
par Alexandre Lemoine
Plusieurs mesures d'urgence sont adoptées par les pays de l'Union européenne pour lutter contre la hausse brutale des prix de tous les types de carburants. La situation s'accompagne de scandales politiques, de pressions sur les compagnies pétrolières, de lutte contre les spéculateurs et même d'affrontements entre pays au sein de l'UE. Et ce n'est apparemment que le début d'une véritable crise.
Avec le déclenchement de la guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, l'Europe s'est retrouvée piégée en tant que territoire qui ne produit pas mais achète avant tout des ressources énergétiques. Les prix de tous les types de carburants se sont envolés dans l'UE. La situation énerve de plus en plus les Européens, tant les citoyens ordinaires que les responsables politiques, et personne ne peut même garantir que les prix se stabiliseront à leur niveau actuel.
En France on a déjà calculé qu'en mai le prix du pétrole pourrait atteindre 130 dollars si la guerre au Moyen-Orient se prolonge, et cela affectera particulièrement le gazole et le kérosène. En effet, ce sont précisément les variétés de pétrole plus lourdes de cette région qui sont idéales pour la production de kérosène et de gazole, tandis que le pétrole américain plus léger est principalement utilisé pour la production d'essence.
Si le prix du pétrole Brent a à un moment donné bondi de 46% (de 80 à 110 dollars le baril), le gazole a augmenté de 80% et le kérosène de 110%. L'essence n'est pas en reste non plus. Selon les experts, un pétrole à plus de 130 dollars signifie que le prix de l'essence à la pompe sera bien supérieur aux 2 euros habituels en Europe. Par ailleurs, l'Europe souffre déjà d'un déficit structurel de gazole, de sorte que la crise ne peut que s'aggraver.
"Le gazole, soit le carburant le plus utilisé en France, il représente environ 68% de la consommation de carburants routiers, a passé la barre des 2,10 euros le litre en moyenne dans les stations-service du territoire (2,10 euros le litre), soit une augmentation de 9,1 centimes en une semaine, et de plus de 40 centimes depuis le début du conflit opposant l'Iran à Israël et les États-Unis. Le tarif du litre de gazole est ainsi à son plus haut niveau depuis juin 2022", écrit Le Figaro.
Pour atténuer le choc, le gouvernement français a chargé en début de semaine la direction des cinq raffineries du territoire d'examiner "dans les meilleurs délais" la possibilité d'"augmenter rapidement et temporairement la production en produits raffinés".
Le gouvernement espère ainsi réduire les tensions sur les marchés de carburant européens et renforcer la résilience de la France au cas où le blocus du détroit d'Ormuz se prolongerait. Le gouvernement a également annoncé un paquet de mesures de soutien pour certains secteurs de l'économie, dont les transporteurs et l'agriculture. Cependant, les perspectives restent peu réjouissantes, les parties prenantes ayant déjà qualifié ces mesures d'insuffisantes.
Par ailleurs, le géant pétrolier français Total Energies a constaté qu'il ne peut pas augmenter sa production, celle-ci étant déjà à son maximum, et la société canadienne North Atlantic, récent propriétaire de la raffinerie de Gravenchon, a fait savoir qu'elle pourrait augmenter sa production de 10% au maximum, et encore, avec beaucoup de chance.
En outre, le gouvernement a ordonné de puiser dans les réserves stratégiques plusieurs millions de barils de pétrole (conformément à l'accord avec l'Agence internationale de l'énergie dans le cadre de la libération de 400 millions de barils, la part de la France s'élève à 14,6 millions). Or un scandale a éclaté, le député du Rassemblement national Jean-Philippe Tanguyayant accusé le gouvernement d'avoir expédié ce pétrole sur les marchés mondiaux au lieu de l'utiliser sur le territoire national. Le ministre de l'Économie, Roland Lescure, a déclaré, qu'il s'agit de désinformation et "aucun baril, aucun litre ne part en dehors de France".
Tanguy a également laissé entendre que le gouvernement français avait réalisé une opération habile en achetant du pétrole pour ses réserves à 60 dollars il y a quelques mois et en le revendant avantageusement à 100 dollars, au lieu de l'utiliser dans l'intérêt des citoyens.
