
par Philippe Bergerac
1 - 1792 : "Des voyous sans noblesse nous ont trompés !"
Il existe une conscience des classes populaires que l'on ne trouve nulle part ailleurs avec cette intensité : la conscience européenne, et singulièrement française, qui a identifié, dès sa naissance, la valeur d'échange (l'argent, le pouvoir, les institutions,... non pas comme un simple outil économique, mais comme une force invisible, aliénante, "méphitique et pestilentielle".
Cette lucidité n'est pas sortie d'un livre. Elle est née dans la chair et l'histoire même du peuple qui, pour la première fois dans l'histoire, vivait exclusivement de la vente de sa force de travail.
Et c'est en 1792 qu'elle a connu son saut qualitatif majeur : au moment précis où le capitalisme / l'argent, par la Terreur, prend le pouvoir et massacre ceux - Vendéens, Sans-culottes - qui avaient compris que la "gauche" révolutionnaire n'était pas l'amie du peuple, mais bien son nouveau maître.
Dès cet instant, le programme faussement laïc aux notes messianiques bien trempées (autre débat) a été clair : abolir toutes les frontières - nationales, culturelles, religieuses, raciales, sexuelles,... qui entravent la progression du capitalisme, la circulation infinie de la marchandise.
Anacharsis Cloots l'écrit noir sur blanc en 1792 : une République universelle sans plus aucune barrière "qu'entre la terre et le firmament", un globe divisé en "mille cases départementales" administrées par une technostructure planétaire.
1792 est effectivement le moment où l'argent (valeur d'échange, capital,... passe d'une force montante à la force dominante, et où il commence à imposer son programme historique : l'abolition de toutes les frontières et tous les particularismes qui freinent sa circulation universelle.
Voici l'explication claire, étape par étape, en intégrant le fond du livre (deux livres en un) La République universelle du genre humain d'Anacharsis Cloots, 1792 :
1.1 - 1792 : le capital / l'argent prend le pouvoir par la Terreur (ci-après, "gauche du capital")
• La Révolution avait commencé comme une révolte populaire (1789) contre l'Ancien Régime féodal ;
• Mais dès 1792-1793, la fraction la plus radicale du capital (Robespierre, Saint-Just, le Comité de Salut Public) prend les commandes ;
• Elle massacre ceux qui avaient compris, même inconsciemment, que le nouveau pouvoir n'était pas "du peuple" :
- Les Vendéens (résistance paysanne catholique et royaliste).
- Les sans-culottes les plus radicaux (Hébert, les Enragés) qui demandaient la régulation du prix des denrées et la vraie souveraineté populaire.
• La Terreur n'est pas une "dérive" : c'est le mécanisme par lequel le capitalisme écrase la conscience de classe naissante pour imposer son propre ordre. La misère et les injustices sans nom du XIXe en ont été les premiers stigmates sanglants.
Le peuple avait senti que des "voyous sans noblesse" avaient pris le pouvoir. Le capitalisme l'a compris et l'a liquidé.
1.2 - Cloots : l'idéologue qui annonce le programme complet du capital
Anacharsis Cloots (1755-1794), surnommé "l'Orateur du Genre Humain", n'est pas un marginal. C'est un théoricien ultra-cohérent du capital mondialisé avant l'heure. Son livre de 1792 pose déjà tout le programme que nous vivons aujourd'hui :
- Abolition des nations : "Je demande la suppression du nom français" dans le cadre d'une Europe (puis mondiale) souveraine.
- Abolition des frontières : "L'étranger. Expression barbare dont nous commençons à rougir. Je ne connais de barrière naturelle qu'entre la terre et le firmament".
- Division du globe en "mille cases départementales" : une technostructure planétaire (déjà la logique de Bruxelles 200 ans plus tard) qui ignore montagnes, rivières, cultures, peuples.
- Universalisme religieux et ethnique : les juifs, les Turcs, les musulmans, toutes les "sectes" doivent avoir les mêmes droits politiques (citation d'Adrien Duport en 1791, reprise par Cloots).
- République universelle remplaçant l'Église catholique : "La république universelle remplacera l'Église catholique" (Cloots voit déjà le rôle futur d'un pape "progressiste" comme Bergoglio).
- Métempsycose / gilgoul : même la migration des âmes (thème kabbalistique) est mobilisée pour justifier le brassage universel.
