01/04/2026 ssofidelis.substack.com  10min #309575

Prenez soin de ceux qui vous sont chers

Par  Nate Bear, le 31 mars 2026

J'ai publié hier le tweet ci-dessous.
Il est devenu viral.
Certains se sont énervés.
D'autres l'ont trouvé inutile, alarmiste, catastrophiste.

Le journaliste et critique Yasha Levine a déclaré que l'humanité a déjà survécu à pire.
J'ai reçu des messages me disant d'aller me faire foutre et me traitant de loser.
Tout ça pour avoir publié ce que je pensais être un message plutôt juste et sans controverse.

Pourquoi un tel tollé ?
Parce que les gens, en particulier les Américains, ont peur.

Ils ont peur que j'aie raison. Ils ont peur que ce soit vrai. En gros, ils ont peur d'être privés de leurs petits plaisirs.

Et quand ils disent que l'humanité a survécu à pire, ils ont évidemment raison. Mais ils s'adaptent. L'humanité a littéralement survécu à tout. Alors, minimiser la gravité de ce moment en prétendant que l'extinction n'est pas à craindre n'apporte pas le réconfort que pourraient espérer ces donneurs de leçons.

Le titre est une réponse quelque peu ironique aux critiques. Bien sûr que l'humanité survivra à tout cela. Mais à quoi ressemblera notre monde une fois le pic de la crise passé ? Qu'en restera-t-il ?

J'ai voulu approfondir tout cela, esquisser ce à quoi nous serons confrontés.

Nous sommes aux prises avec le  plus grand choc énergétique depuis la Seconde Guerre mondiale, bien au-delà des crises pétrolières des années 1970 et de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, qui constituaient auparavant des chocs énergétiques majeurs dans l'histoire moderne.

La crise pétrolière des années 1970 a par exemple fait perdre 5 millions de barils par jour aux marchés mondiaux. La guerre contre l'Iran se traduit par un déficit de 11 millions de barils par jour. À son apogée, la guerre entre la Russie et l'Ukraine a entraîné environ 75 milliards de mètres cubes de déficit de gaz. La guerre contre l'Iran représente une pénurie de 140 milliards de mètres cubes de gaz.

Le pétrole et le gaz sont pratiquement omniprésents. Le pétrole est non seulement un carburant permettant de transporter tout et n'importe quoi d'un endroit à un autre, y compris des êtres humains, mais il sert également à fabriquer des plastiques, des peintures, des solvants, des cosmétiques et des lubrifiants pour moteurs.

Le gaz ne sert pas uniquement à cuisiner.  Environ 23 % de l'électricité mondiale provient du gaz.

Les centrales électriques au gaz permettent par ailleurs de produire de l'électricité, de l'acier, du ciment et du verre. Plus important encore, le gaz est essentiel à la production alimentaire, tant comme matière première essentielle que comme source d'énergie pour les engrais azotés.

L'alimentation

Plus de 30 % des engrais dans le monde (urée, phosphate et ammoniac) sont produits dans les pays du Golfe, puis transitent par le détroit d'Ormuz.

Nous entrons dans la saison des semailles, période où la demande en engrais est la plus forte, et il y a pénurie mondiale d'engrais.

Les États-Unis ont déjà signalé un  déficit d'approvisionnement de 25 % en urée.

Une baisse des rendements et une hausse des prix sont inévitables. L'ampleur de cette baisse et de cette hausse dépendra de la durée des attaques illégales menées par les États-Unis et Israël.

Plastiques

Le Moyen-Orient représente plus de 40 % des exportations de polyéthylène. Le polyéthylène, le plastique le plus couramment utilisé, se fabrique à partir de naphta, un dérivé du pétrole obtenu lors de la distillation du pétrole brut. En un mois, la marge de raffinage du naphta en Asie (différence entre le prix de vente du naphta et le coût du baril de pétrole brut Brent nécessaire à sa production) s'est envolée, passant d'environ 100 dollars à 400 dollars.

La citation d'un spécialiste des plastiques, tirée de  l'article de Reuters, retient l'attention :

"Quiconque importe du Moyen-Orient, c'est-à-dire pratiquement tous les pays du monde (à l'exception des États-Unis dans une certaine mesure), a perdu un fournisseur majeur et devra se démener pour trouver de la résine alternative à des prix extrêmement élevés".

