01/04/2026 reseauinternational.net  12min #309630

La bombe nucléaire d'Israël est la menace dont on n'ose pas prononcer le nom

La publication de cet article en Une d' Asia Times - un média reconnu dans le domaine géopolitique - constitue un événement en soi. Jusqu'à une date récente, toute analyse critique du statut nucléaire d'Israël était systématiquement reléguée en marge du débat légitime, voire qualifiée de "complotiste", un procédé rhétorique permettant d'en écarter l'examen sans avoir à en discuter le fond.

Ce tabou médiatique commence à se fissurer. Dans un contexte où la guerre s'intensifie au Moyen-Orient, où les références à l'option nucléaire sont de moins en moins voilées par des dirigeants comme Donald Trump et Benyamin Netanyahou, et où les conséquences économiques et stratégiques menacent la stabilité mondiale, il devient difficile de maintenir le silence sur ce que l'article nomme "le privilège nucléaire" israélien.

La traduction qui suit vise à rendre accessible au public francophone une analyse détaillée de ce dossier longtemps occulté. Elle a été réalisée avec le concours d'un assistant de traduction, en veillant à la fidélité du texte original et à la précision des concepts.

Pour plus de détails sur la bombe nucléaire israélienne, nous vous invitons à consulter le livre que nous avons réalisé sur le sujet, disponible gratuitement en ligne et  sous forme imprimée : La bombe opaque de Shimshon : arme ultime, tabou suprême. On y trouvera les traductions de tous les documents utilisés comme sources pour cet article.

Fausto Giudice

*

Carlos Latuff, 2012

par Ronny P. Sasmita

Les cieux de Téhéran et de Natanz portent peut-être encore les traces persistantes des opérations de bombardement conjointes usraéliennes. Pourtant, le monde, filtré par le prisme dominant des médias occidentaux, continue de se voir servir un récit unique : le danger latent de l'enrichissement d'uranium iranien, perpétuellement décrit comme étant à un pas de la bombe.

Au milieu des sanctions économiques, des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et des frappes militaires préventives qui ont dévasté les infrastructures civiles et militaires de l'Iran, il règne un silence assourdissant autour de l'arsenal d'armes de destruction massive le plus tangible du Moyen-Orient : le stock nucléaire israélien.

En réalité, l'architecture de sécurité de la région n'est pas menacée par une capacité nucléaire qui pourrait exister dans le futur, mais par une capacité qui existe depuis plus de six décennies. Dans le désert du Néguev, en Israël, se dresse le complexe de Dimona - une boîte noire non soumise aux inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), immunisée contre les sanctions et entretenue comme l'un des secrets les mieux gardés de la communauté internationale.

Cette contradiction représente peut-être la manifestation la plus flagrante du deux poids, deux mesures mondial, préservant le privilège nucléaire d'Israël au-dessus du droit international.

L'histoire montre que les ambitions nucléaires d'Israël n'étaient pas simplement une réaction aux menaces extérieures, mais faisaient partie d'une stratégie géopolitique plus large visant à assurer une hégémonie régionale. Depuis que David Ben Gourion a formulé la doctrine d'"Après Auschwitz" (Never Again, plus jamais ça), la capacité nucléaire a été présentée comme l'option Samson (Samson/Shimshon Option) - un moyen de dissuasion ultime garantissant qu'Israël peut dévaster la région si son existence est menacée.

Une bombe de désinformation

Pourtant, ce privilège n'est pas apparu naturellement. Il a été construit par la tromperie, des réseaux d'approvisionnement clandestins et une protection diplomatique soutenue de la part des grandes puissances - ces mêmes puissances qui se présentent aujourd'hui comme les gardiennes mondiales de la non-prolifération nucléaire.

Le succès d'Israël à maintenir son statut de seule puissance nucléaire du Moyen-Orient repose sur sa politique d'amimut, ou opacité nucléaire. Grâce à cette doctrine, Israël bénéficie des avantages stratégiques de la dissuasion nucléaire sans en subir les coûts politiques ou économiques.

Cela a fondamentalement faussé le discours régional. Le monde est contraint de considérer avec alarme un État qui adhère formellement au Traité de non-prolifération (TNP), bien que sous surveillance, tout en en tolérant un autre qui refuse de signer le traité et dont on pense largement qu'il possède des centaines d'ogives nucléaires.

Le tournant qui a légitimé cette hypocrisie internationale a eu lieu en 1969. Lors d'une réunion secrète à la Maison-Blanche, le président usaméricain Richard Nixon et la Première ministre israélienne Golda Meir ont forgé un accord qui allait façonner la politique étrangère usaméricaine pendant des décennies.

Washington cesserait de faire pression sur Israël pour qu'il signe le TNP ou qu'il autorise des inspections à Dimona, à condition qu'Israël maintienne un profil bas et s'abstienne d'essais nucléaires ouverts. En effet, les USA sont devenus un bouclier diplomatique pour le programme d'armes nucléaires non déclaré d'Israël - une ironie pour un pays qui a invoqué à plusieurs reprises des préoccupations nucléaires pour justifier des interventions ailleurs.

