26/03/2026 mondialisation.ca  6min #309008

Le conflit au Moyen-Orient rehausse la valeur stratégique de l'Arctique

Par  Alexandre Lemoine

Dans un contexte de déstabilisation des centres énergétiques traditionnels, les ressources, les voies maritimes et les infrastructures de l'Arctique acquièrent une valeur stratégique

Après que l'Iran a bloqué la majeure partie du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, l'un des corridors énergétiques clés du monde, les exportateurs des pays du golfe Persique cherchent en urgence des moyens de contourner cet itinéraire. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont ainsi accéléré la réorientation de leurs exportations vers des oléoducs terrestres. Car même l'escorte militaire des pétroliers  ne peut pas garantir la sécurité du passage. Par ce détroit étroit transite traditionnellement environ un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié.

Le premier choc a frappé le Golfe lui-même. Mais les répercussions stratégiques se font sentir bien plus loin, vers le nord.

Ce basculement se manifeste clairement en Alaska. Le projet  Alaska LNG soutenu par le gouvernement américain prévoit de prendre les décisions d'investissement finales pour la construction du gazoduc cette année, et au début l'année prochaine pour le terminal d'exportation. Les premières livraisons sont attendues d'ici 2031. Avec une capacité déclarée de 20 millions de tonnes par an et des accords préliminaires couvrant environ 13 millions de tonnes, le projet connaît un second souffle. L'avantage clé de l'Alaska réside dans le fait qu'elle offre ce dont les fournisseurs du golfe Persique sont privés: un accès direct aux marchés d'Asie du Nord-Est sans avoir à transiter par le détroit d'Ormuz.

Cette circonstance revêt une importance particulière pour le Japon, la Corée du Sud et d'autres pays importateurs d'Asie. Le plus grand opérateur énergétique japonais JERA a déclaré que l'Alaska offre une proximité avec les centres de consommation asiatiques et ouvre l'accès à d'importants gisements gaziers longtemps gelés, ce qui contribue au renforcement de la sécurité régionale des approvisionnements en GNL. De projet purement commercial, Alaska LNG se transforme en atout de sécurité énergétique, et cette reconceptualisation s'opère dans un contexte d'instabilité croissante au Moyen-Orient.

Toutefois, les avantages arctiques ne sont pas l'apanage exclusif des Américains. Le GNL arctique russe, bien que sous sanctions, n'a pas totalement disparu du marché. Une partie de ce gaz continue de s'écouler vers les acheteurs asiatiques. Et si les États-Unis tirent profit d'une demande accrue pour des ressources des et itinéraires sûrs, les projets arctiques russes acquièrent eux aussi une nouvelle dimension. Ils deviennent un instrument clé pour préserver les capacités d'exportation et la résilience économique de Moscou dans un contexte de pressions sans précédent.

D'autres acteurs arctiques se retrouvent également parmi les bénéficiaires.

Pour la Norvège, le facteur clé n'est pas une augmentation soudaine des volumes d'exportation, mais la valorisation stratégique des livraisons existantes. Oslo non seulement ne réduit pas ses activités dans le secteur des hydrocarbures arctiques, mais étend même sa présence: le nombre de secteurs d'exploration pétrolière et gazière a été porté à 76, dont 68 en mer de Barents. Cependant, le potentiel d'augmentation de la production reste limité. Le géant énergétique norvégien Equinor a récemment déclaré que la compagnie ne disposait plus de capacités excédentaires pour mettre sur le marché des quantités supplémentaires.

Le Groenland illustre un modèle tout à fait différent de bénéfice arctique. La décision du pays de cesser la délivrance de nouvelles licences d'exploration pétrolière et gazière en 2021 ne le prive pas de pertinence dans la nouvelle configuration stratégique. Dans un contexte où les gouvernements mondiaux se concentrent de plus en plus sur la diversification des chaînes d'approvisionnement et l'accès aux minéraux critiques, le Groenland devrait probablement tirer profit non pas du secteur des hydrocarbures, mais de la valorisation croissante des ressources stratégiques dont il dispose.

Les avantages du Canada sont de nature encore plus indirecte: ils se mesurent moins en quantité d'hydrocarbures qu'en importance stratégique croissante des infrastructures nordiques, en exploitation des minéraux critiques et en sécurisation des ressources dans les hautes latitudes.

Derrière cela se pose inévitablement la question suivante: la nouvelle configuration en cours de formation amènera-t-elle les pays, malgré le conflit ukrainien, à revenir sous une forme ou une autre à la coopération avec la Russie?

En Europe, les barrières politiques et juridiques restent insurmontables. L'Union européenne a officiellement adopté une interdiction progressive des importations de gaz russe par gazoducs et de gaz naturel liquéfié. Les importations de GNL seront totalement arrêtées début 2027, celles de gaz par gazoducs à l'automne 2027. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a qualifié un éventuel retour aux combustibles fossiles russes d' "erreur stratégique". Ainsi, l'Europe ne rétablira vraisemblablement pas dans un avenir prévisible ses anciennes relations énergétiques avec Moscou.

Néanmoins, la pression pour réviser cette position n'a pas disparu. Le Premier ministre belge Bart De Wever a récemment déclaré, que l'Europe devrait  rétablir ses relations avec la Russie afin de retrouver l'accès à une énergie moins chère. Ses déclarations ont suscité une réaction immédiate et vive, mais témoignent également du fait qu'il n'y aura pas de ligne unifiée dans les relations énergétiques avec la Russie.

Tout cela ne signifie pas que l'Arctique est en mesure de remplacer le golfe Persique, mais quelque chose de différent: l'instabilité dans un centre énergétique rehausse la valeur stratégique des sources alternatives dans d'autres régions.

C'est là que réside le véritable sens du gain arctique. La région ne devient pas soudainement plus riche. Le monde redécouvre plutôt une vérité simple: lorsque les centres énergétiques traditionnels perdent leur stabilité, ce sont les ressources, les voies de transport et les infrastructures des hautes latitudes qui acquièrent un poids stratégique.

Alexandre Lemoine

La source originale de cet article est  Observateur continental

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