Trump est tombé dans un piège préparé de longue date : une guerre qu'il ne peut pas gagner, selon des règles qu'il ne maîtrise pas. Ce qui devait être une démonstration de force redessine aujourd'hui le Moyen-Orient et accélère un basculement vers un ordre international fragmenté et posthégémonique.
Trump pris au piège de Netanyahu
Pendant sa campagne, Donald Trump promettait de mettre fin au cycle des "guerres sans fin". Pourtant, de manière paradoxale, il est devenu le premier président américain à s'engager directement dans une confrontation d'ampleur avec l'Iran - précisément le scénario que ses prédécesseurs avaient soigneusement évité. Benyamin Nétanyahou avait déjà, par le passé, tenté sans succès d'entraîner Barack Obama, Joe Biden, puis Trump lors de son premier mandat, dans une guerre contre Téhéran. Cette fois, il a réussi. Les affaires Epstein ont peut-être également joué un rôle en arrière-plan.
Ce qui se dessine ici ne relève pas d'une simple erreur de calcul politique, mais bien d'un piège structurel, patiemment construit par Netanyahu et ancré dans la logique de la guerre asymétrique.
Au cœur de ce piège se trouve un décalage fondamental entre ambition politique et réalité militaire. Les objectifs de longue date de Netanyahu - affaiblir l'Iran, voire provoquer un changement de régime - reposent sur une lecture classique de la supériorité militaire. Trump, lui, est entré dans ce conflit sans vision stratégique cohérente, héritant d'une dynamique d'escalade qu'il n'a ni conçue ni maîtrisée. Comme cela a été dit, "celui qui n'a pas de plan... c'est Trump", tandis que l'Iran, lui, avait anticipé ce scénario et s'y était préparé.
Un conflit asymétrique
C'est ici que la notion de conflit asymétrique devient centrale. En relations internationales, elle désigne des situations où un acteur plus faible évite l'affrontement direct et exploite les vulnérabilités - économiques, technologiques, politiques - d'un adversaire plus puissant.
Les exemples ne manquent pas : du Vietnam à l'Afghanistan en passant par l'Irak, les États-Unis ont souvent transformé une supériorité militaire initiale en enlisement stratégique. Comme le souligne Yanis Varoufakis, Washington entre régulièrement dans ces conflits avec une "immense confiance" pour en sortir "les ailes coupées".
L'Iran a tiré les leçons de ces expériences. Privé de supériorité conventionnelle, il a développé une doctrine qui ne vise pas la victoire décisive, mais une déstabilisation prolongée. La "stratégie de défense en mosaïque", fondée sur une décentralisation du commandement et des chaînes de succession multiples, garantit la continuité opérationnelle même en cas de frappes ciblées contre les élites militaires. À cela s'ajoute l'utilisation de drones à bas coût et de missiles plus anciens pour épuiser les systèmes de défense adverses, transformant le champ de bataille en une véritable économie d'attrition - une mort par mille coupures.
Les conséquences sont majeures. L'asymétrie des coûts est vertigineuse : là où l'Iran dépense relativement peu pour maintenir la pression, les États-Unis et Israël doivent engager des sommes colossales - de l'ordre de milliards par jour - pour soutenir leurs systèmes défensifs. C'est précisément là que réside le piège : contraindre l'acteur le plus puissant à une guerre qu'il ne peut pas soutenir indéfiniment, ni économiquement, ni politiquement.
Le retrait du porte-avions USS Abraham Lincoln illustre ce basculement. Longtemps symbole de la domination navale américaine, le porte-avions apparaît désormais vulnérable dans des environnements saturés de missiles de précision et de drones. Pour certains analystes, ce moment pourrait marquer un tournant doctrinal : les "forteresses imprenables" deviennent des cibles coûteuses et exposées. Qu'elle soit exagérée ou non, la portée symbolique de cet épisode est indéniable.
Mais le piège dépasse le cadre militaire. Il est aussi géopolitique.
Trump se retrouve aujourd'hui de plus en plus isolé. Les alliés européens - déjà fragilisés par les décisions unilatérales américaines et les tensions commerciales - se montrent réticents à s'engager. Le refus explicite du Royaume-Uni, de la Pologne, de l'Allemagne et de l'Italie de participer au conflit illustre une tendance plus large : celle d'un désengagement progressif vis-à-vis des interventions menées par Washington, surtout lorsqu'elles sont décidées sans concertation. Les pressions exercées sur les alliés de l'OTAN pour sécuriser le détroit d'Ormuz ne font que renforcer l'image d'une stratégie fondée sur la contrainte... et la fragilité.