Cela a marqué un net tournant par rapport à l'ère de John F. Kennedy, le seul président usaméricain prêt à défier directement les ambitions nucléaires d'Israël. Pour Kennedy, la prolifération nucléaire était un cauchemar personnel menaçant la stabilité mondiale.

Il a averti Ben Gourion que le soutien des USA pourrait être sérieusement compromis si des inspections indépendantes de Dimona n'étaient pas autorisées. Après l'assassinat de Kennedy, cette pression s'est évaporée sous les administrations Johnson et Nixon, remplacée par un accommodement pragmatique qui a permis à la "bombe dans la cave" d'Israël de s'étendre discrètement.

Ce privilège a permis à Israël de développer une triade nucléaire avancée : des missiles balistiques Jéricho, des chasseurs-bombardiers F-15I modifiés et des sous-marins de classe Dolphin capables de lancer des missiles de croisière à ogives nucléaires. Avec des estimations variant entre 90 et 400 ogives, Israël ne possède pas seulement un moyen de dissuasion, mais aussi un puissant instrument de coercition diplomatique.

Lorsque les États arabes, menés par l'Égypte, ont constamment appelé à la création d'une zone exempte d'armes de destruction massive au Moyen-Orient, les USA et leurs alliés ont systématiquement bloqué ces initiatives pour préserver le statut exceptionnel d'Israël.

Ce privilège nucléaire a également créé ce que de nombreux diplomates non occidentaux décrivent comme un piège de la conformité (compliance trap). Des États comme l'Iran, signataires du TNP, font face à un examen minutieux intense et à des sanctions économiques pour des écarts procéduraux. Pendant ce temps, Israël - opérant en dehors du cadre du droit international - bénéficie d'un accès aux technologies militaires les plus avancées de l'Occident. Cette iniquité systémique alimente l'instabilité, signalant que la voie la plus efficace pour échapper aux pressions internationales n'est pas la conformité, mais le pouvoir.

L'ingénierie du sabotage

Pour maintenir son monopole nucléaire, Israël a poursuivi une doctrine géostratégique agressive qui viole régulièrement la souveraineté d'autres États. Connue sous le nom de doctrine Begin et formalisée en 1981, elle affirme qu'Israël n'autorisera aucun pays du Moyen-Orient à acquérir des armes de destruction massive.

Il s'agit d'une revendication extraordinaire d'autorité : un État doté d'armes nucléaires non déclarées revendiquant le droit de détruire les capacités nucléaires d'autrui, même celles destinées à des fins pacifiques, sous couvert de légitime défense.

Sa première manifestation fut l'opération Opéra (Operation Opera) le 7 juin 1981, lorsque des chasseurs-bombardiers israéliens ont détruit le réacteur nucléaire irakien d'Osirak. Malgré la condamnation de l'ONU, le précédent était établi : Israël assumait effectivement le rôle d'arbitre nucléaire unilatéral de la région.

Ce schéma s'est répété en 2007 avec l'opération Outside the Box, qui a détruit l'installation syrienne d'Al-Kibar. Ces frappes préventives étaient motivées par un calcul clair : les grandes puissances mondiales continueraient d'accorder l'impunité à Israël, indépendamment des violations flagrantes du droit international.

Contre l'Iran, cette architecture de sabotage a atteint des niveaux de sophistication et de létalité sans précédent. Au cours des deux dernières décennies, Israël a mené une guerre de l'ombre impliquant l'assassinat de scientifiques nucléaires à Téhéran - utilisant parfois des armes télécommandées - ainsi que des cyberattaques comme Stuxnet, qui a paralysé des milliers de centrifugeuses à Natanz.

Ces opérations ont souvent été menées en étroite coordination avec les services de renseignement usaméricains, soulignant comment la politique de non-prolifération occidentale a souvent fonctionné comme un instrument pour préserver la domination militaire d'Israël.

L'escalade a culminé avec la campagne Rising Lion en 2025 et l'opération Epic Fury en 2026. Avec l'appui de l'administration Trump, les infrastructures nucléaires iraniennes ont été ciblées par des frappes aériennes à grande échelle qui ont largement ignoré les risques d'exposition aux radiations pour les civils.

Israël a justifié ces actions en affirmant que la diplomatie avait échoué. Pourtant, ce récit omet une réalité cruciale : Israël a constamment sapé les efforts diplomatiques, y compris en saisissant les archives nucléaires iraniennes en 2018 pour contribuer à justifier le retrait usaméricain du JCPOA [Joint Comprehensive Plan of Action, nom officiel de l'accord sur le nucléaire iranien signé en 2015, NdT]. L'objectif n'a jamais été simplement d'empêcher une bombe iranienne, mais de préserver le monopole israélien sur la puissance.

Alliances occultes

La représentation d'Israël comme un petit État autosuffisant constamment assiégé est un mythe soigneusement construit. L'histoire de son programme nucléaire est celle d'une collaboration internationale clandestine impliquant des pays qui mènent aujourd'hui les campagnes antinucléaires mondiales.