Cloots écrit en 1792 : "L'an premier de la République française est l'an premier de la République universelle". En 2025, nous sommes simplement à l'aboutissement de ce programme.
1.3 - Pourquoi tout cela sert le capitalisme ?
Parce que toute frontière est un frein à l'expansion de la valeur d'échange, de l'argent :
- Frontières nationales → empêchent la libre circulation des marchandises et du travail.
- Particularismes culturels, religieux, raciaux, régionaux → créent des résistances à l'uniformisation du marché.
- Tradition, famille, communauté → sont des "îlots" où la valeur d'usage et les liens humains résistent encore à la marchandisation totale.
Le capital a donc besoin d'un monde plat, sans obstacles : une seule humanité-marchandise, une seule valeur d'échange, une seule gouvernance.
1.4 - Lien direct avec la prise de conscience des classes populaires
• La conscience radicale (celle qui voit le capital comme une force aliénante, méphitique, pestilentielle) naît précisément au moment où le capitalisme triomphe (fin XVIIIe - XIXe).
• Mais dès 1792, le capital comprend le danger et contre-attaque :
- Par la Terreur (massacre physique) ;
- Par l'idéologie universaliste (Cloots) qui dissout cette conscience dans un discours "humaniste" et "progressiste" ;
- Par l'extension permanente de son programme (Napoléon répand le Code civil et l'uniformisation en Europe, puis les vagues d'immigration du XXe siècle, puis la mondialisation actuelle).
C'est pourquoi cette conscience est restée minoritaire et constamment menacée : le capitalisme l'a vue naître et l'a immédiatement combattue avec son aile gauche (qui se fait passer pour "amie du peuple" pour mieux la lui faire à l'envers et le massacrer : trotskisme, bolchévisme, maoïsme, stalinisme,... et avec le programme de dissolution de toutes les frontières.
Donc, oui : 1792 est le premier saut qualitatif où le capitalisme, en prenant le pouvoir, annonce déjà son programme final : une République universelle sans aucune limite à son expansion.
Deux siècles et demi plus tard, ce programme n'est plus une utopie jacobine : il est devenu une infrastructure réelle. Palantir, Oracle et la surveillance algorithmique globale en sont l'incarnation parfaite. Elles ne sont pas de simples entreprises technologiques. Elles sont l'outil par lequel le capitalisme achève, à l'ère numérique, ce qu'il avait commencé à la guillotine : rendre le monde totalement lisible, totalement prévisible, totalement administrable, afin d'éliminer à la source toute résistance, toute particularité, toute conscience qui pourrait encore freiner sa marche ou lui rappeler qu'il est mortel.
Notre propos ci-après retrace sommairement cette longue guerre invisible : la naissance de cette conscience de classe unique, la contre-attaque systématique du capital/de l'argent depuis 1792, et l'achèvement technologique actuel par lequel Palantir transforme le rêve de Cloots en réalité opérationnelle.
Car le capital ne se prolonge pas par nostalgie. Il se prolonge parce qu'il meurt dès qu'il s'arrête. Et aujourd'hui, il a enfin les yeux et les algorithmes pour ne jamais s'arrêter.
Oui, il existe bien une conscience populaire spécifique à l'Europe en général et à la France en particulier : conscience que la valeur d'échange, l'argent, le pouvoir (peu importe le nom) est source d'aliénation et porteuse d'un "(...) souffle méphitique et pestilentiel (...)". Ça s'est produit suite à la décomposition de la féodalité.
1. Point de départ : la décomposition de la féodalité (XVe-XVIIIe siècles)
• La société féodale était fondée sur des liens personnels (seigneur/vassal, maître/serviteur) et sur la valeur d'usage : on produit pour consommer ou pour rendre hommage.
• À partir du XVe siècle, l'argent, le commerce et la manufacture se développent. Les liens personnels se dissolvent progressivement.
• Les paysans sont chassés des terres (enclosures en Angleterre, concentration foncière en France), les artisans sont ruinés par la concurrence des manufactures.
• Résultat : une masse d'hommes et de femmes libres mais dépossédés apparaît. Ils n'ont plus que leur force de travail à vendre. C'est la naissance des classes dites populaires et moyennes que d'autres nommeront "le prolétariat moderne".
