte, un ultimatum clair adressé à Kiev et à Bruxelles - neutralité de l'Ukraine, reconnaissance des nouvelles frontières, levée des sanctions - soutenu par une menace nucléaire crédible et limitée, pourrait imposer un règlement rapide.
Continuer sur la voie actuelle revient à ignorer des avertissements répétés.
L'Iran a ouvert une fenêtre.
La doctrine existe.
Le moment est là.
Reste une décision.
Et dans ce type de moment historique, ce ne sont jamais les capacités qui font défaut - mais la volonté de les utiliser.
Et c'est toujours là que se joue le basculement.
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