Les monarchies du Golfe revoient leurs calculs
Plus significatif encore, les monarchies du Golfe - longtemps piliers de l'ordre régional américain - réévaluent leur position. La guerre a mis en lumière un paradoxe : la présence militaire américaine pourrait accroître, plutôt que de réduire, leur vulnérabilité. Ces États ont été amenés à protéger des installations américaines sur leur propre territoire, tandis que les opérations de Washington se concentraient sur la défense d'Israël. Ce renversement affaiblit la crédibilité de la garantie sécuritaire américaine et accélère des stratégies de diversification, incluant un rapprochement avec la Chine.
La fermeture partielle du détroit d'Ormuz illustre également la dimension globale du conflit. Fait crucial, cette perturbation est sélective : elle vise les flux alignés sur les États-Unis, tout en épargnant certains réseaux alternatifs, notamment ceux qui échappent au dollar. Cela constitue un défi structurel au système énergétique mondial dominé par la monnaie américaine et annonce une fragmentation croissante des blocs économiques.
Une transformation des dynamiques géopolitiques et militaires
Dans ce contexte, l'avenir de la mondialisation néolibérale - en particulier dans le Golfe - est remis en question. Le modèle économique régional reposait sur la stabilité, la libre circulation des flux et la garantie sécuritaire américaine. Or, ces trois piliers sont aujourd'hui fragilisés. Si cette dynamique se poursuit, elle pourrait accélérer une transition vers des configurations plus étatiques, davantage centrées sur la sécurité, avec des conséquences importantes pour les marchés mondiaux.
Parallèlement, les dynamiques internes évoluent chez tous les acteurs. En Iran, la guerre semble avoir renforcé la cohésion nationale et la résilience psychologique. La capacité à absorber les premiers chocs - y compris des pertes au sommet - et à réagir rapidement renforce l'image d'un État préparé et structuré.
En Israël, en revanche, le discours politique et militaire évolue : moins empreint d'assurance, plus conscient des limites de la puissance aérienne face à un adversaire dispersé et adaptable, capable de frapper des infrastructures critiques. À Washington, l'heure n'est plus à la promesse de victoire, mais à la gestion de crise et à la recherche d'un endiguement. La pression des élections de mi-mandat à venir pèse également sur les choix stratégiques.
Dès lors, une question centrale s'impose : que pourrait être une "victoire" pour Trump ?
Dans une logique classique, elle impliquerait un changement de régime ou une dégradation militaire décisive de l'Iran. Or, aucun de ces objectifs ne semble atteignable. L'enjeu s'est déplacé vers le terrain narratif : construire une issue symbolique permettant un retrait. Mais là encore, la marge de manœuvre est limitée. Téhéran affirme que la guerre n'est pas terminée, rejette toute médiation américaine - dont il ne croit plus la crédibilité - et pose ses propres conditions pour y mettre fin.
La vision contre-productive de Netanyahu
Le problème de fond reste néanmoins structurel. La vision de Netanyahu - une hégémonie régionale passant potentiellement par l'affaiblissement ou la fragmentation de l'Iran - apparaît stratégiquement contre-productive. Les précédents en Libye, en Syrie ou en Irak montrent qu'un État défaillant génère une instabilité durable, nuisible non seulement à l'ordre régional, mais aussi aux intérêts américains. Le piège est donc double : une guerre impossible à gagner et une victoire qui serait en elle-même une impasse.
Au final, ce conflit révèle une transformation plus large de la politique internationale. L'articulation entre guerre asymétrique, recomposition des alliances et fragmentation économique dessine les contours d'un ordre posthégémonique, où les indicateurs traditionnels de puissance ne suffisent plus. L'Iran, malgré ses limites, contribue à redéfinir les règles du jeu, montrant comment la résilience, l'adaptation et la patience stratégique peuvent compenser une infériorité matérielle.
Trump n'est pas simplement entré en guerre contre l'Iran. Il est entré dans un autre type de guerre - une guerre que les États-Unis ont historiquement du mal à mener, et plus encore à quitter.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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