
par Mehmet Enes Beşer
La concurrence dans le secteur des semi-conducteurs est aujourd'hui l'un des enjeux stratégiques majeurs de la rivalité sino-américaine à l'échelle mondiale. Fini les chaînes d'approvisionnement techniques complexes et les politiques de niche : les semi-conducteurs sont désormais le moteur même des économies contemporaines et un théâtre d'affrontements géopolitiques. La guerre des puces entre la Chine et les États-Unis est autant une lutte pour le leadership technologique qu'une lutte pour définir les termes du nouvel ordre mondial. Pour l'Asie du Sud-Est, c'est à la fois une opportunité et un risque. L'ASEAN doit trouver un juste équilibre pour contrer les pressions croissantes tout en consolidant sa position dans la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs.
Le climat général de la compétition sino-américaine pour les semi-conducteurs est marqué par un découplage coercitif, des interdictions d'exportation et des politiques industrielles nationales. Les États-Unis ont renforcé leurs contrôles sur les exportations de semi-conducteurs de pointe vers la Chine, notamment ceux ayant des applications militaires potentielles. Washington a également tenté d'empêcher la Chine d'acquérir des outils et des technologies de fabrication clés, comme la lithographie ultraviolette profonde (DUV) et ultraviolette extrême (EUV). En réponse, la Chine mise davantage sur son autonomie, investissant des milliards dans le développement de ses propres capacités de production de semi-conducteurs, notamment par le biais du Fonds national des circuits intégrés (National IC Fund), et soutenant des entreprises locales telles que SMIC, YMTC et HiSilicon, détenue en partie par Huawei.
Il existe néanmoins, malgré toutes les ambitions démesurées de la Chine, un déficit technologique colossal. La Chine continue de dépendre de sources extérieures pour ses logiciels de conception, ses équipements et ses techniques de fabrication de pointe. Les États-Unis, quant à eux, jouissent d'une domination quasi-totale grâce à leurs partenariats avec Taïwan (TSMC), la Corée du Sud (Samsung), le Japon et les Pays-Bas (ASML). La guerre des semi-conducteurs, cependant, est un processus continu. Elle accélère la diversification, fragmente les chaînes d'approvisionnement mondiales et contraint les pays tiers à s'aligner ou à chercher comment s'en affranchir.
L'ASEAN se trouve dans une situation délicate face à cette nouvelle configuration. D'un côté, la région a bénéficié pendant longtemps de liens économiques étroits avec la Chine. Les investissements chinois, le financement des infrastructures et les échanges commerciaux ont connu une croissance exponentielle ces vingt dernières années. De l'autre côté, les liens sécuritaires avec les États-Unis, l'accès à leurs marchés et la connectivité numérique restent essentiels pour la majorité des économies de l'ASEAN. Dans le secteur des semi-conducteurs, cette ambiguïté se manifeste de façon flagrante.
Plusieurs pays de l'ASEAN, comme la Malaisie, Singapour et le Vietnam, sont déjà présents dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs. La Malaisie dispose d'importantes installations de test et d'encapsulation et suscite un regain d'intérêt de la part des entreprises américaines et japonaises désireuses de s'éloigner de la Chine. Le Vietnam, grâce à l'amélioration de ses infrastructures et à la baisse du coût de la main-d'œuvre, devient rapidement un centre d'assemblage électronique et de services de conception de puces. Singapour demeure une plateforme financière et de R&D pour les entreprises technologiques étrangères.
La région a l'opportunité de tirer profit du rééquilibrage du secteur des semi-conducteurs. Cependant, les pressions stratégiques s'intensifient. Les États-Unis appellent leurs alliés à renforcer leurs contrôles à l'exportation et à réorienter leurs investissements, tandis que la Chine cherche à approfondir ses liens par le biais d'initiatives telles que la Route de la Soie numérique et le Partenariat économique régional global (RCEP). Face à ces pressions croissantes, les pays de l'ASEAN sont confrontés à un dilemme : soit se positionner davantage d'un côté et renoncer à leur autonomie stratégique, soit rester neutres et se priver ainsi de chaînes d'approvisionnement et de flux technologiques essentiels.
L'élaboration d'une politique régionale unifiée de l'ASEAN en matière de semi-conducteurs reste un défi. L'hétérogénéité régionale - économique, politique et stratégique - entrave toute action collective. Certains pays, comme les Philippines et le Vietnam, se rapprochent de la sphère d'influence stratégique américaine. D'autres, comme le Cambodge et le Laos, sont plus proches de la Chine. Ce déséquilibre intra-régional rend impossible toute réponse collective, notamment sur des questions sensibles telles que le contrôle des exportations ou les accords de transfert de technologie.
Mais l'ASEAN peut et doit revendiquer une politique régionale en matière de semi-conducteurs fondée sur trois valeurs : la résilience, la neutralité et l'inclusion.
Premièrement, l'ASEAN doit investir dans la résilience de son secteur des semi-conducteurs en développant ses propres capacités de conception, de fabrication et d'encapsulation. La coopération régionale en matière de formation des talents, de régimes de propriété intellectuelle et de cartographie des chaînes d'approvisionnement peut réduire la dépendance vis-à-vis des acteurs extérieurs et renforcer la création de valeur locale.
Deuxièmement, la région doit préserver sa neutralité stratégique. Plutôt que de prendre parti, l'ASEAN peut devenir une zone de convergence où la coopération, l'élaboration de règles et la gestion des conflits sont possibles. Un code de conduite régional sur le commerce numérique, la gouvernance des données et la sécurité des chaînes d'approvisionnement peut instaurer la confiance entre les puissances concurrentes et réaffirmer la centralité de l'ASEAN.
Troisièmement, l'ASEAN peut tirer parti de sa position d'acteur de partenariat mondial, notamment au sein de l'IPEF, du CPTPP et du Partenariat numérique UE-ASEAN. Ces partenariats offrent des voies d'accès pour attirer les investissements, diversifier les technologies et rehausser les normes sans tomber dans un alignement binaire.
Conclusion
La guerre des semi-conducteurs entre les États-Unis et la Chine redessine la géopolitique technologique, et l'Asie du Sud-Est se retrouve de plus en plus prise en étau. Pour l'ASEAN, il ne s'agit pas seulement d'un défi technologique, mais aussi géopolitique : comment éviter les dommages collatéraux de cette compétition entre grandes puissances sans renoncer à sa place dans les enjeux de prospérité, de résilience et de souveraineté régionales ?
La région doit adopter une approche tournée vers l'avenir. Cela implique d'investir dans les personnes, l'innovation et la collaboration intersectorielle ; de rejeter toute forme de coercition et de privilégier la coopération stratégique ; et de faire comprendre que les intérêts de l'ASEAN ne se résument pas à la compétition, mais à un engagement équilibré. À l'ère de la puissance et de la force brute, l'ASEAN doit non pas se contenter de réagir, mais influencer l'ordre émergent selon ses propres termes.
source : United World International via China Beyond the Wall