Le gouvernement d'Allemagne a choisi sa propre manière de lutter contre la hausse des prix des carburants : sur le modèle de l'Autriche, il est prévu d'adopter une loi interdisant aux stations-service d'augmenter les prix plus d'une fois par jour. Comme l'a souligné le député SPD Armand Zorn, ces prix montent "comme les indications d'un thermomètre au soleil".
En outre, la ministre des Finances Katherina Reiche souhaite instaurer une règle obligeant les compagnies de raffinage à justifier les hausses brutales des prix des carburants. L'opposition en Allemagne réclame l'instauration d'une taxe sur les superprofits des compagnies pétrolières, mais il semble peu probable que le gouvernement adopte une telle mesure.
Pendant que l'Allemagne débat du nombre de fois par jour où les stations-service peuvent modifier les prix des carburants, le gouvernement d'Espagne a approuvé 80 mesures, comprenant la réduction de la TVA sur l'essence, le gazole et le gaz de 21% à 10%, une réduction similaire de la TVA sur les factures d'électricité, une subvention de 20 centimes par litre pour certains secteurs professionnels, dont les transports et l'agriculture, une réduction d'impôts pour l'installation de panneaux solaires, etc.
En Italie la Première ministre Giorgia Meloni a publié un décret qui assure une réduction des prix des carburants de 25 centimes pendant 20 jours. Le gouvernement a précisé que c'est une mesure temporaire et urgente, et le vice-Premier ministre Matteo Salvini a déclaré que les Italiens paieront moins cher que les Allemands, les Français, et les Espagnols. Des mesures de soutien supplémentaires sont également introduites pour certains secteurs, dont les transports, ainsi que des mesures de surveillance des prix afin de prévenir la spéculation.
Entre-temps, le "tourisme du carburant" se développe et se renforce en Europe, où les citoyens d'un pays viennent faire le plein dans un autre où l'essence ou le gazole sont nettement moins chers. L'une des destinations les plus attractives est devenue la Slovaquie, où les autorités ont été contraintes d'instaurer des restrictions et ont finalement annoncé que les automobilistes étrangers paieraient le carburant plus cher pendant les 30 prochains jours.
La Commission européenne, qui a des griefs à l'égard du gouvernement de Robert Fico, jugé trop pro-russe à ses yeux, a immédiatement déclaré que cette mesure est très discriminatoire et contraire au droit européen, et a promis de prendre les mesures juridiques nécessaires.
De son côté, le gouvernement Fico souligne que les stations-service slovaques à la frontière avec la Pologne se sont retrouvées à sec, car les Polonais économes avaient pris l'habitude de venir s'y approvisionner à moindre coût. Peu après le début de la guerre au Moyen-Orient, le gouvernement slovaque a négocié avec la raffinerie située sur son territoire un gel des prix des carburants, mais a néanmoins été contraint de déclarer une crise énergétique dans le pays en raison de la situation autour de l'oléoduc Droujba, dont le fonctionnement est entravé en Ukraine.
Entre-temps, le premier pays de l'UE à avoir été contraint d'instaurer des restrictions sur la vente de carburant est la Slovénie. Comme l'a annoncé le Premier ministre Robert Golob, pour les véhicules particuliers, la vente est limitée à 50 litres par jour, et pour les entreprises et les représentants du secteur agricole à 200 litres. "Je tiens à vous rassurer : il y a suffisamment de carburant en Slovénie, les entrepôts sont pleins et il n'y aura pas de pénurie", a ajouté le Premier ministre. Bien que cette déclaration contredise les actes (pourquoi imposer une limite sur ce qui ne manque pas), il faut reconnaître le mérite du gouvernement slovène, qui maintient les prix à un niveau stable et bas.
Si la situation ne change pas et que le blocus du détroit d'Ormuz se poursuit, une pénurie de carburant encore plus sévère frappera l'UE dès avril, a prévenu le PDG de Shell, Wael Sawan. Et alors, les responsables européens devront choisir entre leurs préjugés russophobes et la nécessité d'approvisionner l'industrie et la population en hydrocarbures bon marché en provenance de Russie.
source : Observateur Continental