
L'aventure iranienne de Trump
Par Vijay Prashad, le 28 mars 2026
En juin de l'année dernière, les États-Unis et Israël ont bombardé les installations nucléaires iraniennes pendant douze jours. Au bout de quelques jours, les deux puissances belligérantes, qui agissaient sans la moindre autorisation des Nations unies, ont sollicité un cessez-le-feu. Estimant que cet accord pourrait servir de base à des négociations plus poussées, le gouvernement iranien, alors dirigé par le Guide suprême Ali Hosseini Khamenei, a accepté les conditions posées, à savoir l'arrêt immédiat des frappes et aucun risque d'escalade. Les tirs de missiles ont cessé, mais l'accord demeurait fragile. Aucun accord de paix à long terme n'avait été conclu, aucun mécanisme contraignant d'application ou de surveillance n'avait été mis en place, aucune solution n'avait été trouvée pour régler les questions nucléaires, et aucun accord n'avait été signé pour mettre fin aux sabotages et aux attaques des États-Unis et d'Israël contre l'Iran. Cet accord ne marquait pas la fin de la guerre imposée par les États-Unis et Israël à l'Iran, mais seulement la fin d'une bataille. Khamenei a qualifié l'agression des États-Unis et d'Israël de vaine et a déclaré qu'ils "n'ont rien gagné", tout en soulignant que l'Iran a accepté un cessez-le-feu mais qu'il ne "capitulerait jamais".
Oman jouit depuis des décennies d'une réputation de neutralité intermédiaire entre l'Iran et les États-Unis (avec Israël qui rôde en arrière-plan). Entre 2012 et 2013, Oman a accueilli les pourparlers entre les États-Unis et l'Iran qui ont abouti au Plan d'action global conjoint de 2015 (JCPOA) entre l'Iran et le P5+1 (États-Unis, Royaume-Uni, France, Chine, Russie et Allemagne) et l'Union européenne - allégeant les sanctions en échange de promesses sur l'enrichissement nucléaire. Un canal sécurisé et discret existait entre Mascate, Téhéran et Washington, qui s'est activé après juin en vue d'une véritable négociation visant à clarifier les lignes rouges et à réduire le risque d'erreur d'appréciation. En fait, les négociations se sont élargies, et l'Iran en est venu à accepter le plafonnement de son enrichissement d'uranium, la dilution de ses stocks hautement enrichis, et la reprise des activités de surveillance et d'inspection del'Agence internationale de l'énergie atomique. Il ne s'agissait pas d'un accord définitif, mais d'un cadre de négociation prévoyant une retenue nucléaire conditionnelle et une désescalade permanente. Le Guide suprême Khamenei et le président Masoud Pezeshkian avaient tous deux la volonté politique de parvenir à un accord tout à fait envisageable. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, a déclaré moins d'un jour avant l'attaque américaine et israélienne de fin février 2026, qu'un accord était
"à portée de main, mais uniquement en privilégiant la voie diplomatique".
En réalité, les États-Unis et Israël ont choisi la voie opposée, une guerre d'agression qui viole la Charte des Nations unies (article 2). Dès le premier jour, le 28 février, les États-Unis et Israël ont assassiné le Guide suprême Khamenei et tué 180 fillettes à l'école primaire Shajareh Tayyebeh de Minab. Les États-Unis et Israël ont cru que ces frappes contre les dirigeants politiques, les infrastructures clés et les civils entraînerait immédiatement un soulèvement populaire qui renverserait la République islamique. Les services du renseignement américains et israéliens ont surestimé les manifestations qui ont débuté en décembre 2025 autour de la dépréciation du rial et de la hausse de l'inflation. Mais la différence entre des manifestations portant sur des problèmes économiques et un soulèvement destiné à renverser un système est de taille. Lorsque le Guide suprême, qui jouit d'une réputation de piété même parmi ses détracteurs (il a été élevé au rang de Marja-e Taqlid, ou source d'émulation, par la Société des professeurs du séminaire de Qom en 1994), et les écolières ont été éliminés par des tirs de missiles, l'opinion publique, galvanisée, s'est insurgée. Face à de telles tragédies, il était impensable pour la population de prendre le parti de la guerre impérialiste contre des enfants innocents. La nature de l'attaque américaine et israélienne, ainsi que les frappes iraniennes sur des cibles américaines et israéliennes dans les États arabes du Golfe, ont focalisé l'attention de la population iranienne sur sa propre survie et sa capacité à se défendre.
