29/03/2026 journal-neo.su  9min #309268

Leçons de la guerre États-Unis-Israël en Iran : stratégie, illusion et transformation de la guerre

 Ricardo Martins,

De Donald Trump à Benyamin Nétanyahou, la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran révèle non seulement des erreurs de calcul stratégique, mais aussi une transformation plus profonde de la manière dont les guerres sont menées, justifiées et prolongées. Et si la véritable leçon était que la puissance ne garantit plus le contrôle - et que l'escalade tend désormais à se substituer à la stratégie ?

Introduction

"Pendant 36 ans, nous avons cru que les bases américaines nous protégeaient ; lors de la première guerre, nous avons découvert que c'était nous qui les protégions." Cette remarque attribuée au ministre saoudien des Affaires étrangères,  Faisal bin Farhan Al Saud, résume un renversement profond de la logique de sécurité dans le Golfe.

La confrontation récente entre les États-Unis, Israël et l'Iran a non seulement redessiné les équilibres régionaux, mais elle a aussi mis en lumière une transformation plus profonde de la nature même de la guerre. Des analystes comme  Alastair Crooke, ancien diplomate britannique et officier du MI6, soulignent que ce conflit marque un basculement : celui d'un ordre stratégique dominé par l'Occident vers un monde plus fragmenté, plus adaptatif.

Dans la théorie classique, depuis  Carl von Clausewitz, la guerre est envisagée comme la continuation de la politique par d'autres moyens. Pourtant, ce conflit suggère quelque chose de plus inquiétant : la guerre tend de plus en plus à échapper au contrôle politique, générant des dynamiques qui redéfinissent à la fois les stratégies et le système international, souvent au-delà des intentions et de la compréhension des dirigeants.

Ce qui suit présente treize leçons que cette guerre offre aux analystes géopolitiques, en les inscrivant, lorsque cela est possible, dans une perspective théorique afin d'en renforcer la profondeur analytique.

Leçons géopolitiques de la guerre États-Unis-Israël contre l'Iran

  1. La guerre asymétrique redéfinit la puissance

La stratégie iranienne confirme que l'infériorité militaire ne signifie plus de faiblesse stratégique. Réseaux décentralisés, drones, capacités cyber et perturbations maritimes permettent d'imposer des coûts disproportionnés. Comme le souligne  Alastair Crooke, l'objectif n'est plus la victoire au sens classique, mais l'érosion de la volonté adverse. La guerre devient une épreuve d'endurance plutôt qu'un affrontement décisif.

  1. La dissuasion américaine s'érode visiblement

La vulnérabilité des bases, des navires et des chaînes logistiques affaiblit l'image d'une domination incontestée. La dissuasion repose désormais moins sur la supériorité technologique que sur la capacité de résilience face à une pression prolongée, comme le montrent les analyses de la RAND Corporation.

  1. Les alliés ne sont plus automatiquement alignés

Les hésitations européennes traduisent une évolution vers des alliances moins hiérarchiques. Comme le souligne Alastair Crooke, l'unité occidentale se fragmente sous l'effet d'intérêts économiques et sécuritaires divergents. La solidarité devient conditionnelle.

  1. Le Golfe diversifie ses options

Les acteurs régionaux réévaluent leurs dépendances. Le paradoxe révélé par la guerre est que la présence militaire américaine peut accroître la vulnérabilité. Les États du Golfe diversifient donc leurs partenariats, notamment vers la Chine, tout en maintenant un dialogue prudent avec l'Iran.

  1. La géoéconomie devient un champ de bataille

La perturbation du détroit d'Ormuz montre comment les flux économiques peuvent être instrumentalisés. Énergie, routes maritimes et systèmes financiers deviennent des leviers stratégiques. Selon l'International Institute for Strategic Studies, l'interdépendance économique se transforme en un espace de confrontation.

  1. Les stratégies de changement de régime restent structurellement défaillantes

Malgré des décennies d'échecs, la croyance dans la capacité de coercition à transformer des régimes persiste. Les stratégies de décapitation renforcent souvent la cohésion interne et la légitimité du pouvoir, tout en suscitant des réactions nationalistes. Les attentes d'une mobilisation interne, notamment chez des minorités comme les Kurdes en Iran, se révèlent largement illusoires. Loin d'affaiblir l'État iranien, la pression extérieure l'a renforcé. L'effet de "ralliement autour du drapeau" redirige le mécontentement interne vers des menaces extérieures. Ce schéma, déjà observable lors de la guerre en Irak et de celle du Vietnam, se reproduit avec une constance frappante.

  1. L'illusion stratégique au cœur de l'interventionnisme

L'idée selon laquelle la pression provoquerait un effondrement interne en Iran reflète ce que  Robert Jervis a identifié comme une erreur de perception en politique internationale. Des acteurs extérieurs, tels que l'entourage de Donald Trump (et non l'ensemble de l'appareil de renseignement américain), l'objectif poursuivi de longue date par Benyamin Nétanyahou, ainsi que le Mossad, projettent leurs propres hypothèses sur des sociétés complexes, sous-estimant ainsi leur résilience et leur capacité d'adaptation. Jervis souligne en outre que les décideurs interprètent les signaux extérieurs à travers des filtres cognitifs façonnés par leurs croyances antérieures, ce qui conduit à des erreurs systématiques.