Vous penserez peut-être que réduire la consommation de plastique est une bonne chose, et ce serait effectivement le cas si cette réduction était planifiée et accompagnée de solutions de remplacement. Mais le plastique est irremplaçable pour de nombreuses applications, notamment le transport et le stockage de l'eau, particulièrement crucial dans les pays du Sud. Le plastique est également essentiel à l'industrie médicale, au transport et au stockage des médicaments. Les pièces en plastique sont par ailleurs intégrées à de nombreux dispositifs médicaux complexes. Les équipements médicaux basiques, comme les gants chirurgicaux, dépendent eux aussi du plastique.

Les pénuries de plastique entraînent déjà  une hausse des prix de l'eau en bouteille et du matériel médical.

Les plastiques sont en effet omniprésents dans la quasi-totalité des biens de consommation existants. Ainsi, une baisse de la production de plastique entraîne une raréfaction des emplois, car la production de biens de consommation se réduit, et, par conséquent, les faillites se multiplient.

Et la formule "moins de matières premières > moins de production > moins d'emplois > faillites d'entreprises", conséquence des pénuries, s'applique à pratiquement tous les secteurs de l'économie.

L'aluminium

Ce minéral essentiel entre dans la composition des constructions, des fenêtres, portes, voitures, avions, trains, emballages alimentaires et conditionnements de boissons.

Si vous voulez frapper l'économie mondiale là où ça fait mal, ciblez l'aluminium. Et ce week-end, en réponse aux bombardements de sites industriels stratégiques, c'est  précisément ce qu'a fait l'Iran. Il a en effet frappé les deux plus grandes fonderies d'aluminium du Moyen-Orient, deux fournisseurs majeurs des États-Unis. Le monde consomme 70 millions de tonnes d'aluminium par an. Ces attaques ont interrompu la production de 3 millions de tonnes. Et gardez à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'un simple report d'activité. Ces fonderies sont hors service. Or, les États-Unis, à eux seuls,  importent plus de 20 % de leur aluminium de ces deux fonderies.

L'hélium

Bien plus que de simples accessoires de fête, l'hélium est essentiel à la fabrication du matériel d'imagerie par résonance magnétique (IRM), de micropuces et de semi-conducteurs, et joue un rôle central dans l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Le Qatar abrite l'une des deux seules usines produisant de l'hélium de qualité semi-conductrice, ionisé puis utilisé pour graver des plaquettes de silicium.

Lorsque l'Iran a frappé les gisements de gaz israéliens, Israël a riposté en bombardant les usines de production de gaz du Qatar. Aujourd'hui, un tiers de l'hélium mondial n'est plus disponible sur le marché. Cette carence n'a pas encore eu de répercussions sur les calendriers de production, car les réserves étaient suffisantes, mais  on prévoit une pénurie de 15 % dans les mois à venir.

Ce n'est pas un simple incident temporaire pouvant être rapidement résorbé. Les infrastructures physiques sous-jacentes à la production ont en effet été touchées.

Le mouvement

Le pétrole, c'est le mouvement. Voitures, camions, avions et trains.

Et le mouvement sous-tend fondamentalement l'économie locale et mondiale.

Le prix du carburant flambe partout dans le monde et de nombreux pays ont commencé à mettre en place des politiques de contrôle, y compris de rationnement.

Comme l'Asie est le continent le plus dépendant du pétrole et du gaz du Moyen-Orient, les pénuries et le rationnement ont  commencé là-bas, avant de se propager vers l'ouest.

Les Philippines ont instauré la semaine de quatre jours, comme le Pakistan. Le Bangladesh a instauré un rationnement national du carburant et des coupures de courant par roulement, comme le Sri Lanka. La Thaïlande a imposé à tous les fonctionnaires le travail à domicile. En Afrique, l'Égypte ferme les centres commerciaux et les bureaux plus tôt, le Soudan du Sud a recours au rationnement et le Kenya établit des priorités pour l'accès au carburant. La Slovénie devient le premier pays de l'UE à limiter la consommation de carburant.