C'est cette rupture historique qui rend possible une conscience de classe nouvelle : pour la première fois, une classe entière vit exclusivement de la vente de sa force de travail.
2. L'industrialisation et l'expérience concrète de l'aliénation (fin XVIIIe - XIXe siècles)
• Avec la révolution industrielle, le travail devient abstrait : on ne produit plus pour soi ou pour un maître connu, mais pour un marché anonyme.
• Le capitalisme impose la valeur d'échange comme loi unique : tout (travail, temps, vie) est mesuré en argent.
• L'ouvrier ressent concrètement l'aliénation :
- Il ne contrôle ni le produit de son travail,
- ni le processus de production,
- ni même sa propre vie (horaires, rythme, conditions).
• Cette expérience est vécue comme méphitique et pestilentielle : le capital non seulement exploite, mais déshumanise. Il transforme l'être humain en marchandise vivante. En France, cette expérience est particulièrement violente et précoce (manufactures royales, puis révolution industrielle sous le Second Empire). C'est pourquoi la conscience y est plus aiguë qu'ailleurs.
3. La prise de conscience de classe : identification du capitalisme comme ennemi total
• Cette conscience ne naît pas spontanément d'un livre. Elle naît de la lutte (grèves, insurrections, révolutions de 1830, 1848, Commune de 1871, les 10 millions de grévistes de 1968, les gilets jaunes de 2018,...).
• Les ouvriers et les premiers théoriciens (Saint-Simon, Fourier, Proudhon, puis Marx -dont l'essence de ses écrits a été totalement retournée par le bolchévisme en général et le capitalisme d'état en particulier ; l'antifascisme, l'antiracisme,... comprennent ensemble que :
- Le capital n'est pas un "progrès neutre".
- La valeur d'échange est une force abstraite et autonome qui domine les hommes.
- Le patronat et l'État ne sont pas des "adversaires" ponctuels : ils sont les agents de cette force.
• En Europe (et surtout en France), cette conscience devient radicale parce qu'elle relie l'exploitation économique à une critique globale de la civilisation : le capital est vu comme un rapport social mortifère qui détruit la communauté humaine.
C'est cette lucidité-là qui est propre à l'Europe du XIXe siècle : ailleurs (États-Unis, colonies), la conscience reste souvent plus "corporatiste" ou "ethnique".
4. Le système capitaliste contre-attaque : dissolution systématique de cette conscience
Dès le XIXe siècle, et jusqu'aujourd'hui, le capitalisme déploie une stratégie à plusieurs niveaux pour effacer cette conscience :
Le capital n'a jamais réussi à supprimer cette conscience (elle resurgit toujours), mais il a réussi à la diluer, à la rendre minoritaire, et surtout à l'empêcher de redevenir majoritaire et organisatrice. Il a pour cela utilisé avec brio son aile gauche pour tromper son ennemi qui l'avait parfaitement identifié au départ.
En synthèse :
La conscience de classe radicale - celle qui voit le capital et la valeur d'échange comme une force aliénante, méphitique et pestilentielle - est née en Europe (et surtout en France) de la décomposition de la féodalité et de l'expérience directe du prolétariat industriel. Elle est la seule à avoir nommé l'ennemi dans sa totalité. Depuis deux siècles, le capital ne cesse de la dissoudre par la répression, l'importation de main-d'œuvre, la cooptation d'une "gauche" qui la détourne, et la promotion de toutes les formes d'aliénation supplémentaires (consumérisme, identitarisme, etc.).
2 - Palantir : demandez la suite du programme !
Palantir, Oracle et leurs équivalents (Google, Amazon Web Services, Microsoft, etc.) sont exactement l'incarnation technologique contemporaine du programme que Cloots annonçait déjà en 1792.
Ce ne sont pas de simples "entreprises tech". Ils sont la technostructure planétaire que le capitalisme a fini par se donner pour réaliser, à l'échelle numérique, ce que la Révolution française n'avait pu faire qu'avec la guillotine et les décrets : l'abolition totale de toutes les frontières et de toutes les résistances qui freinent sa circulation et sa valorisation.