Sans l'assistance technologique de la France, l'eau lourde fournie par la Norvège via le Royaume-Uni et l'uranium provenant d'Argentine, l'installation de Dimona n'aurait jamais vu le jour.

La France, aujourd'hui critique virulente de l'Iran, a joué un rôle central en fournissant un réacteur et une usine de retraitement du plutonium en 1957, en partie comme récompense pour le soutien d'Israël lors de la crise de Suez. Plus frappante encore fut la collaboration nucléaire d'Israël avec l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1970.

En tant que deux régimes internationalement isolés, ils ont développé des liens militaires profonds. Des documents déclassifiés suggèrent que Shimon Peres, un dirigeant israélien, aurait proposé de vendre des ogives nucléaires à Pretoria. Ce partenariat a probablement abouti à l'incident du Vela en 1979, lorsqu'un essai nucléaire suspecté a été détecté dans l'océan Indien. Malgré de fortes preuves pointant vers un essai conjoint israélo-sud-africain, l'administration Carter a choisi d'obscurcir les conclusions pour protéger son allié.

De telles collaborations démontrent que, pour Israël, les normes internationales sont secondaires par rapport aux impératifs stratégiques. Tout en aidant les ambitions nucléaires d'un régime ségrégationniste, Israël a simultanément utilisé son influence diplomatique pour bloquer la coopération entre ses adversaires et d'autres États. Ce modèle persiste aujourd'hui sous la forme de technologies de cybersurveillance exportées vers des régimes autoritaires en échange d'un soutien diplomatique.

Le soutien occidental s'est également étendu à des opérations de renseignement de haut niveau pour sécuriser des matières nucléaires. Dans l'affaire du Plumbat en 1968, les services de renseignement israéliens auraient acquis 200 tonnes de yellowcake (concentré d'uranium utilisé pour la préparation de combustible nucléaire) grâce à un stratagème impliquant une société écran et un cargo à Anvers.

Plutôt que de déclencher des sanctions ou des conséquences juridiques, l'opération a été largement considérée comme un succès remarquable du renseignement. Au fil du temps, la communauté internationale a normalisé de tels comportements délictueux de la part d'États, créant un cadre moral biaisé dans lequel la sécurité d'une nation est jugée plus importante que l'intégrité du droit international.

Carlos Latuff, 2013

Un profond deux poids, deux mesures

Aujourd'hui, lorsque la communauté internationale parle des menaces nucléaires au Moyen-Orient, le sujet est invariablement l'Iran. Pourtant, la menace la plus immédiate et la plus substantielle - l'arsenal nucléaire israélien - reste intouchable.

Ce deux poids, deux mesures a évolué en une sorte de doctrine de la diplomatie mondiale, dans laquelle l'allégeance à la sécurité d'Israël nécessite la suspension de la logique et de la justice. Comment un État possédant des centaines d'ogives nucléaires non surveillées peut-il être présenté comme une force stabilisatrice, tandis qu'un autre, placé sous la stricte surveillance de l'AIEA, est présenté comme une menace existentielle ?

Cette hypocrisie est particulièrement évidente dans l'application du TNP. Conçu comme un instrument universel, il a plutôt fonctionné au Moyen-Orient comme un mécanisme pour contraindre les États arabes et l'Iran, tout en permettant à Israël d'étendre ses capacités nucléaires sans contrôle.

Les USA ont systématiquement utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies pour bloquer les résolutions visant le programme nucléaire israélien. De telles politiques non seulement sapent la crédibilité de Washington, mais érodent également les fondements mêmes du droit international. Lorsque les lois ne s'appliquent qu'aux faibles, elles deviennent des instruments de domination plutôt que de justice.

La sécurité au Moyen-Orient ne sera pas obtenue en bombardant Natanz ou en assassinant des scientifiques à Téhéran. Tant qu'Israël sera autorisé à maintenir son monopole nucléaire sous la protection du deux poids, deux mesures occidental, la région restera enfermée dans un cycle de pressions à la prolifération.

L'Arabie saoudite, la Turquie et d'autres chercheront inévitablement à acquérir leurs propres capacités nucléaires pour contrebalancer la domination israélienne. La stratégie israélienne de "tondre la pelouse" (mowing the lawn) peut retarder le conflit, mais ne peut pas le résoudre.

Le temps est venu pour le monde de cesser de feindre l'ignorance à propos de Dimona. Toute conversation sérieuse sur la paix au Moyen-Orient doit commencer par le démantèlement du privilège nucléaire israélien et par l'exigence d'une transparence universelle.

Sans une pression égale sur Israël pour qu'il adhère au TNP et place ses installations sous les garanties de l'AIEA, la rhétorique de la non-prolifération n'est guère plus qu'un théâtre diplomatique. La sécurité régionale ne peut être construite que sur une base d'égalité, pas sous l'ombre d'un monopole nucléaire soutenu par l'hypocrisie mondiale.

source :  Asia Times via  Fausto Giudice

 reseauinternational.net