La vidéo, souvent intitulée Narrative of Victory ou Trump's Last Gamble, est une animation de style Lego qui se moque raille Trump et Netanyahu. L'agence de presse Tasnim (du Corps des gardiens de la révolution islamique ou CGRI), ont diffusé cette vidéo virale générée par IA en mars 2026. Crédit vidéo © CGRI
Depuis les guerres américaines en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, les planificateurs militaires américains n'ont pas renoncé au concept d'escalade et ont eu recours aux frappes de décapitation, à la paralysie du commandement et à la domination totale des forces militaires de l'adversaire. Cette stratégie a fonctionné en Afghanistan et en Irak, où l'ampleur de la violence américaine a anéanti toute capacité de riposte. Il s'agissait véritablement d'une stratégie de "choc et effroi". Un tel cadre militaire n'a pas fonctionné avec l'Iran. Les Iraniens se préparent en effet depuis des décennies à une attaque de grande envergure des États-Unis et d'Israël. Leurs dirigeants politiques ont compris le danger des frappes de décapitation et ont donc mis en place huit niveaux de relève pour la plupart des dirigeants clés. L'armée a rapidement mis au point différents types de systèmes de défense, des missiles à sous-munitions hypersoniques capables de pénétrer les systèmes de défense aérienne aux vedettes d'attaque côtières rapides opérant en essaim dans les eaux du golfe Persique. Ces précautions, ainsi que les milices pro-iraniennes du Liban à l'Irak, constituent les nombreux périmètres de défense mis en place par l'Iran. Alors que les États-Unis ouvrent le feu avec toute leur puissance, sans possibilité d'escalade, la riposte iranienne a été stratégiquement conçue pour débuter avec ses missiles les plus basiques, puis passer à des missiles à sous-munitions plus sophistiqués, tout en réservant ses petits bateaux et ses milices pour d'éventuelles actions ultérieures. L'Iran ne les a pas déployés, car il est toujours tributaire de ses missiles et de son emprise sur le détroit d'Ormuz, désormais exclusivement accessible aux navires des pays amis.
La réponse intelligente de l'Iran aux États-Unis et à Israël les a cloués sur place, ne leur laissant d'autre choix que de solliciter un cessez-le-feu. Les dirigeants iraniens affirment ne pas être intéressés par une trêve temporaire, comme celle de juin 2025, qui a seulement permis à Israël et aux États-Unis de reconstituer leur arsenal et de lancer une nouvelle offensive. L'Iran affirme vouloir conclure un accord global incluant l'Iran, l'Irak et le Liban, et pas seulement l'Iran. Il exige le retrait total des sanctions, la fin du génocide des Palestiniens, ainsi que le démantèlement des bases menaçantes des États-Unis autour de l'Iran. Si les États-Unis et Israël acceptaient ces exigences, l'Iran remporterait une victoire absolue, malgré les pertes tragiques en vies humaines causées par les attaques brutales d'Israël et des États-Unis.
En assassinant le guide suprême Ali Khamenei, favorable à un cessez-le-feu en juin 2025, les États-Unis et Israël ont perdu un interlocuteur potentiellement disposé à plaider en faveur d'un nouveau cessez-le-feu. Les dirigeants actuels, y compris le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, estiment à juste titre qu'un cessez-le-feu sans accord global ne fera que reporter le problème sans le résoudre. Les Iraniens veulent la paix pour la région, et non une guerre sans fin entraînant austérité et désolation.
Les Israéliens ne se sont guère exprimés sur la guerre en Iran, préférant lancer des frappes sur l'Iran et censurer toute couverture médiatique des représailles iraniennes sur Israël. Accepteraient-ils un accord de paix conclu par Trump ? C'est peu probable. Les Israéliens ont une vision messianique du Moyen-Orient et rêvent de s'emparer des terres allant du Nil à l'Euphrate, d'où leur détermination à faire taire leur critique le plus influent dans la région : l'Iran. Pour Israël, c'est une lutte sans merci. Ils ont entraîné les États-Unis dans ce conflit, alors que la présence ou non de la République islamique (qui n'a jamais menacé les États-Unis) est sans conséquences concrètes pour Washington. Israël aspire à voir disparaître la République islamique, mais cette perspective semble peu probable tant son ancrage dans la société iranienne est solide. Les États-Unis, en revanche, se borneraient à une gestion de la République islamique par des dirigeants dociles. Or, aucune de ces options n'est envisageable. Seule une stratégie d'escalade militaire impliquant une frappe nucléaire des États-Unis ou d'Israël contre l'Iran reste plausible, mais ce scénario aurait des conséquences dramatiques pour la population iranienne et susciterait une condamnation unanime de l'opinion publique internationale.
Il n'existe pas d'option satisfaisante ni pour les États-Unis, ni pour Israël. S'ils poursuivent leurs bombardements, ils s'exposent à une intensification des représailles iraniennes qui affecteront Israël et les intérêts américains dans la région. Ils devront également répondre de leurs actes aux yeux du monde, alors que le coût du carburant et des denrées alimentaires ne cesse d'augmenter. Les États-Unis et Israël commettent là une grossière erreur de calcul. L'Iran ne cédera pas de sitôt. Des siècles et des siècles d'une civilisation très ancienne sont en jeu. Ses dirigeants en sont conscients. Ils ne défendent pas seulement la République islamique ou la révolution iranienne de 1979, mais l'Iran lui-même. Et ils ne reculeront pas.
Traduit par Spirit of Free Speech