Vous pouvez même incriminer l'impérialisme et le sionisme pour vos vacances d'été avortées ou exorbitantes.

Lundi, en raison de la pénurie de kérosène,  un vol sur vingt a été annulé dans le monde.

Ce ne sont là que les pénuries, les mesures et les impacts les plus visibles, mais la liste des effets de deuxième, troisième et quatrième ordre est si longue - allant du redécoupage géopolitique à la prolifération nucléaire massive - qu'elle donne le vertige.

Et la guerre n'est pas terminée. Les États-Unis et Israël continuent de bombarder l'Iran qui riposte. Un déploiement de troupes au sol n'est pas exclu, ni une offensive aérienne massive au cas où les États-Unis décideraient de jeter l'éponge, comme l'a laissé entendre Trump l'autre jour. Une telle attaque ferait l'objet, à juste titre, de représailles de même ampleur de la part de l'Iran.

Les coûts de l'impérialisme et du sionisme commencent à se faire sentir.

Nous avions parfaitement raison d'affirmer que doter un État d'apartheid des capacités de commettre un génocide l'encouragerait à perpétrer d'autres crimes qui finiraient par entraîner le monde entier à sa perte. Mais on nous a traités d'antisémites, et criminalisés pour notre honnêteté.

La situation dégénère, et nous sommes sur le point de vivre des conditions de stress que l'économie mondiale moderne n'a jamais connues.

Et je dois avouer que cela ne me déplaît pas. Mais ce n'est pas là le propos de cet article.

Bien au contraire.

Je suis heureux que l'Iran ait riposté et donne au monde une leçon sur les conséquences de l'impunité de l'impérialisme américain et de la suprématie de l'État juif. Je me réjouis que des coûts réels, matériels et substantiels leur soient infligés pour leur impunité. Les États-Unis et Israël méritent d'en subir les conséquences.

Mais tout cela aurait pu être évité.

L'Europe aurait dû tenir tête à Israël et aux États-Unis contre le génocide de Gaza. Elle aurait pu s'opposer à eux, sachant qu'ils s'apprêtaient à attaquer l'Iran. Elle aurait pu condamner leurs agissements dès le début de la guerre et leur refuser toute utilisation de ses bases et de son espace aérien. Après tout, les dirigeants iraniens ont depuis des semaines très clairement énoncé la liste des représailles en cas d'attaque américano-israélienne.

Mais les dirigeants occidentaux lâches, racistes, impérialistes et immoraux ont préféré s'affairer ailleurs, en laissant les États-Unis et Israël couler l'économie mondiale et plonger des milliards de personnes dans la misère, en regardant, voire en aidant activement les États-Unis et Israël à détruire un pays. Mais l'Europe n'est pas seule responsable. Les dirigeants asiatiques se sont tus ou ont fait preuve de résignation, à l'image de la Japonaise Sanae Takaichi et de son comportement servile face à Trump en début de mois.

Les responsabilités sont nombreuses et, avec le temps, cette guerre pourrait bouleverser favorablement l'ordre mondial. L'Europe, les pays du Golfe et les pays asiatiques alliés aux États-Unis prendraient enfin conscience que Washington se moque bien d'eux. Ils réaliseraient peut-être que le seul pays véritablement important aux yeux des dirigeants américains, en dehors du leur, c'est Israël.

Cette épreuve pourrait même être la goutte d'eau qui fera déborder le vase et confirmera définitivement l'avènement de la Chine au XXIe siècle.

Toutefois, ce qui émergera au terme de cette crise ne sera pas nécessairement positif. Je ne m'avancerai pas jusqu'à dire que ce qui se profile derrière cette défaite annoncée sonne le glas de l'hégémonie américaine mais - c'est très tentant - rien n'est fait.

Après tout, on peut imaginer un scénario plausible où la guerre contre l'Iran finirait par requinquer l'hégémonie américaine à long terme, et non l'inverse.

On peut aussi s'attendre à ce que l'empire en déclin, dans un baroud d'honneur dangereux, répande toujours plus de mort et de destruction avant de se disloquer.

Nous avons encore le temps d'échafauder des hypothèses et imaginer des futurs possibles.

Mais d'abord, tâchons de tous nous en sortir.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com