  1. De la victoire militaire à la gestion du récit

Faute de victoire décisive, la guerre se déplace vers le terrain des perceptions. Les dirigeants construisent des récits pour leurs opinions publiques. La guerre devient autant une question de narration et de contrôle médiatique que de contrôle territorial.

  1. Le piège de l'escalade sans stratégie de sortie

Les États-Unis sont entrés dans le conflit sans vision claire de l'après. Comme le suggère  Graham Allison, l'inertie bureaucratique et les impératifs de crédibilité alimentent une escalade difficile à arrêter.

  1. Un ordre post-hégémonique émerge

Le conflit reflète une redistribution plus large des rapports de puissance, dans laquelle aucun acteur ne peut imposer seul une issue. Une illustration frappante en a été le moment où Donald Trump s'est tourné vers la Chine pour contribuer à la désescalade des tensions et au déblocage du détroit d'Ormuz : un renversement des hiérarchies traditionnelles où Washington aurait auparavant agi comme principal garant de sécurité. Comme le suggèrent des analystes tels qu'Alastair Crooke, cela signale un basculement vers un ordre plus négocié et pluraliste, dans lequel même les puissances dominantes doivent s'appuyer sur leurs rivaux pour gérer des crises qu'elles ne peuvent plus contrôler seules.

  1. La persistance des logiques impériales

Malgré des échecs répétés, les doctrines interventionnistes perdurent. Comme le montrent les analyses publiées dans  War on the Rocks et les débats connexes au sein des think tanks, l'interventionnisme est profondément ancré dans l'appareil de sécurité nationale américain, soutenu par des normes partagées et des incitations institutionnelles plutôt que par des choix politiques isolés. Cela renvoie à ce que des chercheurs tels que Stephen Walt décrivent comme la persistance de "l'hégémonie libérale", une stratégie visant à remodeler les ordres politiques à l'étranger, révélant non seulement une inertie institutionnelle, mais aussi un engagement idéologique plus profond en faveur de la transformation des configurations politiques externes. Comme le formule de manière incisive John Mearsheimer dans The Great Delusion: Liberal Dreams and International Realities. En outre, le concept de relations internationales de "surextension impériale", associé à  Paul Kennedy puis à  Jack Snyder, permet d'expliquer pourquoi les grandes puissances continuent d'étendre leurs engagements même lorsque ceux-ci deviennent contre-productifs.

  1. Le brouillage entre guerre et paix

Ce conflit illustre la manière dont la frontière entre guerre et paix s'est érodée pour laisser place à ce que  Frank G. Hoffman conceptualise comme une "guerre hybride", et que l'International Institute for Strategic Studies décrit comme une compétition persistante dans la "zone grise". Les cyberopérations, la coercition économique et les conflits par procuration entretiennent un état continu de confrontation en deçà du seuil de la guerre déclarée. En ce sens, la guerre n'est plus un événement ponctuel, mais une condition stratégique permanente, se déployant à travers de multiples domaines sans frontières temporelles ni juridiques clairement définies.

  1. L'érosion des normes de guerre

Une leçon plus préoccupante concerne l'affaiblissement des règles encadrant la guerre. Les questions liées à la proportionnalité, aux infrastructures civiles - telles que les services de secours, les réseaux électriques, les écoles et les hôpitaux - ainsi qu'aux frappes préventives, soulèvent des inquiétudes quant au fait que des acteurs tels que Donald Trump et Benjamin Netanyahu puissent étirer, voire enfreindre, les normes établies du droit des conflits armés. Bien que cela ne soit pas sans précédent, comme on a pu l'observer à Gaza et ailleurs, cette évolution indique un possible glissement vers des interprétations plus permissives de l'usage de la force.

Conclusion

Que nous enseigne cette guerre aujourd'hui, et pour l'avenir ? Historiquement, les guerres ont toujours été des laboratoires brutaux d'apprentissage politique. Pourtant, la leçon qui se dégage ici est moins celle de l'adaptation que celle de la répétition. Les mêmes schémas - erreurs de perception, excès de confiance, escalade sans issue - se reproduisent. Comme le montre  Robert Jervis, les décideurs interprètent les conflits à travers des cadres hérités, souvent inadaptés aux réalités nouvelles.

La déclaration de Faisal bin Farhan Al Saud en est l'illustration : la sécurité ne peut plus être garantie de l'extérieur, ni la guerre contenue. Elle se diffuse désormais à travers les régions, les économies et les systèmes politiques.

En définitive, la guerre continue d'enseigner. Mais encore faut-il vouloir apprendre. Or, l'impératif de produire des récits justificatifs pour les opinions publiques et les échéances électorales tend souvent à l'emporter sur la réflexion stratégique, au risque d'effacer les leçons mêmes que ces conflits pourraient nous offrir.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

Suivez les nouveaux articles sur  la chaîne Telegram

 journal-neo.su