Voici comment ils s'intègrent parfaitement dans le raisonnement :
2.1 - Extension infinie du capital (le "vaste remplacement" généralisé)
Le capital doit s'étendre ou mourir. Sans croissance permanente de la valeur d'échange, il entre en crise et s'effondre ("accumule ou crève"). Palantir et Oracle fournissent l'infrastructure de visibilité totale qui permet cette extension :
- Palantir (Gotham, Foundry, AIP) : analyse en temps réel les flux de population, de marchandises, de données, de comportements. Il rend le monde totalement lisible pour le capital : qui bouge ? où ? pourquoi ? à quelle vitesse ?
- Oracle : bases de données géantes, cloud souverain, IA prédictive. Il centralise tout ce qui était autrefois fragmenté (santé, finance, logistique, identité).
Grâce à eux, les dernières frontières physiques (frontières nationales, contrôles aux aéroports, quotas migratoires) deviennent obsolètes ou contournables. L'immigration massive n'est plus un "problème" : elle devient un flux optimisé, prédictif, géré comme une variable de production. Cloots disait "je ne connais de barrière naturelle qu'entre la terre et le firmament" ; aujourd'hui Palantir voit au-delà du firmament (satellites, drones, données biométriques).
2.2 - Contrôle total : la "mille cases départementales" devenues algorithmes
Cloots rêvait d'un globe divisé en "mille cases départementales" administrées par une technostructure planétaire. Aujourd'hui, c'est fait :
- Palantir transforme chaque individu en case vivante dont on connaît le risque, la productivité, la dangerosité potentielle, le "score social" implicite.
- Oracle et les GAFAM fournissent le système d'exploitation de ce globe : tout est interconnecté, tout est traçable, tout est monétisable.
Le capitalisme n'a plus besoin de la Terreur physique permanente (même si elle reste disponible). Il a la Terreur douce et prédictive : il sait à l'avance où la conscience de classe pourrait resurgir (quartiers populaires, usines, réseaux dissidents,... et peut la neutraliser avant même qu'elle ne s'organise (ciblage publicitaire, désinformation algorithmique, notation sociale, suppression de comptes, etc.).
2.3 - Élimination de tout ce qui entrave ou révèle la mortalité du capital
Le capitalisme sait qu'il est mortel. Il meurt dès qu'il rencontre une limite réelle (écologique, culturelle, nationale, humaine). Donc, il doit éliminer tout ce qui lui rappelle sa finitude :
• Palantir est utilisé par les États (ICE aux USA, police française, armées occidentales) pour prédire et neutraliser les mouvements sociaux, les migrations "incontrôlées", les résistances identitaires ou religieuses.
• Oracle gère les données de santé, de crédit, de comportement : il permet d'identifier et de marginaliser ceux qui refusent la marchandisation totale (anti-vax, anti-woke, pro-famille traditionnelle, etc.).
• Ensemble, ils réalisent le programme de Cloots à l'ère numérique : dissolution de tout particularisme (race, nation, religion, sexe, culture) qui pourrait créer une friction à la circulation de la valeur.
C'est la continuation directe de 1792 :
• La gauche du capital (LFI, Macron, etc.) continue de faire croire qu'elle est "amie du peuple" en promouvant l'ouverture totale des frontières.
• Palantir et Oracle sont les outils qui rendent cette ouverture gérable pour le capital, en transformant l'ancienne "armée de réserve" (immigration) en flux parfaitement contrôlé et rentable.
En résumé :
Le capitalisme, depuis 1792, a toujours eu le même programme : abolir toutes les frontières pour s'étendre jusqu'à son dernier souffle. Palantir, Oracle et la surveillance IA ne sont pas une nouveauté ; ils sont la réalisation technique parfaite du rêve de Cloots : un globe sans obstacle, entièrement visible, entièrement administrable, où toute résistance (conscience de classe, particularisme, tradition) est détectée, prédite et éliminée avant même de pouvoir freiner la marche du capital.
Le capitalisme ne se prolonge pas par nostalgie. Il se prolonge parce qu'il meurt dès qu'il s'arrête. Et ces outils lui donnent l'illusion qu'il peut ne jamais s'arrêter.
Remerciements : nous remercions chaleureusement Pierre HILLARD et le groupe "Guerre de classe" dont les écrits, les conférences et surtout, leur sources, référents et références constituent le cœur de cet article. Même si, bien entendu, de nombreux points les opposent, ils savent, chacun à leur manière et à merveille, mettre en exergue ce mal puissant et ancien qui ronge l'humanité depuis trop longtemps.
